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Pourquoi la participation des femmes aux mouvements pour le droit au logement est-elle si importante ?

, par Carta Maior

L’article a été traduit du portugais au français par Sandrine Pires, traductrice pour Ritimo. Retrouvez l’article original sur le site de Carta Maior : Por que as mulheres tem uma participação tão destacada nos movimentos por moradia ?

Les femmes à faibles revenus, habitantes de la périphérie des villes brésiliennes, ressentent plus fortement la précarité de l’infrastructure urbaine.

Ce n’est ni à la première ni à la deuxième réunion de l’Association des Habitants et Amis de Vila Itororó (AMAVILA) que je me suis rendue compte de la force de la participation féminine dans cet espace. Il était facile de comprendre que, quantitativement, les femmes étaient plus nombreuses : pas seulement à cause de leur nombre mais aussi à cause de leur manière de s’insérer dans les débats et dans la prise de décision de l’Association, fait d’autant plus évident à mesure que j’accompagnais l’espace avec plus de régularité. Ce qui, dans un premier temps, me semblait être une particularité de Vila Itororó s’est révélé être récurrent dans d’autres espaces de mouvements populaires pour le logement.

Les réunions de Vila, qui avaient lieu dans la cour de la communauté, étaient fréquemment interrompues par des enfants appelant leurs mères ou à l’heure du déjeuner ou diner pour que les femmes puissent préparer le repas. Malgré tout, elles assistaient, accompagnaient, donnaient leur avis et devenaient une référence au sein de la communauté et pour cette dernière.

Afin d’identifier les motifs poussant ces femmes à perdre des heures de travail et à mettre de côté certaines de leurs responsabilités pour assister à une réunion, j’ai commencé par la piste la plus susceptible de m’apporter des réponses : les expériences de ces femmes. Bien qu’aucune d’entre elles ne m’ait accordée un entretien formel sur le sujet, leur vécu de plus de trois ans à Vila a fait ressortir des éléments importants pour la compréhension recherchée.

Pour la grande majorité des femmes, la maison est un bien de première nécessité. Ce n’est pas qu’un lieu synonyme de sécurité et d’intimité mais c’est aussi – et surtout – le lieu où elles effectuent un grand nombre des tâches qui leur ont été assignées socialement et celui qu’elles se réservent historiquement, tous deux en raison de la division sexuelle du travail. Regardons cela de plus près.

La division sexuelle du travail n’est pas un concept nouveau : cette expression est utilisée depuis longtemps par les ethnologues pour faire référence à la répartition complémentaire des tâches entre hommes et femmes dans les plus diverses sociétés étudiées. Néanmoins, les anthropologues féministes ont redéfini ce concept « en démontrant qu’il ne traduisait pas une complémentarité des tâches mais un rapport de pouvoir des hommes sur les femmes ».

Pour comprendre cette caractéristique, il faut admettre que les conditions des hommes et des femmes ne reflètent pas des conditions biologiques ou naturelles et qu’elles sont, au contraire, le produit de constructions sociales. En ce sens, il est possible de lister les caractéristiques socialement attribuées au genre féminin – la patience, la délicatesse, l’attention – et celles attribuées au genre masculin – la virilité, la force et le courage. Ces caractéristiques sont construites socialement mais sont néanmoins réduites aux rôles sociaux tenus par chaque genre, comme s’ils résultaient naturellement du simple fait d’être né(e) homme ou femme.

Cette construction, dissimulée en tout temps, poursuit un but. La relation entre hommes et femmes, nommée « relation sociale de sexe », possède un fondement non seulement idéologique mais aussi matériel. Ce fondement matériel correspond précisément au travail et s’exprime dans sa division sexuelle. En effet, les femmes se voient attribuer des caractéristiques comme celles suscitées ainsi que les travaux manuels et quotidiens alors que les hommes se voient attribuer des travaux requérant, par exemple, des compétences mécaniques et technologiques. La séparation des travaux est faite en fonction du genre : ceux majoritairement exécutés par des femmes et ceux majoritairement exécutés par des hommes ; donnant ainsi lieu à une hiérarchisation où les derniers sont plus valorisés socialement que les premières.

La division sexuelle du travail « a pour caractéristique l’orientation prioritaire des hommes vers la sphère productive et celle des femmes vers la sphère reproductive et, simultanément, l’appropriation des fonctions à forte valeur ajoutée sociale par les hommes (politiques, religieuses, militaires, etc.) ». Dans la sphère productive, il y a production avec valeur ajoutée monétaire (le travail salarié, par exemple) et, à l’inverse, elle est inexistante dans celle reproductive. Les tâches domestiques et de soins sont les plus caractéristiques de cette sphère.

Il convient de souligner que la division sexuelle du travail doit être appréhendée comme une catégorie historique prenant différents contours et reflets dans la mesure où les forces productives évoluent. Dans ce sens, il faut reconnaitre le processus des femmes pour sortir de l’espace privé et entrer dans la sphère publique, notamment en raison de la demande de travail salarié. Malgré tout, ce processus n’a pas mis fin à la division sexuelle du travail : les femmes continuent d’être majoritairement responsables des travaux domestiques ou de celles qui le font à leur place – en général, ce sont les femmes qui donnent les orientations aux employés domestiques ou nounous ; mais les mères restent néanmoins responsables de l’accompagnement scolaire de leurs enfants.

Afin de refléter l’actuelle division sexuelle du travail, nous pouvons exposer les données d’une étude menée en 2009 par la Banque Inter-américaine de Développement (BID) qui a révélé qu’au Brésil les femmes gagnaient 30 % de moins que les hommes ayant le même âge et le même niveau d’instruction, montrant ainsi que le travail féminin est encore socialement dévalorisé dans la sphère productive. Une autre donnée importante nous est apportée par une étude du PNAD - 2009 : 90% des femmes actives réalisent des tâches domestiques et y consacrent en moyenne 22 heures par semaine contre seulement 49,7% des hommes qui y consacrent 9,1 heures par semaine.

Ces dernières données confirment le fait que le travail domestique est encore majoritairement réalisé par les femmes, même lorsqu’elles sont employées dans la sphère productive, en dehors du foyer. Ce travail, auquel n’est attribuée aucune valeur ajoutée monétaire, est perçu comme un acte légitime d’amour et de soin, réalisé à titre gratuit pour les autres membres de la famille. L’entretien de l’espace privé, les tâches domestiques et les soins donnés aux enfants sont réservés aux femmes alors que l’espace public et le travail socialement valorisé sont réservés aux hommes. Cela signifie que les femmes cumulent des responsabilités dans les deux espaces, donnant ainsi lieu à ce que nous appelons la « double journée de travail ». Il s’agit d’une réalité pour la majorité des femmes, et notamment celles pauvres et noires, qui ont bien souvent tendance à réaliser des travaux productifs à domicile – de l’artisanat en général, des services de découpe et de couture, de préparation de repas et plats à emporter, etc. – ou des travaux flexibles leur permettant de concilier les responsabilités du travail productif et celles du travail reproductif.

Le niveau de difficulté et le nombre d’heures utilisées pour réaliser ce travail domestique sont fortement influencés par des éléments tels que la qualité du logement, sa localisation, la distance de celui-ci avec les équipements (centres de santé, écoles, crèches, parcs, proximité des transports publics, niveau d’assainissement de base, eau courante et potable, etc.). A cet égard, les femmes à faibles revenus, habitantes de la périphérie des villes brésiliennes, ressentent plus fortement la précarité de l’infrastructure urbaine. En conséquence, ce sont elles qui voient le plus leur vie influencée par la transformation de l’infrastructure urbaine. Cela signifie que lorsque nous évoquons ici le logement, il est fait référence, au-delà de la structure physique de la maison, à l’ensemble du réseau d’infrastructures et de voisinage qui l’entourent.

Si, dans un premier temps, les femmes s’engagent dans des mouvements qui militent pour un logement digne et une réforme urbaine au titre principalement des contradictions de genre basées sur la division sexuelle du travail, il est possible, dans la mesure où elles y participent activement, qu’elles s’autonomisent pour revendiquer des changements dans la production de l’espace pouvant atténuer ces mêmes contradictions.

L’organisation des femmes dans les espaces politiques leur offre l’opportunité d’une insertion dans l’espace public. En effet, la résistance n’intervient pas, par exemple, qu’au moment de l’expulsion : un processus d’articulation politique avec les Sous-préfectures et Préfecture de la Commune, les secrétariats de l’Habitation, les autres mouvements populaires de la ville, et les médias alternatifs, etc., est mis en place.

Les femmes, de par leur lutte pour défendre ce qui pourrait en quelque sorte maintenir la division sexuelle du travail – en défendant leur maison en tant que bien de première nécessité pour s’occuper de leurs enfants et du foyer – sont, en réalité, en train de briser cette division en sortant de la sphère privée où elles étaient recluses et en luttant pour le pouvoir dans la sphère publique.

Cette sortie vers l’espace public suppose la rencontre d’un certain nombre d’obstacles, tels que la confrontation avec ceux qui occupent des postes administratifs importants, en majorité des hommes. Néanmoins, la rencontre de ces obstacles est essentielle pour que les femmes comprennent que la lutte pour la production de la ville doit être plus large que la protection du logement. Elle doit viser le débat, inclusif, de représentations dans les espaces institutionnels et administratifs de la gouvernance urbaine, en y intégrant toujours la spécificité du genre.

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