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Dossier Le Nigeria : un pays créatif, inégalitaire et déchiré

Pétrole : malédiction ou richesse ?

, par CRIDEV

Avec une production journalière de 2 millions de barils, la rente pétrolière est l’objet de toutes les convoitises. Depuis les années 60, le pétrole a rapporté plus de 600 milliards de dollars au Nigéria.

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Nigeria et pétrole
Photo : Amis de la Terre

Le plus grand producteur africain est le douzième producteur mondial avec des réserves estimées à 31 milliards de barils (onzième du monde). Le pétrole constitue près de 85 % des exportations du Nigéria et assure autour de 65 % des revenus de l’État. Il n’est donc pas étonnant que la lutte impitoyable pour le pouvoir politique se mène aussi pour avoir le contrôle sur l’argent du pétrole.

L’exploitation pétrolière a commencé dans les années 50, sous le monopole des compagnies britanniques BP et Shell. Aujourd’hui, de nombreuses compagnies nationales et étrangères se partagent la production sous forme de partenariat avec l’organisme national (NNPC : compagnie nationale nigériane du pétrole). 80 % de la production est concentrée dans le delta du Niger et notamment dans les trois États du Sud-Nigéria – delta, Rivers, Akwa Ibom.

La majeure partie de la production brute est exportée vers les USA et l’Europe. Paradoxalement, le Nigéria importe pour 10 milliards de dollars de pétrole. Les consommateurs nigérians doivent subir des pénuries constantes de produits pétroliers raffinés dans les stations-service. Le pays n’a en effet pas investi dans les infrastructures nécessaires pour produire du pétrole raffiné. La population locale doit payer le prix fort pour un pétrole raffiné à l’étranger ! Aussi, le pétrole domestique (importé à 70 %) est subventionné pour un coût de 8 milliards de dollars (4 % du PIB) soit 25 % du budget annuel du gouvernement.

En 2012, un rapport parlementaire nigérian a révélé que cette politique de subvention était inefficace et alimentait la corruption. Le gouvernement a tenté de baisser les subventions sur le prix de l’essence mais, devant les protestations populaires, il a dû faire marche arrière. Néanmoins, il vient d’établir une politique qui vise pour 2020 à produire la majeure partie de son pétrole domestique. Plusieurs raffineries, dans le cadre de contrats avec des compagnies chinoises et américaines, doivent être construites. Les Nigérians paieront la construction de ces usines ainsi que le produit fini.

L’État doit aussi promulguer une loi - Petroleum Industry Bill - pour améliorer la transparence du secteur pétrolier. Mais de nombreux acteurs locaux freinent ces mesures. En effet, parmi les 55 milliardaires africains, 20 sont nigérians et travaillent dans le secteur pétrolier. Certains d’entre eux sont au cœur du système politique. La répartition des ressources du pétrole suivant un système de péréquation entre l’État fédéral, les 36 États et les gouvernements locaux a généré des réseaux locaux de clientélisme et de corruption très puissants.

Gaspillage du gaz

Le Nigéria a aussi les neuvièmes ressources de gaz au monde mais n’en profite guère.
La majorité des champs de pétrole ne dispose pas d’infrastructures pour capturer et transporter le gaz. Le Flaring gas (gaz qui brûle dans les torchères) tourne autour de 50 % suivant les champs de pétrole alors que le taux mondial est autour de 5 %.C’est une perte estimée à environ 2 milliards de dollars par an. Avec de nouvelles structures et la production de gaz liquéfié, les revenus du gaz pourraient dépasser ceux du pétrole dans la prochaine décennie.

Les dégâts sur l’environnement et sur les populations

L’exploitation du pétrole est la principale cause de la dégradation de l’environnement au Nigéria (pollution de l’eau, destruction de la faune et de la flore, etc.).
Faute de surveillance et d’entretien des infrastructures, des zones entières (terres arables, sources d’eau potable, réserves naturelles) ont été polluées par les déversements d’hydrocarbures. Les torchères de gaz provoquent également des pollutions importantes (générant beaucoup de maladies respiratoires) et dégagent beaucoup de gaz à effet de serre.

Le programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) prévoit qu’il faudrait 30 ans pour dépolluer le delta du Niger. Les terres et rivières étant durablement touchées, la population locale, les agriculteurs et les communautés de pécheurs sont obligés d’aller ailleurs pour se nourrir. Les effets à long terme des intoxications et leurs conséquences sur la santé seront probablement catastrophiques.

Résistances des populations

Les populations locales du delta du Niger se battent pour toucher les dividendes de cette richesse en termes d’infrastructures (eau, électricité, routes, etc.). Dans la répartition de la manne pétrolière, elles ont fini par obtenir un meilleur pourcentage des revenus du pétrole.

En 2008, un conflit violent avait opposé les populations ogoni à la multinationale Shell dans l’État du Rivers. A l’origine de ce conflit, des fuites massives (estimées à 600 000 litres par jour) dans un oléoduc. Pendant des décennies, la région et ses habitants ont été victimes de déversements de pétrole, des pollutions que les compagnies auraient pu éviter mais qu’elles ont laissé se produire faute d’entretien des installations.

L’écrivain Ken Saro-Wiwa qui se fit le porte-parole de ces populations en dénonçant l’impact destructeur de l’industrie pétrolière fut exécuté en 1995 par le gouvernement. Depuis, les choses n’ont guère évolué. Des gangs très puissants se sont créés. Ils pratiquent enlèvements, sabotages de pipelines, souvent avec la complicité d’acteurs locaux (forces armées, gouverneurs, etc.). La corruption des élites politiques et économiques des États du delta est endémique et laisse la porte ouverte au crime organisé.

Shell, la principale compagnie active au Nigéria a fini par reconnaître une certaine responsabilité dans cette dégradation de l’environnement, après le dépôt d’une plainte des autorités et des organisations civiles locales devant la Haute Cour de justice du Royaume-Uni. Néanmoins, pour se dédouaner, elle accuse le trafic illégal d’être responsable de ces dégâts (250 000 barils seraient volés chaque jour soit 10 % de la production). Une de ses filiales a été condamnée en janvier 2013 pour son implication dans plusieurs marées noires.

A l’échelon national, des ONG mènent un combat difficile pour une réelle transparence dans l’utilisation des richesses du pétrole. Le coût du trafic illégal est supérieur aux dépenses fédérales attribuées à l’éducation.

L’État nigérian doit donc relever ce défi : mettre fin à ce trafic illégal afin que les ressources tirées du pétrole servent aux populations.

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