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Où est passée la justice climatique ?

Zoom d’actualité

, par RITIMO

Deux mois après la COP 21, quel bilan tirer de cette 21ème conférence sur le climat ? L’accord de Paris, issu de deux semaines de négociations climatiques, a été qualifié d’historique et largement célébré par les instances politiques nationales et internationales, tout comme les grands médias. La lecture est toute autre du côté des mouvements sociaux et écologistes qui alertent sur le contenu de l’accord et revendiquent plus que jamais la nécessité de renforcer les luttes pour la justice climatique.

COP 21 : une satisfaction pour les gouvernements, relayée par les médias de masse

En décembre 2014, à Lima, la 20ème Conférence des parties avait déjà laissé un goût amer face au contraste entre les dangers que font peser les dérèglements climatiques sur l’avenir de l’humanité et l’inaction des gouvernements. Alors que l’enjeu était d’aboutir à un texte ambitieux qui servirait de base pour l’adoption d’un nouvel accord climatique lors de la COP 21, le défi restait entier pour cette 21ème conférence climatique, qui s’est déroulée du 20 novembre au 11 décembre 2015.

L’accord de Paris constituait une étape importante de la gouvernance du climat et son objectif était clair : définir un instrument juridique qui prenne la suite du protocole de Kyoto à partir de 2020 et qui renforce les engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) afin de contenir la hausse des températures en deçà de 2°C d’ici 2100 et ainsi limiter la crise climatique. En d’autres termes, l’accord de Paris devait engager la transition énergétique mondiale, en mettant fin à un système basé sur l’extraction des énergies fossiles, et se tourner vers les énergies renouvelables et la sobriété énergétique, tout en assurant le soutien aux pays les plus vulnérables, déjà affectés par les impacts de la crise climatique.

Le samedi 12 décembre 2015, l’accord de Paris a officiellement été adopté. Pour Laurent Fabius, l’ex-ministre des affaires étrangères et président de la COP 21, tout comme pour les instances onusiennes, il s’agit d’un véritable succès.

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Fin des négociations, 12 décembre 2015, Paris.

Obtenir un engagement à lutter contre le changement climatique de la part des 195 pays de la planète est effectivement historique. D’autant plus que l’accord de Paris inclut l’engagement à la fois des pays les plus riches et des pays dits "en développement". Cependant, loin de l’optimisme médiatique qui a suivi la fin de la COP 21, de nombreuses organisations et mouvements sociaux alertent sur ce succès diplomatique car il ne marquera ni une réduction drastique des émissions de GES, ni la solidarité nécessaire envers les pays les plus pauvres.

Pas de surprise du côté des mouvements sociaux

Pour la grande majorité des mouvements sociaux et écologistes, de la Via Campesina, au MOCICC, en passant par la GGJ Alliance et ses organisations de base nord-américaines, s’il est positif que le cadre multilatéral international de la gouvernance du climat soit maintenu, ce nouveau texte de référence, qui entrera en vigueur en 2020, n’en reste pas moins insuffisant.

Pour le Centre for Science and Environment (CSE), basé en Inde, et son directeur adjoint Chandra Bhushan, l’accord et Paris est "faible et peu ambitieux". Pour Maxime Combes, économiste et membre d’ATTAC, "l’accord de Paris oppose un bricolage constitué de la somme des égoïsmes nationaux, aussi bien en matière de financements que d’objectifs de réduction des émissions". Enfin, pour Naomi Klein, journaliste et militante canadienne, l’accord de Paris constitue un recul et un accélérateur des problèmes climatiques, sociaux et démocratiques déjà existants.

Revenons de manière plus précise sur les éléments clés qui expliquent cette déception, certes sans surprise, mais qui pose encore plus question sur le renoncement de la part des États à enrayer la machine à réchauffer la planète...

L’objectif des 1,5°C, basé sur l’analyse de l’Agence internationale de l’énergie et du Groupe intergouvernemental des experts du climat (GIEC), implique de laisser 80% des énergies fossiles dans le sol afin de réduire de 40 à 70 % les émissions mondiales de gaz à effet de serre d’ici 2050. Or, les INDCs (Intended Nationally Determined Contributions), c’est-à-dire les engagements nationaux de réductions d’émission, orientent vers un réchauffement global situé entre 2.7° et 3.7°. Pour Steffen Kallbekken, directeur du Centre for International Climate and Energy Policy, l’accord de Paris est également un échec parce qu’il n’exige aucune réduction d’émission avant 2020. Il s’agit pourtant d’un "trou stratégique" de cinq ans puisqu’au rythme actuel, nous aurons très probablement épuisé l’intégralité du budget carbone correspondant à la limitation du réchauffement à 1,5°C dès cette date.

De plus, l’accord de Paris constitue une belle rhétorique sans contrainte, puisqu’il ne mentionne aucune procédure contraignante (politique, procédure législative, standards... qui seraient inclus dans le cadre des négociations climatiques). Contrairement aux règles du commerce international qui incluent des contraintes et mécanismes de sanction, la gouvernance du climat est soumise à la bonne volonté de chaque État. Quel est alors le sens d’un tel accord s’il n’est pas juridiquement contraignant, ni associé à un mécanisme de sanction qui permette de contrôler et de réviser régulièrement les engagements pris par chaque État ?

En faisant valoir l’addition de contributions nationales, l’accord ne contraint aucun pays fortement émetteur de GES à la réduction drastique de ses émissions. Les intérêts nationaux reprennent le dessus, menant aux traditionnels blocages, notamment de la part des plus gros pollueurs comme les États-Unis.

Pire, sans aucune mention explicite de la nécessaire sortie des énergies fossiles dans les 39 pages de l’accord, alors que ce secteur est responsable de 80% des GES, la place est largement faite aux fausses solutions basées sur des mécanismes de marché ou des postulats scientifiques et technologiques, qui visent à atteindre le "zéro émission net" ou la "neutralité carbone".

Plutôt que de donner un signal fort en mettant les énergies renouvelables au cœur de la solution, afin que les investisseurs et les entreprises se préparent et participent à la transition énergétique, l’accord consacre la compensation comme solution, et garantit au secteur privé le maintien de ses intérêts économiques et financiers, tout en leur permettant de se vanter d’agir contre le changement climatique, notamment lors de l’événement Solutions 21 au Grand Palais.

Il était néanmoins difficile d’espérer davantage d’une conférence sponsorisée par les plus grands pollueurs français...

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Logo officiel de la COP 21 et affichage de ses sponsors par le Corporate Europe Observatory (CEO).

Aussi, l’accord de Paris devait enfin garantir aux pays les plus vulnérables, les moyens de faire face à la crise climatique. Si l’engagement des 100Md$ est renouvelé jusqu’en 2025 (dans la décision d’adoption, non soumise à ratification par les États, alors que l’accord implique quant à lui une ratification selon la législation en vigueur de chaque pays), les engagements sont trop vagues pour donner des garanties financières, notamment sur l’adaptation. A l’image des engagements de réduction d’émissions, il n’existe aucun mécanisme qui permette de réviser régulièrement et à la hausse les contributions financières de la part des pays riches, historiques responsables du réchauffement climatique.

La protection des droits de l’Homme se voit considérablement affaiblie. Le mécanisme de pertes et dommages, qui garantit l’aide nécessaire aux victimes de catastrophes climatiques, est largement revu à la baisse, ce qui, là encore, dédouane les pays du Nord de leurs responsabilités. D’une manière générale, l’accord fait abstraction des principes de justice climatique et de l’importance de lancer une transition juste, c’est-à-dire un processus de changement de nos manières de produire, consommer, travailler et vivre qui respecte les limites de la planète tout en ne laissant personne de côté.

En résumé, l’accord de Paris ne détermine à aucun moment ni comment ni quand seront traduits dans les faits les engagements de chaque État, qui restent de simples déclarations. Ses faiblesses, approximations et omissions en disent long sur le fossé entre les négociations climatiques et la réalité de l’urgence climatique.

Renforcer les mobilisations citoyennes

Cependant, l’enjeu ne s’est jamais situé au niveau de l’accord dont très peu était effectivement attendu. L’objectif du côté des mouvements sociaux et écologistes était clair : se saisir de l’opération de communication de la COP 21 afin de se faire entendre et donner de la visibilités aux solutions proposées par les ONGs, syndicats, organisations de bases, etc, tout en tissant des liens entre luttes et militants à travers le monde.

Lors de la Cumbre de los Pueblos face à la COP 20, les organisations de la société civile péruvienne ont passé le relais à la Coalition Climat 21 (CC21). Dès sa création, en novembre 2013, la CC21 s’est voulu un espace inclusif qui s’est constitué en vue d’informer et de mobiliser les citoyens sur les enjeux climatiques et leurs liens avec les questions de justice sociale et de solidarité internationale, tout en impulsant la construction d’un mouvement international pour la justice climatique.

L’énergie collective s’est concentrée sur la mise en place de quatre temps forts de mobilisations, en parallèle à la COP 21, résultat d’un travail de presque 2 ans. Les événements tragiques du 13 novembre 2015 à Paris ont bien entendu posé la question du maintien de ces activités. Néanmoins, l’ensemble des membres de la CC21 considérant avoir "le devoir de rester debout et de continuer de nous battre pour une planète juste et vivable pour toutes et tous", les activités ont été menées à bien, après la réorganisation qu’impliquait le contexte d’état d’urgence.

Une mobilisation citoyenne qu’il était vital de maintenir, malgré les fortes tensions avec les pouvoirs publics et la répression de militants écologistes, comme si l’état d’urgence face au terrorisme avait été utilisé pour l’interdiction des manifestations pour le climat... Or, l’urgence climatique ne peut pas être balayée par l’urgence sécuritaire. Les impacts de la crise climatique sont déjà là, contrairement à ce que l’absence de réponse des États et des secteurs économiques laisse entendre.

La CC21 et les délégations de militants internationaux présentes à Paris ont réussi à se glisser dans les interstices afin d’occuper l’espace public pour organiser, toujours de manière pacifique, des manifestations, des rassemblements, des "jeux du climat", des actions de désobéissance, tout comme des temps de conscientisation et d’échanges.

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Zone d’action climat, Cent-quatre, 7 novembre 2015, Paris. Photo : Viviana Varin

Ainsi, un jour avant le début des négociations onusiennes, une chaîne humaine a symbolisé le besoin de s’unir pour un "climat de paix". Le deuxième temps fort s’est déroulé à Montreuil, les 5 et 6 décembre lors du Sommet citoyen pour le climat, suivi par une semaine de rencontres à la Zone d’action climat. Enfin, le 12 décembre, un jour après la clôture officielle des négociations, la grande action symbolique des "lignes rouges" s’est déroulée sur l’avenue de la Grande Armée, pour donner suite à un rassemblement sur le Champs de Mars. Deux actions visant à "réaffirmer notre volonté et notre détermination à renforcer le large mouvement pour la justice climatique dont les peuples et la planète ont besoin".

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Action "Lignes Rouges", 12 décembre 2015, Paris. Photo : Coalition Climat 21.

Un mouvement pour la justice climatique qui ne fait que commencer

Les mouvements sociaux continueront à souligner que les Nations Unies et ses COP ne mettront pas fin à la crise climatique, et que la résistance, basée sur des luttes locales, est déjà en marche. Car c’est effectivement là que se situe désormais tout l’enjeu : renforcer les liens entre les militants du Nord et du Sud, les communautés affectées, et les mouvements de base.

Un défi dont que le mouvement pour la justice climatique tente de relever afin de ne pas perpétuer les inégalités qu’il dénonce son sein et lutter efficacement contre l’injustice climatique mondiale.

Une lutte dont les stratégies d’actions passeront notamment par "les résistances (le blocage), la non-coopération (le désinvestissement et les diverses formes variées de boycott de l’industrie fossile), et la construction (les alternatives)" au niveau local avant tout. Le processus des COP restera un temps de mobilisation important, où les États reviendront négocier autour d’une même table et pourront ainsi revoir leurs copies. D’ores et déjà, les organisations de la société civile marocaines se préparent pour la COP 22 qui aura lieu du 7 au 18 novembre 2016 à Marrakech. Néanmoins, multiplier les grands rendez-vous de mobilisation pour le climat permettra de se détacher de la dynamique imposée des COPs, et de renforcer le mouvement pour la justice climatique.

En 2016, cela commence le 27 février, à Notre-Dame-des-Landes, suivi par une mobilisation tout aussi forte contre l’exploitation des gaz de schiste à Barjac. Il y aura également une semaine de désobéissance appelée "Break Free" en mai, puis le Forum social mondial à Montréal en août, suivi d’une mobilisation antinucléaire en octobre.

Beaucoup d’autres rendez-vous sont prévus à travers le monde, pour mettre en place la transition vers le monde des possibles !

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Panneaux de la marche pour le climat, 29 novembre, Paris. Photo : Célia Gautier.

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