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Les terres rares d’un immense océan : la nouvelle bataille du Pacifique

Zoom d’actualité

, par CRISLA , LE SANN Alain

Les États-Unis sont à l’offensive pour renforcer leur contrôle sur l’océan Pacifique et les ressources de ses fonds marins, en particulier les terres rares, indispensables aux industries de haute technologie.

Le contrôle du Pacifique et de ses ressources fait aujourd’hui l’objet d’une bataille où les États-Unis s’efforcent de mener le jeu, soit par leur puissance étatique, soit par le soft power des grandes ONG environnementalistes et des fondations regroupées dans la Global Ocean Commission. Cette coalition d’intérêts a été clairement manifestée en juin 2014 à Washington par l’intervention de Barack Obama sur la protection des océans, suivie de celle de John Kerry en Australie.

Yan Giron a décrypté cette stratégie des États-Unis dans un article sur ce qu’il appelle le pivot maritime opposant la Chine et les États-Unis. La Chine se montre en effet très agressive pour élargir sa ZEE [1] et contrôler l’accès aux ressources halieutiques et surtout énergétiques et minières de ses marges maritimes. Dans le Pacifique, la Chine est très présente par sa flotte de pêche qui cible les requins et les thons. De nombreux bateaux chinois (ils ne sont pas les seuls) pêchent illégalement dans les ZEE des micro États insulaires [2], incapables de contrôler leurs immenses espaces marins. L’état des stocks de requins et de thons soulève de vives inquiétudes. Les stocks de thon rouge seraient réduits à moins de 5 % de leur stock initial et les pays pêcheurs ont enfin décidé de réduire leur effort de pêche, y compris le Japon, inquiet des risques pour la survie du stock Pacifique. Une telle décision est difficile à prendre pour tous ces États insulaires du Pacifique qui doivent parfois la moitié de leurs ressources financières à la vente de droits de pêche [3]. Pour les signataires de l’accord de Nauru, ces revenus ont été multipliés par 4 de 2010 à 2014, ils proviennent de l’augmentation du coût des jours de pêche et de celle du nombre de jours, car bien des États, comme le Kiribati, ont été tentés par ces recettes faciles. Mais une gestion rigoureuse est d’autant plus difficile que 60% des captures proviennent de la Haute mer, en dehors des ZEE. Les États-Unis, pour leur part, font pression sur les États insulaires pour créer d’immenses réserves sans pêche, parfois sur l’intégralité de leur ZEE, comme Palau, un archipel de 20000 habitants, totalement dépendant des États-Unis.

Photo : Kiribati - 350.org CC BY-NC-SA 2.0

Obama a lui aussi créé son immense réserve intégrale, suivant en cela George Bush. Il a créé la réserve intégrale de Pacific Remote Islands. Cette politique, impulsée par de grandes ONG environnementalistes et des fondations comme Pew, Conservation International et The Nature Conservancy qui se disputent les contrôles et les financements de ces réserves, soulève cependant beaucoup de questions.

Des scientifiques et des pêcheurs s’étonnent qu’on crée des réserves pour protéger des espèces migratrices et s’inquiètent des effets pervers de ces mesures qui risquent de reporter l’effort sur d’autres zones.
Par ailleurs, il faut trouver des revenus alternatifs pour des États sans ressources. Si à Palau, les recettes du tourisme peuvent sans doute compenser les pertes, qu’en est-il des autres États et des conséquences sociales, culturelles et environnementales d’un développement du tourisme ? Il faut aussi pouvoir contrôler le respect des interdictions dans ces réserves, ce qui coûte très cher. Il y a donc des interrogations sur les objectifs réels de ces immenses réserves, rarement respectées.


Photo : Îles de Palaos (ou Palau).

L’exemple de Kiribati est particulièrement éclairant.
Son Président, Anote Tong, est devenu une célébrité dans les grands forums internationaux pour avoir créé une immense réserve interdite à la pêche dans sa ZEE. Mais avant de signer la création de cette aire marine protégée, il a âprement négocié de généreuses compensations des États et des fondations. La fondation Waitt a sorti un chèque de 5 millions $ pour aider ce choix, qu’il fallait mettre en avant lors de la Conférence de Washington, devant Barack Obama. Dans les faits, suivant une étude de Earth Island, la réserve est largement inefficace, la pêche illégale continue de s’y pratiquer largement. Mieux que cela, l’État de Kiribati vient d’obtenir une autorisation de recherche pour l’exploitation des ressources minières de ses fonds marins. La véritable compensation est donc là.

Les interdictions de pêche servent-elles à masquer l’offensive en vue de développer l’exploitation des fonds ? La création des réserves ne fait-elle pas partie d’un grand marchandage pour se partager les espaces marins ? Pour les ONG environnementalistes, des espaces à protéger, financés par les grandes compagnies en échange de leur blanc-seing pour exploiter le reste ? Ce partage est déjà en cours.
De grandes compagnies ont déjà les capacités techniques d’exploiter les grands fonds, en particulier pour les terres rares. La Chine contrôle actuellement 95% de ces terres rares [4] indispensables aux industries de haute technologie (numérique, armement, etc.). Il est donc vital pour les autres pays, développés ou émergents, d’accéder aux ressources abondantes des fonds marins, quel qu’en soit le prix financier et environnemental. L’Inde aussi est vivement intéressée.

Cette stratégie de partage des océans apparaît assez clairement dans le Rapport de la Global Ocean Commission, dont les propositions ont été reprises par Barack Obama, pour être soumises à l’ONU.
Sur huit propositions, la majorité concerne le contrôle de la pêche, jusqu’à envisager une interdiction généralisée en haute mer. La pêche est systématiquement diabolisée car il est vrai que des ressources sont menacées. Mais curieusement, une seule proposition concerne le contrôle des activités d’exploitation des fonds marins. Toutes les occasions sont bonnes pour accabler les activités de pêche, puisque la réduction des stocks de poissons est responsable de l’affaiblissement des capacités d’absorption du CO2 et le débat sur la pêche sera donc porté au cœur de la conférence sur le climat. Il est étonnant de constater que ce sont les États-Unis qui poussent à l’exploitation des ressources fossiles terrestres et marines. Leur croisade pour les grandes réserves marines peut-elle les absoudre ? On peut s’interroger.

Notes

[1Zone économique exclusive, d’après le droit de la mer, c’est un espace maritime sur lequel un État côtier exerce des droits souverains en matière d’exploration et d’usage des ressources.

[2Ces micro États insulaires correspondent aux pays signataires de l’Accord de Nauru - les États Fédérés de Micronésie, Kiribati, les Îles Marshall, Nauru, Palau, la Papouasie Nouvelle-Guinée, les Îles Salomon et Tuvalu qui fournissent 50 % des réserves mondiales de thon. Les Accords de Nauru visent à limiter et contrôler la pêche dans leurs eaux par des flottilles étrangères. Selon cet accord, des jours de pêche sont attribués par les pays signataires à des flottes de pêche étrangères. Au bout de la durée déterminée, les bateaux de pêche doivent s’en aller.

[3Les pays de l’accord de Nauru vendent leurs droits de pêche par jours de pêche autorisé

[4Les "terres rares" sont un groupe de 17 métaux dont les propriétés sont indispensables aux technologies de pointe (lasers, radars, etc.). Très présentes sur la surface du globe, leur extraction est difficile, car elles sont peu concentrées et parfois mélangées avec des minerais radioactifs.

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