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Dossier OGMs : qui cultive, qu’est-ce qu’on cultive ?

Les semences paysannes et la sélection participative : une alternative aux OGM et à l’industrialisation de l’agriculture

, par Inf'OGM , PRAT Frédéric

L’agriculture industrielle produit de grosses quantités d’aliments, mais détruit l’environnement, la biodiversité, et parfois la santé des hommes nourris par ses produits. Elle hypothèque l’avenir même de l’Humanité. Heureusement, des alternatives existent, notamment avec une production agroécologique paysanne, à base de semences adaptées.

L’agriculture industrielle produit de grosses quantités d’aliments, personne ne le nie. Mais avec quel rendement ? Et à quel prix environnemental, sanitaire et social ?

Des rendements en trompe l’œil

Le rendement par travailleur (tant de quintaux/agriculteur) : un « farmer » américain (étasunien, canadien, brésilien, argentin...) arrive « seul » à cultiver plusieurs centaines d’hectares, quand la majeure partie des paysans de la planète, non motorisés ni souvent mécanisés, rencontrent une limite aux surfaces qu’ils peuvent faire produire : leur production agricole ne pourra jamais concurrencer celle d’un agriculteur « moderne » (les guillemets pour rappeler que la modernité des uns n’est pas toujours celle de autres). Sur ce chapitre de la quantité produite/agriculteur, l’agriculture industrielle est, pour le moment, grande gagnante. Pour le moment, car si l’on considère un pas de temps plus long que les seules 100 dernières années, il y a fort à parier que la destruction des sols n’amenuise très vite ces rendements, ce qui se constate déjà sur tous les sols érodés, ayant perdu leur matière organique et/ou en voie de salinisation par exemple.

Le rendement par ha (tant de quintaux/ha) : sur le rendement de quantité produite par hectare cultivé, l’agriculture industrielle est parfois gagnante, parfois perdante. Gagnante, lorsqu’il s’agit de produire des céréales avec force intrants de toute sorte (fertilisants, pesticides, irrigation...), comparé à une production en monoculture en bio par exemple ; perdante, si l’on considère des cultures diversifiées associées au sein d’une même parcelle : la somme des quantités produites de chaque culture de la parcelle est souvent supérieure à la quantité produite d’une seule culture sur cette même parcelle (voir notamment la fameuse association maïs/courge/haricot, où chaque plante est utile à l’autre, boostant ainsi le rendement total de la parcelle). Selon un rapport de l’ONG Grain [1], dans l’Union européenne (UE) par exemple, 20 pays enregistrent un taux de production à l’hectare plus élevé dans les petites fermes que dans les grandes. Dans neuf pays de l’UE, la productivité des petites fermes est au moins le double de celle des grandes exploitations [2].

Le rendement par unité d’énergie fossile non renouvelable consommée (tant de quintaux/unité d’énergie consommée) : là, il n’y a pas photo, l’agriculture industrielle est la grande perdante, puisqu’elle ne produit que grâce à la consommation de pétrole liée au fonctionnement des machines agricoles, à leur fabrication et à celle des intrants. A titre d’exemple, la fabrication et le transport d’une seule unité fertilisante consomment de 1,2 à 1,6 litres d’équivalent fioul. Et le labour profond en sol argileux consomme l’équivalent de 20 unités fertilisantes par hectare, soit entre 24 à 32 l de fioul/ha [3].

Parler rendement, sans préciser par rapport à quelle unité n’a donc pas de sens, et l’agriculture vivrière traditionnelle n’a pas à rougir de ses « performances ». D’autant moins que, on l’a vu, l’agriculture industrielle n’est pas durable : elle entraîne en effet la destruction des sols (et son corollaire à la fois de baisse des rendements et d’inondations...) ; la pollution des sols et des nappes phréatiques par les produits phytosanitaires et les nitrates ; et produit des aliments souvent contaminés par ces mêmes produits phytosanitaires. L’industrialisation générale a entraîné l’industrialisation agricole, la concentration des terres aux mains de quelques-uns, et la disparition progressive des paysans, notamment, en Europe, après la deuxième guerre mondiale. Le métier de paysan s’est transformé en celui d’exploitant agricole, puis d’agro-manager, parfois prospère mais souvent endetté, et tenu par le remboursement d’emprunts au Crédit agricole... (le taux d’endettement moyen des agriculteurs en France est passé de 50 000 euros en 1980 à plus de 163 700 euros en 2011 [4].

Pour compléter ce tableau, volontairement légèrement caricatural (il faudrait nuancer ces propos en fonction de certaines périodes et régions), ajoutons que l’agriculture industrielle et les lois qui la régissent sont aussi responsables de la perte de biodiversité cultivée, par la sélection d’un faible nombre de variétés industrielles et la propriété des semences entre les mains d’un nombre de plus en plus faible de semenciers.

Des semences progressivement accaparées par l’agro-industrie

Aux débuts de l’agriculture (autour de - 10 000 ans), l’homme s’est mis à ressemer les graines : il a donc cherché à domestiquer lui-même des plantes, par exemple en gardant celles sur lesquelles les graines ne se détachaient pas de la tige avant d’arriver à maturation, permettant ainsi leur récolte. D’autres caractères ont aussi été sélectionnés : robustesse, goût, critères de transformation, résistances aux maladies... D’une génération à l’autre de plantes, les agriculteurs ne conservaient que les plantes les plus adaptées à leurs conditions de culture et à leurs besoins, les plus saines, sélectionnées « dans la masse » - d’où le terme de « sélection massale ».

Cette domestication a conduit à une réduction du nombre d’espèces utilisées pour l’alimentation. Mais le nombre de plantes cultivées n’a, lui, cessé de croître, par création ou renouvellement constant de la diversité des plantes cultivées par les agriculteurs, jusqu’à ce que les semenciers privés s’emparent de la sélection. Cette arrivée des sélectionneurs, au cours de la seconde moitié du XIX° siècle, a eu pour effet de concentrer les efforts de sélection sur un nombre toujours plus restreint d’espèces. Lignées pures (ensemble d’individus tous identiques entre eux, et qui par auto-fécondation se reproduisent donc de façon identique à eux-mêmes) et hybrides de Shull ont diminué à la fois le nombre d’espèces cultivées, le nombre de variétés différentes par espèces, et surtout la diversité intravariétale de chacune de ces variétés.

La propriété industrielle sur le vivant

Fin XIX°, début du XX° siècle, les quelques stations de recherche publiques, essentiellement dédiées jusqu’alors à la chimie des engrais, prennent un virage vers la biologie, avec notamment le travail d’amélioration des plantes... mais aussi, déjà, vers le contrôle de la pureté variétale. Ce nouveau concept de pureté variétale, essentiellement à visée industrielle, se construit à cette époque, pour transformer la variabilité constante et naturelle du vivant en marchandises figées et standardisées aptes à être reconnaissables et donc facilement appropriables [5]. Le commerce des semences est en essor dès les années 20 et en 1927, plus du tiers des surfaces françaises de blé est issu de croisements dirigés. Pour obtenir la désignation de « variété » et pouvoir entrer dans le catalogue des variétés afin d’être commercialisée, une « variété » doit être distincte de celles déjà existantes, homogène (donc pure, chaque individu se ressemblant), et stable, c’est à dire se reproduire à l’identique (ce sont les critères DHS) : ses possibilités d’adaptation à son environnement sont donc diminués, tout le contraire d’une « variété » paysanne (voir plus bas). Le catalogue a été mis en place en 1931. Et d’après le décret du 11 juin 1949, seules peuvent être commercialisées les semences issues de variétés inscrites au Catalogue officiel (cependant l’utilisation de semences non inscrites est toujours permise, pour autant qu’elles ne sortent pas de la ferme). Quelques espèces, les espèces dites "non réglementées", comme le millet, échappent toutefois aujourd’hui encore à cette obligation ; l’asperge de "non réglementée" est devenue une espèce réglementée en 1995.

Même si beaucoup de semences sont encore aujourd’hui multipliées à la ferme (semences de ferme reproduites à partir de la récolte issue de semences d’un semencier, et en lui payant des droits - cela représente 40% des semences de céréales en France), la tendance a donc été, depuis deux siècles dans nos pays occidentaux, de « sous-traiter » la production de semences d’abord à des agriculteurs qui se sont spécialisés dans la production de semences, puis à des entreprises semencières . Sélectionnées en stations contrôlées, les semences issues de ces entreprises se doivent d’être le plus possible ubiquistes (adaptables à un grand nombre de milieux), notamment grâce au « paquet technologique » qui les accompagne : fertilisants et produits phytosanitaires. En vendant une grande quantité des mêmes variétés, le semencier rentabilise ainsi son investissement et ce d’autant plus que la législation lui permet de déposer des droits de propriété industrielle sur ses semences (certificat d’obtention végétale ou brevet, voir autre fiche Coredem).

La concentration croissante des semenciers réduit l’offre des types de semences et favorise la pénétration de semences sous droit de propriété (donc non resemables gratuitement, voir également la fiche Coredem sur les brevets), avec notamment les OGM (voir autre fiche Coredem sur agriculture bio versus agriculture transgénique), les variétés mutées et bientôt les OGM issus des nouvelles techniques de modification du vivant qu’on appelle « les nouveaux OGM ». Toutes ces plantes modifiées génétiquement nécessitent de nombreux intrants (fertilisants, pesticides, herbicides...) de plus en plus refusés par les consommateurs et certains agriculteurs.

Paysans, chercheurs et consommateurs, ensemble pour des semences paysannes

Les impasses de l’agriculture industrielle provoquent cependant la réaction d’un nombre croissant de consommateurs et de paysans, qui réclament une agriculture plus propre. Fatigués de travailler avec des semences inadaptées sans leurs béquilles chimiques ou pour se protéger des OGM qui débarquent sournoisement à la fin des années 90, des paysans s’organisent pour se réapproprier la production de leurs propres semences, adaptées ou adaptables à leurs terroirs.

Ils ont besoin pour cela à la fois d’une méthode de production : la sélection participative ; et d’une « matière première » à faire évoluer en semences paysannes. En France, des initiatives isolées se mettent en place, fédérées à partir de 2003 au sein d’un réseau de paysans sélectionneurs : le réseau semences paysannes (RSP), qui regroupe aujourd’hui près de 80 adhérents (des syndicats paysans et des organisations d’agriculture biologique nationales ou locales, des organisations spécialisées, des artisans, des paysans, des jardiniers, des associations semencières ou pépiniéristes, des associations de développement, des ONG, des collectivités territoriales et des associations de conservation de la biodiversité). Les missions du RSP s’articulent autour : du développement et de la mise en réseau des initiatives favorisant la biodiversité dans les fermes et les jardins ; de la sensibilisation du grand public sur les enjeux liés à la production et à la commercialisation des semences ; et d’une reconnaissance par la réglementation, les institutions et les laboratoires de recherche des semences paysannes.

Selon la définition qu’en donne le RSP [6], « les semences [7]. paysannes sont des semences issues d’une population ou d’un ensemble de populations dynamiques [8]. reproductibles par le cultivateur, sélectionnées et multipliées avec des méthodes non transgressives de la cellule végétale et à la portée du cultivateur final, dans les champs, les jardins, les vergers conduits en agricultures paysanne, biologique ou biodynamique. Ces semences sont renouvelées par multiplications successives en pollinisation libre et/ou sélection massale, sans auto-fécondation forcée sur plusieurs générations. Elles sont librement échangeables dans le respect des droits d’usage définis par les collectifs qui les font vivre ».

Quant à la sélection participative, elle repose, selon Pierre Rivière, chercheur au RSP, sur trois points importants : l’utilisation de variétés-populations hétérogènes, la décentralisation de la sélection directement dans les fermes et la co-construction du programme de sélection entre les acteurs (paysan et chercheur, voire paysan, chercheur et transformateur… car les semences ont aussi des « intérêts » pour la conservation, etc.). Les variétés-populations sont évolutives : elles ont une grande capacité d’adaptation. En décentralisant la sélection, cette capacité est valorisée : les populations vont s’adapter à la diversité des environnements et des pratiques.

Tout ce travail prend sens lorsqu’il est participatif. Mais au-delà d’une simple participation, c’est une véritable co-construction qui se met en place entre les acteurs. Cette co-construction permet de créer un mode de fonctionnement, une organisation collective qui trouve son équilibre entre les différentes contraintes des acteurs. D’un côté, les paysans qui souhaitent s’autonomiser dans la gestion et la sélection de leur semence. De l’autre côté, les chercheurs qui doivent rentrer dans les canons de la recherche afin d’être reconnus par leurs pairs. Et au centre, les animateurs qui permettent de mettre en lien les différents acteurs au sein d’un réseau. Cette interaction d’un genre nouveau est source de nouvelles connaissances issues du collectif, aussi bien dans les champs que dans les laboratoires.

Ce travail est progressivement reconnu par la législation qui, depuis juillet 2016 et la loi biodiversité, autorise les paysans à s’échanger des semences. L’article 12 de cette nouvelle loi élargit en effet les échanges entre agriculteurs en dehors des groupements d’intérêt économique et environnemental (GIEE) « de semences ou de plants n’appartenant pas à une variété protégée par un certificat d’obtention végétale et produits sur une exploitation hors de tout contrat de multiplication de semences ou de plants destinés à être commercialisés ». On est donc encore loin d’une commercialisation possible des semences paysannes, mais c’est un premier feu vert pour la recherche.

Le RSP en France n’est pas un cas isolé : d’autres réseaux nationaux en Europe, mais aussi en Amérique latine et du Nord, se développent, pour d’une part lutter contre les OGM et les nouveaux OGM ; et d’autre part se réapproprier eux aussi la sélection de leurs semences, adaptées à leurs terroirs, et libres de propriété industrielle. Les savoir-faire, souvent perdus au Nord, sont encore vivaces chez la majorité des petits paysans dans le monde qui pratiquent un agriculture vivrière et sélectionnent encore eux-mêmes leurs variétés.

Une course de vitesse est engagée entre d’un côté les entreprises semencières qui forcent au déploiement d’une législation restrictive sur les semences, y compris dans les pays du Sud ; et de l’autre, le développement de variétés paysannes adaptées au terroirs, sous contrôle paysan. Pour l’intérêt de tous, et l’autonomie de chacun, œuvrons ensemble à la victoire des semences paysannes.

Notes

[1Affamés de terres : Les petits producteurs nourrissent le monde avec moins d’un quart de l’ensemble des terres agricoles, Grain, 2014

[2Ces neuf pays sont l’Autriche, la Bulgarie, l’Espagne, la Grèce, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal, la Roumanie, et Royaume Uni. Voir « Large farms in Europe », Eurostat, Statistiques en bref 18/2011.

[3Économies d’énergie sur l’exploitation agricole, 2010, Ed. France agricole

[7semences = semences et plants

[8Les semences paysannes peuvent appartenir à des variétés population ainsi définies : les variétés populations sont composées d’individus exprimant des caractères phénotypiques proches mais présentant encore une grande variabilité leur permettant d’évoluer selon les conditions de cultures et les pressions environnementales. Elles sont définies par l’expression de caractères issus de combinaisons variables de plusieurs génotypes ou groupes de génotypes. Une variété population est définie comme une entité eu égard à son aptitude à être reproduite conforme avec des pratiques agronomiques et un environnement déterminé

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