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Les politiques de communication des gouvernements progressistes du Cône Sud

"Je te déteste, je te crains, j’ai besoin de toi"

, par GOMEZ Gustavo

Les partis progressistes ont démontré qu’ils peuvent gagner des élections, même avec un système de médias concentrés entre quelques mains, et dont les propriétaires ont des intérêts économiques et politiques opposés à leurs projets. Il devrait pourtant sembler évident que la société ne peut être transformée sans changements culturels, et que pour cela, il est nécessaire, entre autres, de pouvoir compter sur un système diversifié et pluraliste de moyens de communication. De manière plus ou moins explicite, cet objectif était présent au sein de ces partis lorsqu’ils sont arrivés au gouvernement.

Cependant, les avancées en matière de démocratisation des moyens de communication ont été très faibles. Le pouvoir des groupes qui monopolisent à la fois les médias, les revenus publicitaires et l’incidence politique a été à peine remis en question. Par pression, par contrainte ou par complicité, ces groupes ont pu surmonter différentes périodes de gouvernements progressistes, sans perdre leur capacité à exercer une influence sur l’agenda public, y compris en consolidant leur position dominante sur le marché.

Mais ils ne doivent pas tout cela à leurs efforts. Il y a aussi eu de graves erreurs ou un manque de clarté et de conviction du côté de ces gouvernements. Celui de Fernando Lugo au Paraguay n’a pas pu (et n’a pas voulu) se payer un procès sur ce terrain, et à part son engagement à mettre en place un ou deux médias publics non pro-gouvernementaux, il n’a pris aucune mesure pour démocratiser effectivement la communication. Au Chili, les gouvernements successifs de la Concertation et de la Nouvelle Majorité n’ont même jamais mis à l’ordre du jour le projet d’avancer sur les garanties pour une meilleure diversité et un pluralisme des médias.

L’Argentine a adopté une Loi des Services de Communication Audiovisuel (LSCA), dans un contexte de forte confrontation. Mais la norme n’a été que mal appliquée en six ans de validité, sauf en ce qui concerne les aspects liés à la promotion de la production nationale audiovisuelle. Il n’y a eu aucune avancée substantielle assurant la garantie de 33% de fréquences pour les médias communautaires, et le Groupe Clarin n’a pas perdu une seule fréquence, ni céder d’investissements pour réduire son énorme concentration. La judiciarisation a été l’une des raisons, mais pas la seule : il n’y a pas eu non plus d’avancées après que la Cour Suprême ait donné raison au gouvernement. Ensuite, Mauricio Macri n’a pas trouvé un terrain de changements assez consolidé qui ferait barrage à sa politique restauratrice. Seuls quelques décrets ont détruit toutes les bonnes intentions d’un bon texte de loi qui n’a pas été appliqué ou qui l’a été de manière discriminatoire ou partielle.

Le cas du Brésil est dramatique. Lors des différentes gouvernements, les dispositions constitutionnelles anti-concentration n’ont pas été réglementées, le secteur communautaire n’a même pas été mis en avant, et la législation permettant la modification de celle des années 60 n’a pas non plus été encouragée. Le désaccord à ce sujet était si grand entre le gouvernement et le Parti des Travailleurs, que celui-ci a dû s’allier avec la Centrale Unique des Travailleurs pour rassembler des signatures afin de présenter un projet de loi en tant qu’initiative citoyenne.

L’Uruguay ne fait pas exception. Après 12 ans de gouvernement du Frente Amplio, malgré quelques timides avancées, comme la reconnaissance légale des médias communautaires, l’oligopole de la télévision demeure inchangé.

La concurrence dans le secteur de la télévision pour les abonnés n’a pas été ouverte et l’on a tout juste accordé quelques concessions à une ou deux nouvelles radios commerciales nationales. Ce qui est encore pire, c’est que ce sont les mêmes médias qu’il y a 60 ans qui subsistent à la télévision diffusée en clair, et nous sommes sur le point de laisser tomber l’unique chance qu’il y ait de nouveaux opérateurs commerciaux, capables de concurrencer "les trois grands", avec l’arrivée de la télévision digitale.

A mon avis, l’absence de progrès n’est pas un oubli, mais une décision politique des gouvernements progressistes de la région, concernant leur relation avec les médias. La phrase du titre résume assez bien l’ ensemble complexe de dilemmes présents pour la quasi-totalité d’entre eux.

La "haine" ou rejet initial à l’égard des médias, qui en général ont remis en cause et ont bloqué l’accès au pouvoir des forces progressistes, s’est mélangée à "la crainte" de leur capacité (réelle ou non) à mettre en échec le projet promu par ces forces.

La préoccupation des nouvelles autorités a été de faire en sorte que l’information sur leurs réussites et autres sujets prioritaires arrive aux oreilles de l’opinion publique. Elles ont eu peur que cela ne soit pas possible si les médias se sentaient en état de siège et qu’on leur mettaient des bâtons dans les roues. Au contraire, le "besoin" de compter sur leur collaboration s’est posé. Elles se sont dit qu’il serait toujours temps de mener cette bataille. Mais on ne réunit jamais les conditions idéales pour le faire.

Les bonnes manières vis à vis de ces médias n’ont pas empêché ces derniers d’attaquer les positions progressistes. Les autorités protestent contre le mauvais traitement ou l’absence de couverture des nouvelles positives sur leur gestion. Or, elles semblent oublier que la situation est ainsi déterminée par une structure de propriété liée aux gouvernements précédents de droite qu’il faudrait changer. Elles s’adressent de la même manière, à la dure, aux médias, aux propriétaires et aux journalistes, comme s’ils étaient les mêmes, confondant la critique démocratique du pouvoir (même si elle est injuste et sans fondement) avec des attaques et des manœuvres.

C’est pour cette raison que les gouvernements progressistes tentent de chercher des contacts directs avec la population et de créer des médias "à eux", qu’ils soient publics et pro-gouvernementaux, ou en partenariat avec le secteur privé dits "indépendants", et dont les propriétaires, y compris de droite, acceptent occasionnellement de les accompagner, ou du moins de ne pas les attaquer.

Ainsi, la notion de politiques publiques de communication (la manière de faire pour que le système des médias fonctionne en adéquation avec une démocratie et en respectant la liberté d’expression, selon les termes de politique d’État) se confond avec celle de communication politique de gouvernement (la manière de faire pour que ses résultats soient connus et approuvés par la population, en termes de politique de gouvernement ou de parti).

Ceci nous conduit même à ce qu’au lieu de combattre la concentration des médias, nous l’acceptions ou l’encouragions , du moment qu’ils sont favorables au parti au pouvoir. En Argentine, la LSCA a tenté d’être appliquée (à juste titre) au groupe Clarin, mais cela a permis à d’autres groupes commerciaux concentrés, alliés au gouvernement, de maquiller leurs rôles afin de continuer à exercer leurs activités même s’ils dépassaient les limites légales.

En Uruguay, nous sommes prêts à apprendre de nos erreurs et à rattraper le temps perdu. Un regard sur la région montre que ce qui ne se fait pas au début d’un gouvernement, ne peut pas se faire à la fin, lorsque la vulnérabilité face aux pressions des médias augmente.

Il nous reste trois ans et demi de gouvernement et nous avons déjà réussi quelque chose qui n’a pas été réalisé dans d’autres pays : adopter une loi des Services de Communication Audiovisuelle participative, transparente, équilibrée et soucieuse d’équité, qui cherche à assurer un accès équitable et une meilleure diversité des médias, sans opprimer les libertés fondamentales. Notre espoir se situe dans son entière application, ce qui n’est pas encore le cas, bien qu’elle soit entrée en vigueur depuis janvier 2015.

Les droits qui ne s’exercent pas et les lois qui ne s’appliquent pas sont gommés sans scrupules par un gouvernement revanchard de droite. L’expérience argentine devrait nous servir de leçon.

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