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Leçons du débat sur le code forestier

Pourquoi provoque-t-il encore aujourd’hui des polémiques ?

, par FOUCHER Marilza de Melo

L’article a été traduit du portugais au français par Fernanda Grégoire, traductrice bénévole pour Ritimo.
Cet article a été publié dans le journal de Rio de Janeiro du Correio do Brasil le 16 janvier 2013.

No verde, verde de medo, entre ciladas
E nos cipós ardentes das queimadas,
Enforca-se o uirapuru
Na clave de seu canto

(du poète du Pará Paes Loureiro)

Ceux qui ont déjà voyagé dans les différentes régions du Brésil ont pu constater combien le pays est diversifié et unique. Diversifié, en raison de son multiculturalisme et de sa biodiversité, unique par la manière d’être du Brésilien dans toutes les régions, un peuple gai, accueillant et le peuple le plus métissé de la planète.

Pendant plusieurs années, j’ai eu la chance de voyager au travers plusieurs Brésils qui forment la géographie de ce pays de dimension continentale : Le Brésil de l’Amazonie, le Brésil Centre-Ouest, le Brésil du Nord-Est, le Brésil du Sud-ouest, le Brésil du Sud. Pendant de nombreuses années, en travaillant dans la coopération internationale pour le développement, j’ai rencontré de nombreux acteurs locaux qui se sont battus pour la démocratisation du Brésil et qui jusqu’aujourd’hui, continuent leur combat pour un autre modèle de développement. Ces acteurs locaux sont sur le terrain de l’action, ils sont présents dans les centre de recherches, dans les universités, dans les ONG’s, dans les mouvements sociaux, dans les pastorales engagées. Ce sont eux qui ont donné un nouveau visage à la société civile brésilienne. Ils ont été témoins de ce qui ne fonctionnait pas au Brésil.

C’est la raison pour laquelle ils essaient depuis de nombreuses années, d’alerter les politiques, les gestionnaires du pouvoir exécutif, pour qu’ils abandonnent la vision économiste du développement et qu’ils se rendent compte de la réalité diverse et complexe qu’est le Brésil. Cela exige, de la part des gouvernements qu’ils aient un traitement plus global de cette question et une vision plus systémique du développement.

C’est avec ces acteurs que j’ai appris à mieux connaitre le Brésil (que j’ai quitté dès mon plus jeune âge) et ils continuent, jusqu’à aujourd’hui, à nourrir ma soif d’apprentissage. Grâce à eux, bien que vivant en France, je suis informée sur la situation socio-économique, culturelle et environnementale du Brésil.

Aujourd’hui, je me considère une citoyenne franco-brésilienne sans frontières. Je voyage sur le Net, sans avoir besoin de mon passeport. Je garde cependant, en moi, l’identité tropicale de « cabocla » amazonienne, née au bord du Rio Acre. De là vient mon combat incessant pour la défense d’un développement territorial intégré, qui soit compatible avec la diversité écologique, culturelle, et où l’économique ne soit pas l’unique facteur prédominant, puisque l’économie doit être au service de l’être humain et du progrès social. Sans la pratique du développement territorial intégré et solidaire, le code forestier brésilien est inapplicable.

Le Code Forestier laisse en suspens de nombreuses questions concernant le modèle de développement du pays.

Avant de légiférer sur le Code Forestier, les parlementaires brésiliens et le gouvernement de la Présidente Dilma Roussef devraient prendre plus de temps pour approfondir et repenser un nouveau moyen de développement et d’aménagement du territoire du Brésil. La discussion aurait pu impliquer davantage la société brésilienne. La grande question sur laquelle le gouvernement brésilien aurait dû se pencher avant de légiférer sur le code forestier est : Sommes-nous capables d’organiser, à temps et d’une façon participative, la mutation pour un nouveau mode de vie ? Ou allons-nous assister passivement à la destruction silencieuse de la grande richesse du Brésil, qui est sa biodiversité ? C’est le plus grand défi à relever par le gouvernement actuel, compte-tenu de la crise planétaire économique et environnemental.

Il donc revient à l’Etat brésilien, républicain et démocratique d’instaurer une gouvernance qui soit au service du développement économique efficace, socialement équitable et écologiquement durable. Ce type de développement est fondé sur la recherche de l’intégration et la cohérence des politiques sectorielles. Améliorer, par exemple, la législation du code forestier, va au-delà du jeu politique partisan, car ce qui est en jeu est la protection de la biodiversité brésilienne, associée à une nouvelle façon de progresser.

Le Brésil ne peut pas avoir un code forestier, dicté par une conception productiviste qui est aujourd’hui questionné dans le monde entier, compte-tenu des grands dommages que cette conception a infligéà la Planète Terre. Le Brésil est, aujourd’hui, respecté et considéré comme une grande puissance, il ne peut pas perdre cette opportunité, alors que le modèle néolibéral est en crise, de tracer ses propres chemins. L’occasion est propice pour transformer la crise en opportunité. Il devient urgent que le gouvernement fédéral, en accord avec les gouvernements de l’état et municipaux, décide un grand projet de société, un projet de civilisation, distinct du modèle productiviste basé exclusivement dans la croissance économique. Son incompatibilité avec la préservation des ressources naturelles est, aujourd’hui, prouvée. Alors pourquoi persister dans l’erreur ?

Nous ne nions pas les efforts du gouvernement brésilien qui s’efforce de réduire la déforestation ; cependant, il reste encore beaucoup à faire dans l’application de la législation existante, même si nous avons le sentiment que les réalisations dans le champ de la préservation des écosystèmes et de la règlementation de l’usage des forêts ne sont pas toujours mises en œuvre. Le Brésil, en tant que signataire de la convention sur la diversité biologique de 1992, doit concilier la préservation environnementale et le développement. Nous ne pouvons pas oublier les héritiers d’Ajuricaba, leader autochtone de la résistance aux portugais, et des Cabanos. Les populations autochtones sont les plus grands défenseurs des richesses naturelles de l’Amazonie, de sa biodiversité et de la préservation de ses frontières. Finalement, les indiens restent les gardiens naturels de cet espace d’espoir !

Nous devons prendre en compte la richesse de la biodiversité présente dans les différentes régions brésiliennes. Dans chaque région, il y a des écosystèmes naturels avec une grande diversité d’espèces végétales et animales. Les débats sur la réforme du code forestier n’a fait qu’accentuer les divergences avec la société civile et ses courants représentatifs. Ce que nous avons vu, ce sont des polémiques interminables. D’un côté, les discussions entre les représentants du courant hégémonique, formés par les défenseurs de l’agro-business, par la droite ruraliste qui a toujours défendu le développement productiviste et, d’un autre côté, les environnementalistes fondamentalistes qui n’intègrent pas la dimension globale du développement, et qui sont, parfois, ultra-sectaires. Les tendances politiques environnementalistes sont très diverses au Brésil, mais il existe une majorité qui défend l’écologie politique, la protection de l’environnement associée à une conception décloisonnée du développement, associant tous les secteurs qui sont en interaction avec la recherche de la durabilité du développement.

Certains scientifiques ont essayé d’ouvrir un espace de réflexion, en déclarant, et ils ont tout à fait raison, que la discussion aurait dû être plus pluridisciplinaire. On ne peut pas exiger de chaque parlementaire qu’il ait une connaissance approfondie de ce sur quoi il légifère. C’est pourquoi avant de légiférer, les politiques doivent écouter les principaux acteurs impliqués et demander les avis des scientifiques. Le Brésil a toujours eu la réputation d’être un pays qui a d’excellents chercheurs, il suffit de regarder les accords internationaux existants avec les universités brésiliennes et avec les centres de recherches. Ce pays a de grands spécialistes dans tous les domaines de connaissances qui pourraient fournir des appuis scientifiques et technologiques, capables de fournir les bases nécessaires pour que le code forestier s’adapte à la nouvelle réalité brésilienne.

Le Brésil a la chance de disposer d’une intelligentsia engagée non seulement dans le domaine universitaire et les centres de recherches mais aussi dans le domaine de l’action politique transformatrice.

Elaborer un nouveau code forestier est complexe, exige un plus grand temps d’écoute, d’échanges d’informations. La somme des savoirs et leur socialisation auprès des députés et sénateurs aurait pu permettre que le débat aille au-delà de la modification du Code Forestier. C’est-à-dire, un débat prolongé, même si 11 mois d’audiences publiques étaient considérées suffisants par la plupart. Cependant, si nous nous en tenons aux polémiques actuelles, nous estimons qu’une des causes est que beaucoup de questions fondamentales n’ont pas été abordées avant. Et parmi ces questions : La nécessité de formuler une stratégie de planification pour un meilleur aménagement du territoire, attachée à une conception plus intégrée du développement territorial brésilien. Ce qui serait un moyen de rendre compatible la diversité écologique et culturelle d’une part, et l’économique, d’autre part, puisque l’économie doit être au service de l’être humain et du progrès social.

Retrouvez l’article original en portugais

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Marilza de Melo Foucher est doctoresse en Economie, spécialisée en développement territorial intégral et solidaire, journaliste et correspondante du Correio do Brasil, à Paris.

L’article est également en ligne sur Mediapart

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