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Dossier Les biens communs numériques

Le travail en informatique comme bien commun : le cas de Koumbit

, par GOLDENBERG Anne

Ce texte analyse les dimensions politiques, économiques et relationnelles de Koumbit, un groupe québécois de travailleurs-euses en informatique qui fournit notamment des services web pour les groupes associatifs et militants du Québec. Le mode d’organisation de ce groupe s’inspire du modèle du logiciel libre, des théories de l’économie participative et anticapitaliste, ainsi que des pratiques anarchistes et autogestionnaires. Ses pratiques organisationnelles ont notamment été documentées en ligne par le groupe lui-même au sein d’un wiki, mais aussi par plusieurs études sociologiques. Ce souci de transparence et de mise en partage, combiné à une attention du groupe pour le bien-être nous porte à croire que Koumbit conçoit le travail comme un objet de bien commun. Nous pourrions y voir une façon d’encourager une amélioration des conditions de travail en informatique.

La constitution de Koumbit, un milieu de travail politisé au service d’un Internet solidaire

Koumbit est un collectif montréalais de travailleurs et travailleuses en informatique qui a pris pour inspiration l’informatique libre, des théories de l’économie participative et des pratiques militantes autogestionnaires, pour créer des conditions de travail politisées, non aliénantes et reproductibles [1]. Koumbit est un mot créole haïtien qui signifie « regroupement de personnes pour une cause, un but commun ». Cette inspiration fondatrice place ainsi le travail au cœur du projet : le travail en lui-même devient un bien commun.

Koumbit est un acteur social reconnu au Québec. Le collectif héberge et fournit des services à de nombreux projets militants et socialement engagés à Montréal et au Québec. Cet engagement l’a plusieurs fois mené à maintenir une position politique solidaire des mouvements sociaux, notamment en protégeant ses membres et clients des services policiers cherchant à contacter des auteurs-eures de propos militants et critiques.

Les membres fondateurs de Koumbit ont commencé à collaborer lors des manifestations altermondialistes contre le Sommet des Amériques au Québec en avril 2001, en constituant une plate-forme de médias alternatifs (le site cmaq.net). Ils et elles œuvraient bénévolement pour soutenir cette plate-forme et d’autres sites web par la suite, en solidarité avec des groupes militants locaux. En 2004, plusieurs de ces membres ont décidé de créer un système plus durable pour assurer la pérennité des services fournis. La création d’un collectif de travail devenait ainsi la condition sine qua non de la survie des services web et logiciels pour des groupes militants. C’était aussi l’occasion rêvée pour plusieurs travailleurs-euses en informatique de joindre leurs valeurs à leur travail quotidien.

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Discussion entre les membres de Koumbit. © David Simard

Les membres du collectif partageaient des inspirations théoriques, politiques et économiques communes, comme l’économie participative (ParEcon), un modèle économique proposé par le théoricien Michael Albert et l’économiste Robin Hahnel (Albert et Hahnel, 2003), destiné à fournir une alternative au capitalisme et à l’économie planifiée en s’appuyant sur des valeurs d’équité, de solidarité, de diversité et d’auto-gestion. Les membres fondateurs ont notamment essayé de reproduire la notion de balanced job complex, en incitant les travailleurs-euses à équilibrer leur charge de travail et en répartissant les tâches de façon à distribuer le pouvoir et le plaisir de façon égalitaire. Ces tâches pouvaient être réalisées de manière rotative.

En 2005, il existait encore un flou sur ce que constituait une tâche « rémunérable ». Bien que les contrats de réalisation de sites web conduisaient à une rémunération directe, certaines tâches étaient effectuées bénévolement parce qu’il n’existait pas encore de mode de rétribution pour celles-ci. Parmi ces tâches figuraient des activités de maintenance, d’attention et de soin (administration des systèmes, comptabilité, secrétariat, facilitation), qui pourraient aisément être rapprochées de ce que Sylvia Federicci (2011) qualifie d’activités reproductives, souvent peu reconnues autant dans les pratiques de biens communs comme dans la société en général. Dans le monde technique, ces activités restent également moins visibles (Denis, 2012), même si elles sont bien rémunérés (en comparaison des activités reproductives décrites par Federicci, tels que le soin aux enfants ou le travail domestique). Au sein de Koumbit, la rémunération de ces tâches dites de soin et de maintenance ont ainsi fait l’objet pendant un certain temps d’un débat interne.

Par ailleurs, certain-e-s travailleurs-euses ont aussi défendu le besoin de garder certaines tâches bénévoles sans devoir justifier a priori leur utilité pour le collectif. Ainsi, les membres ont pu continuer à offrir du temps libre et bénévole dans des activités d’exploration ou de développement sans que le collectif ne décide de leur bien-fondé ou ne cadre leur orientation. À l’époque, les travailleurs-euses étaient encouragé-e-s à noter toutes les heures de travail effectuées pour le collectif, afin de permettre une meilleure visualisation de la comptabilité à venir. Vers 2006-2007, cette rationalisation du travail a toutefois été perçue par certain-e-s travailleurs-euses comme une forme de contrôle technicisé omniscient, exerçant une pression inutile par les pair-e-s. Ils et elles ont alors demandé de baser les efforts de gestion non pas sur la surveillance du travail, mais sur une meilleure compréhension des besoins relationnels et organisationnels du collectif. Ce besoin de compréhension des dynamiques générales du groupe s’est notamment traduit par une documentation assez exhaustive de l’organisation du collectif, de ses évolutions, réunions, résolutions et méthodes de travail. Depuis les débuts de l’organisme, cette documentation a été tenue sur un wiki public toujours disponible à cette adresse : https://wiki.koumbit.net

L’ouverture processuelle comme militantisme

En 2008, je publiais un article portant sur l’« ouverture processuelle » comme forme de militantisme (Goldenberg, 2008). J’y décrivais la façon dont Koumbit avait développé un rapport politisé à ses méthodes de travail. Par cette expression – l’ouverture processuelle comme militantisme - je fais référence à une vision des méthodes d’organisation comme un objet de bien commun, et dont la connaissance technique et empirique est cruciale pour améliorer le vivre ensemble. Les procédures de réunion, les principes de rétribution, les logiques de division des tâches ou encore les outils de gestion de conflit sont ainsi documentés sur le wiki public de l’organisme. Via cet outil, les travailleurs-euses ont aussi accès aux procès verbaux de toutes les réunions de travail. Inspirées de la culture du libre, l’ouverture, la transparence et la documentation des procédures de travail semblent constituer les principaux gages de durabilité (et de reproductibilité) de ce mode de fonctionnement. Il s’agit d’un militantisme dans la mesure où le collectif revendique cette ouverture des processus comme une forme de solidarité et de transparence sociale.

Par cet accent mis sur l’ouverture processuelle, le collectif exprime également ce qu’il est et ce qu’il refuse d’être. Certains clients sont ainsi refusés s’ils sont considérés comme dommageables pour la société. Les outils sont également choisis en fonction de leurs contributions au bien-être collectif. Pour travailler chez Koumbit, la personne nouvellement arrivée doit d’ailleurs s’engager à respecter les principes fondateurs de l’organisme. Ceux-ci se résument en trois types de valeurs [2] : des valeurs d’autogestion (avec la création d’un espace participatif, épanouissant et égalitaire), d’ouverture (via l’usage d’outils et de formats libres, et un respect du droit à l’information, à la vie privée et à la liberté d’expression), et enfin, des valeurs de solidarité (avec d’autres collectifs, avec un réseau de partage favorisant l’autonomie technologique et avec des associations alliées). Tout cela nous permet de dire qu’il s’agit bien d’un groupe aux frontières définies, ce qui est l’une des conditions nécessaires à la protection des communs, selon Elinor Ostrom (1990).

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Page « Erreur 503 » (service indisponible) de Koumbit, qui affiche une image en appui au mouvement étudiant de 2012 contre la hausse des frais de scolarité.

De façon générale, Koumbit fonctionne en autogestion. Dès sa fondation, le collectif a adopté des règlements généraux définissant un mode de fonctionnement très horizontal. Le collectif s’est doté de règles et de procédures dont le suivi est assuré lors de journées de réflexion annuelles, qui ont souvent lieu dans un chalet en retrait de la ville. Les travailleurs-euses se réunissent également lors de rencontres de travail hebdomadaires, où se fait le suivi des affaires courantes mais aussi des problèmes organisationnels potentiels. Avant d’être adoptées en assemblée générale, la plupart des décisions et des modifications structurelles se font ainsi par les travailleurs-euses. Un conseil d’administration régit l’organisme, mais c’est surtout pour répondre aux contraintes stipulées dans les réglementations attendues des organisations à but non lucratif (OBNL) au Québec. Son rôle se limite en pratique à conseiller le collectif de travail à partir d’un regard extérieur et à arbitrer les rares et éventuels conflits qui n’auraient pas été résolus par le collectif.

Vers une attention au bien-être

Malgré son succès organisationnel et sa reconnaissance sociale, le collectif souffre de plusieurs difficultés internes. L’augmentation du nombre de travailleurs-euses a notamment impliqué des restructurations logistiques. Toutefois, certaines difficultés sont difficilement résorbables par la mise en place de méthodes de travail. Des tensions d’ordre relationnel et communicationnel donnent plutôt lieu à une préoccupation croissante pour le bien-être des travailleurs-euses.
L’une de ces préoccupations concerne les rapports de genre. À l’instar de nombreux groupes en informatique, le ratio homme-femme reste déséquilibré. En janvier 2014, le wiki de Koumbit dénombrait en effet 18 membres travailleurs-euses, dont trois femmes. Plusieurs femmes ont travaillé chez Koumbit, prenant souvent des rôles de graphistes ou de responsables des communications. Elles occupent plus rarement des postes de responsabilité technique. Pour contre-balancer ce déséquilibre, les travailleuses sont volontiers mises de l’avant par le collectif pour des rôles administratifs par exemple. De nombreuses discussions sur les relations de genre et la place des femmes dans Koumbit ont contribué à sensibiliser le collectif à cette problématique. Quoique les travailleurs-euses soient maintenant davantage conscient-e-s de ce problème dans le milieu du libre, ils et elles continuent de travailler pour y remédier dans leur collectif. Dans l’ensemble, les tâches les plus valorisées restent en effet liées au fonctionnement technique et financier du collectif.
L’attention au bien-être est devenu un intérêt soutenu par plusieurs membres travailleurs-euses, en particulier ceux et celles qui sont aussi impliqué-e-s dans d’autres collectifs autogérés. Ainsi, certain-e-s travailleurs-euses de Koumbit rejoignent les préoccupations de travailleurs-euses d’autres milieux politisés, qui s’intéressent à l’organisation du travail collectif et sont soucieux-euses du bien-être au travail. La spécificité de Koumbit est donc de développer cette intelligence et cette sensibilité dans le milieu de l’informatique libre, en transformant son expérience en un objet de bien commun pouvant servir de modèle ou être transmis à d’autres collectifs.

Conclusion : le travail en informatique comme bien commun

Dans Jalons pour un monde possible (2010), Thomas Coutrot suggère de réfléchir au travail comme un bien commun dont les conditions relationnelles, physiques et psychiques sont menacées par le capitalisme néolibéral contemporain. Coutrot y analyse notamment la perte de sens et la détresse qui caractérisent le travail au sein des grandes entreprises d’informatique. Pour Coutrot, le travail décent doit être considéré comme un bien commun, et les prises de décisions démocratiques concernant l’organisation du travail, l’investissement de l’entreprise ou la répartition des gains, constituent des éléments centraux d’un tel travail décent.

Au-delà de l’imaginaire fondateur associé au concept de Koumbit (signifiant en langue haïtienne un collectif de personnes orientées vers une tâche commune), le collectif semble constamment vouloir rejoindre ces réflexions de Coutrot. Le groupe cherche en effet à concevoir son espace de travail comme un lieu où les membres réfléchissent à de meilleures conditions d’engagement, d’efficience mais aussi de vivre ensemble. De plus, inspiré en cela par la culture de l’informatique libre, le collectif a toujours à cœur de documenter ses pratiques techniques et organisationnelles, pour que cette documentation puisse servir à d’autres groupes ou collectifs, dynamique que j’ai qualifiée dans ce texte d’« ouverture processuelle comme militantisme ». Ces pratiques de mise en partage au sein du groupe, auprès des membres, mais aussi en vue d’un public plus large confirment que le travail est vécu au sein de Koumbit comme un objet de bien commun.

Références

Albert, Michael. 2003. Parecon : life after capitalism. London ; New York : Verso.

Coutrot, Thomas. 2010. Jalons vers un monde possible redonner des racines à la démocratie. Lormont (Gironde) : Le bord de l’eau.

Denis, Jérôme. 2012. « L’informatique et sa sécurité. Le souci de la fragilité technique ». Réseaux, vol. 171, no 1, p. 161 - 187.

Federici, Silvia. 2011. « Feminism and the Politics of the Commons ». The Commoner, no 24.

Goldenberg Anne, 2006. Les pratiques collaboratives de Koumbit : La construction technique et politique des conditions d’activité et de justice d’un collectif de travailleurs du libre. Rapport de recherche du Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur (LabCMO).

Goldenberg, Anne. 2008. « Un collectif autogéré de travailleurs en informatique libre  : le cas de Koumbit ». In L’action communautaire québécoise à l’ère du numérique, sous la dir. de Serge Proulx, Stéphane Couture et Julien Rueff, p. 113‑138. Montréal : Presses de l’Université du Québec.

Goldenberg, Anne. « Hacking with Care  : Attention, bien-être et politique de l’ordinaire dans le milieu hacktiviste ». Dpi. Revue féministe d’art et de culture numérique, no 27. En ligne http://dpi.studioxx.org/fr/hacking-care-attention-bien-être-et-politique-de-l’ordinaire-dans-le-milieu-hacktiviste.

Ostrom, Elinor. 1990. Governing the commons : the evolution of institutions for collective action. Cambridge ; New York : Cambridge University Press.

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