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Le marché de la catastrophe : comment stopper les bénéficiaires de la crise climatique

, par OpenDemocracy , BUXTON Nick

L’article a été traduit de l’anglais au français par Soizic Sanson, traductrice bénévole à Ritimo et relu par Annabelle Rochereau. Retrouvez l’article original sur le site d’Open Democracy Cashing in on catastrophe : how to stop the climate crisis profiteers.

Après l’ouragan Katrina, la Nouvelle-Orléans (États-Unis) offre un portrait troublant et un prélude sinistre d’une ville victime de la « militarisation » du changement climatique. Il y a là une histoire occultée.

Le récent rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), la plus haute autorité en matière d’étude scientifique à ce jour, confirme ce que nous savions tous : le réchauffement de la planète a bel et bien lieu ; pourtant nous continuons d’émettre du dioxyde de carbone dans l’air.

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Les habitants se battent pour rouvrir l’hôpital fermé par l’ouragan.

Pendant une courte période, cela en a alarmé certains sur l’incapacité de notre société à tenir compte des avertissements des scientifiques. Toutefois, très peu de commentateurs ont mis en avant l’hypothèse effrayante que l’incapacité des dirigeants politiques et économiques pourrait être due à un calcul plutôt qu’à de la lâcheté. Serait-il possible qu’au lieu de l’ignorer volontairement, certains de nos dirigeants utilisent ce prétexte de lutter contre le changement climatique, pour en réalité se concentrer sur la manière de servir leurs propres intérêts ?

Au delà des platitudes politiques, il devient de plus en plus évident que le débat ne se centre plus tant sur la question de vaincre les causes que sur celle du contrôle des impacts du changement climatique.

De fait, les conclusions finales du rapport du GIEC, terminé à la dernière minute, comprennent un paragraphe suggérant que la géo-ingénierie pourrait compenser la hausse des températures. Bien que le rapport souligne certains potentiels « effets secondaires », il a néanmoins ouvert une porte aux pays qui veulent éviter toute action qui limite leurs industries extractives et qui cherchent à intervenir davantage dans l’atmosphère, quels que soient les risques et les coûts humains.

Comme l’a noté Neth Daño du groupe de surveillance ETC Group, « le rapport ne mentionne pas l’énergie solaire, ni les voitures électriques. Il ne mentionne pas les transports en commun, le marché du carbone, ni aucune réponse politique actuelle ou potentielle à la crise climatique, alors pourquoi les auteurs ont-ils choisi de consacrer le paragraphe de conclusion à cette technologie dangereuse et hautement spéculative ? »

Les entreprises, en particulier celles qui sont liées à l’industrie des combustibles fossiles, ont longtemps regardé du côté des technologies insuffisantes ou non certifiées, comme le stockage du carbone, dans l’objectif de justifier l’exploitation continue des réserves de gaz et de pétrole.

Cependant, de plus en plus, les entreprises recherchent le salut à la crise climatique dans des solutions technologiques « criminelles ».

Rex Tillerson, PDG du géant pétrolier ExxonMobil avança en 2012 ses célèbres arguments contre la nécessité d’agir pour stopper les changements climatiques, tels que « les modifications des conditions météorologiques qui transposent les aires de production agricole ailleurs – nous nous y adapterons. C’est un problème d’ingénierie et il y a des solutions d’ingénierie. » Ses commentaires ont récemment été repris par Owen Patterson, le ministre britannique de l’énergie, qui rejeta les dangers du changement climatique, arguant qu’ils pourraient être avantageux et permettraient au Royaume-Uni de produire de nouvelles zones de cultures.

L’importance croissante accordée aux solutions technologiques ou aux suggestions irresponsables portant sur les effets positifs d’une instabilité climatique globale a été accompagnée d’un investissement accru de l’État dans l’armée pour contrôler les « effets secondaires » du changement climatique.

Deux tendances sont contradictoires, mais seulement en surface : l’une revendique que le changement climatique peut être « contrôlé » et évité par le génie technologique ; l’autre affirme que les dérèglements vont se produire et qu’il sera nécessaire de les contrôler. Malgré tout, ils s’entendent sur l’idée que le changement climatique nécessite d’être géré dans les intérêts du pouvoir, qu’importe les conséquences pour les autres.

En 2007, le Pentagone a publié un rapport qui met en garde contre « l’ère des conséquences » dans laquelle « l’altruisme et la générosité seraient probablement émoussés. » Un an plus tard, un rapport européen similaire annonçait le changement climatique comme un « multiplicateur de menaces » qui « menaçait d’accabler des États et des régions déjà fragiles et exposés au conflit. » Il a averti que cela mènerait à « des risques politiques et sécuritaires qui affectent directement les intérêts européens ». Ces stratégies basées sur la sécurité ont été développées davantage au cours de ces dernières années, notamment avec une expansion sans précédent de la surveillance, comme nous l’avons vu grâce aux révélations de Snowden.

Le langage des stratèges militaires et des entreprises est généralement formulé en terme de sécurité. Leurs rapports détaillés sur les menaces du changement climatique sur les axes commerciaux et la concurrence pour les ressources dans l’Arctique et les approvisionnements énergétiques, révèlent que la préoccupation de la plupart des stratèges militaires n’est pas de savoir comment protéger les citoyens vulnérables au changement climatique, mais plutôt de savoir comment les pays riches et leurs classes privilégiées peuvent continuer à contrôler les ressources essentielles que sont la nourriture, l’énergie et l’eau.

Faire passer les impacts du changement climatique en un problème de sécurité pour quelques-uns, caractérise l’injustice intrinsèque à la crise climatique - ceux qui ont joué le moindre rôle dans son apparition en subiront l’impact le plus fâcheux.

L’amiral à la retraite David Titley, un conseillé clé sur les questions climatiques et sécuritaires, résume cette attitude dominante de maintien du pouvoir en période d’instabilité : « quand j’étais dans la marine, nous essayions d’ôter les émotions associées au changement climatique pour en faire une question politique. C’est un changement, et tout comme les changements démographiques, les régimes politiques et les conditions économiques, il nous faut y faire face. Si nous ne le faisons pas, nous nous plaçons en désavantage concurrentiel – et l’armée américaine n’acceptera jamais d’être en désavantage. »

Lorsque les réponses sécuritaires et militaires deviennent les moyens dominants pour gérer le changement climatique, il n’est pas difficile d’en deviner les conséquences, particulièrement pour ceux qui sont les plus vulnérables. La Nouvelle-Orléans, après l’ouragan Katrina, fournit l’un des plus troublants portraits et préludes sinistres d’une ville victime de la « militarisation » du changement climatique. Alors que l’eau baissait après la tempête dévastatrice, des familles en détresse, la plupart appauvries, issues de quartiers défavorisés, se trouvaient être des cibles dans une zone de guerre plutôt que les sujets d’une mission de sauvetage. Le témoignage des citoyens afro-américains touchés par les troupes de la garde nationale de leur propre pays et emprisonnés dans le super dôme de Louisiane mettent à mal l’idée que la « sécurité » en temps de catastrophe est bénéfique à tous.

Comme nous l’avons découvert à nos dépens dans la « guerre contre le terrorisme », la manière dont nous répondrons aux crises telles que le terrorisme ou le changement climatique aura des répercussions colossales sur notre liberté, sur la démocratie et sur l’accès des populations aux ressources. Si nous prenons le parti qu’une réponse militaire, technologique ou économique est l’élément clé pour aborder le changement climatique, alors il n’est pas difficile d’imaginer comment cela mènera à la militarisation des frontières, à des conflits liés à la diminution des réserves d’énergies, à l’accroissement de certains pays et leur accaparement de l’eau, ainsi qu’au mercantilisme des multinationales.

Pour éviter cela, nous devons chercher de nouveaux modèles de coopération et de solidarité pour mettre en place une réponse à cette incomparable crise à multiples facettes. Ces modèles ne sont pas des visions utopiques : ils sont déjà là. L’histoire cachée de Katrina est l’histoire de plusieurs quartiers qui travaillent ensemble pour sauver et protéger les personnes les plus touchées par les inondations en dépit de la militarisation de l’État.

A Cuba, la mobilisation des quartiers et la fourniture d’abris de base ont sauvé de nombreuses vies pendant les périodes de conditions météorologiques extrêmes, malgré les ressources limitées de l’État. Partout dans le monde, des communautés font œuvre de résilience à travers des initiatives telles que Transition Towns qui visent non seulement à réduire les émissions de carbone, mais aussi à apprendre aux populations à mieux faire face aux catastrophes et aux perturbations. La clé de toutes ces justes résolutions, c’est qu’elles mettent le citoyen au cœur de la solution. Il n’est plus pas question de percevoir les populations comme un problème auquel faire face, mais plutôt d’envisager une solution pour renforcer la résilience dans cette atmosphère incertaine.

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