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Le côté obscur de l’énergie propre au Mexique

, par Truthout

Ce texte de Santiago Navarro F. et Renata Bessi, publié le 29 janvier 2016, a été traduit de l’anglais au français par Brigitte Cassigneul, Katia Bruneau et Marie-José Abuzakuk, traductrices bénévoles pour Ritimo. Retrouvez l’article original sur le site de Truth out : "The Dark Side of Clean Energy in Mexico"

Un chapeau de palme usé par le temps couvre le visage de Celestino Bortolo Teran, un autochtone Zapotec de 60 ans. Il marche derrière son attelage de bœufs au fur et à mesure qu’ils ouvrent des sillons dans la terre. Un jeune de 17 ans le suit, semant du maïs blanc, rouge et noir, suivant un rituel de savoir antique partagé par les populations locales et la terre.

Aucun des deux ne remarque le bruit de notre voiture quand nous arrivons « à cause des éoliennes », dit Teran. Situé à seulement 50 mètres, un parc éolien a été installé par l’entreprise espagnole « Gas Natural Fenosa ». Il va générer, au moins pour les trois prochaines décennies, ce que les gouvernements et les entreprises d’énergie ont défini comme de « l’énergie propre ».

Avec ce parc, 20 autres ont été mis en place formant ce qui est venu à être connu comme le couloir de vent de l’isthme de Tehuantepec situé dans l’État mexicain d’Oaxaca. Le corridor occupe une superficie de 17,867.8 hectares à travers laquelle 1.608 éoliennes ont été installées. Le secrétariat au tourisme et le service de développement économique de Oaxaca affirme qu’ils vont collectivement générer 2,267.43 mégawatts d’énergie.

L’isthme de Tehuantepec s’étend sur seulement 200 kilomètres, du Pacifique à l’océan Atlantique, ce qui en fait la troisième bande étroite de terre reliant les Amériques après les isthmes du Nicaragua et du Panama. Sur ce domaine, les montagnes convergent pour créer un tunnel géologique, et forment des entonnoirs pour des vents à grande vitesse entre les deux océans. Les investisseurs de l’énergie ont mis l’accent sur la région après que le gouvernement d’Oaxaca ait affirmé qu’il est capable de produire 10.000 mégawatts d’énergie éolienne sur une superficie de 100.000 hectares.

« Avant je pouvais entendre tous les animaux vivant dans les zones. Selon leurs chansons et les sons, je savais quand il allait pleuvoir ou quand c’était le meilleur moment pour planter", a déclaré Teran avec tristesse et colère dans sa voix. "Mais maintenant, il semble que les animaux ont cessé à cause des éoliennes ».

Ce que Teran ne sait pas c’est si les turbines, construites conformément au mécanisme de développement propre (MDP), tels que définis dans le Protocole de Kyoto, vont génèrer l’énergie alternative qui va effectivement contribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre des grandes entreprises et des pays industrialisés.

L’objectif principal de ces pollueurs est d’empêcher les températures mondiales d’augmenter de plus de 2 degrés Celsius avant 2100, selon la 21e session de la Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), mieux connu sous le nom de COP21 qui s’est conclu en Décembre 2015 (à Paris). « Je ne sais pas ce qu’est le changement climatique, ni ce qu’est la Conférence des Parties. Je sais seulement que nos terres ancestrales sont couvertes par ces turbines », a déclaré Teran.

Lors du Sommet de la Terre tenu à Rio de Janeiro, Brésil, en 1992 les pays participants ont adopté la CCNUCC en réponse au changement climatique. Avec cet accord, les États s’engagent à maintenir leurs émissions de gaz à effet de serre aux niveaux atteints en 1990. Lors de la troisième Conférence des Parties (COP3), tenue au Japon en 1997, le Protocole de Kyoto a été approuvé par les pays industrialisés dans le but de réduire les émissions nationales à une moyenne de 5 pour cent en dessous des niveaux de 1990, entre 2008 et 2012. Afin de contribuer à réduire les coûts de cette réduction, trois « mécanismes de flexibilité » ont été conçus : échange de droits d’émissions, l’application conjointe et le Mécanisme de Développement Propre (MDP) mentionné ci-dessus, en vertu duquel un grand nombre de parcs éoliens dans l’isthme de Tehuantepec ont été construits.

Selon le Protocole de Kyoto, ces mécanismes sont destinés à permettre aux pays industrialisés et aux entreprises privées de réduire leurs émissions en développant des projets d’énergie propre dans d’autres parties du monde où cela est plus économiquement viable et d’inclure ensuite ces réductions dans les quotas nationaux.

La deuxième période d’engagement du Protocole est 2013-2020. Durant cette période, les pays de l’Union européenne (sauf l’Islande) ont convenu d’une réduction des émissions collective de 20 pour cent par rapport aux niveaux d’émissions de 1990.
La loi pour « l’extraction de l’énergie propre et l’énergie de transition » stipule que le Mexique va installer la technologie pour produire 25.000 mégawatts d’énergie propre d’ici 2024. « Le Mexique a l’obligation de limiter l’énergie électrique produite par les combustibles fossiles à 65 pour cent (à partir des 80 pour cent actuels) d’ici 2024 » dit la loi.

Teran continue de semer son blé alors que nous l’interrogeons sur les avantages qu’il a acquis avec le couloir du vent. Un peu irrité, il nous répond : « Cela n’a apporté aucun revenu ni à moi ni à ma famille. Et je ne veux rien avoir à faire avec ces entreprises ou le gouvernement. Je veux juste qu’ils me laissent en paix sur ma terre pour me laisser vivre comme je le faisais auparavant ».

Parcs éoliens à vendre

Le département américain de l’Energie et l’Agence américaine pour le développement international (USAID), se justifiant d’aider à accélérer l’utilisation des technologies de l’énergie éolienne dans l’état de Oaxaca, ont développé un atlas, publié en 2003, qui a cartographié le potentiel éolien dans l’état de Oaxaca. La cartographie confirme que l’isthme est la région avec le plus grand potentiel éolien.

« Cet atlas de la ressource éolienne est un élément important de la stratégie mexicaine pour assurer la disponibilité des informations nécessaires et définir des projets spécifiques d’énergie renouvelable ainsi que des outils d’accès au financement et à l’aide au développement », selon l’atlas.

Les auteurs assurent qu’ils ne partagerons pas les cartes spécifiques liées aux zones correspondant au potentiel éolien, en raison de la confidentialité requise dans les contrats potentiellement signés entre les entreprises et le gouvernement du Mexique. Pourtant, plus d’une décennie plus tard, avec l’arrivée de plus de parcs sur ce territoire, il est évident que ces sites sont principalement situés sur les rives de la lagune supérieure.

En raison de toutes les bonnes intentions que les États-Unis avaient de coopérer avec le Mexique afin d’investir dans les énergies renouvelables, l’USAID a publié un autre document en 2009, intitulé « Étude de potentiel d’exportation de l’énergie éolienne du Mexique aux États-Unis ». Une étude qui confirme que le plus grand potentiel de cette énergie est concentré dans les états de Oaxaca (2.600 mégawatts) et de Basse Californie (1400 mégawatts). En Août 2015, le gouvernement du Mexique a officiellement annoncé que le parc éolien « Energía Sierra Juárez » en Basse-Californie, premier projet éolien conjoint entre le Mexique et les États-Unis, allait exporter de l’énergie en Californie. Et ils sont en attente d’une interconnexion pour exporter l’énergie produite dans l’isthme de Tehuantepec.

« Cette cartographie n’est qu’une partie d’une série de méga-projets qui sont conçus pour cette région », a déclaré Patricia Mora, biologiste, professeur et chercheur en sciences de l’écologie côtière et de la pêche, du Centre de recherche interdisciplinaire pour le développement régional intégré de Oaxaca (CIIDIR Oaxaca), basé à l’Institut Polytechnique National. « Non seulement il s’agit d’énergie éolienne mais aussi de pétrole et de gaz, ainsi que d’exploitation minière, et de toute une infrastructure pour la circulation des marchandises. Par conséquent, cette cartographie du vent est seulement un prétexte pour cartographier tout le potentiel de l’ensemble de cette zone géostratégique, qui fonctionne comme un type de catalogue pour l’offrir aux entreprises ».

Le couloir du vent a été conçu à partir de l’Accord nord-américain de libre-échange (ALENA), signé en 1994 par le Mexique, les États- Unis et le Canada, en continuité avec l’accord international « Plan Puebla Panama » (PPP), renommé « Proyecto Mésoamérique ». Le principal objectif du projet était de « créer les conditions favorables pour la circulation des marchandises, du pétrole, des minéraux et de l’énergie ».

« L’énergie propre est une partie de ce contexte. Elle fait partie de la continuité de la croissance économique exponentielle du capital ; ce n’est pas quelque chose alternative à ce modèle. C’est un dérivé, qui est peint en vert », a déclaré Mora.

Une énergie pas si « propre »

Pour fixer les turbines, des centaines de tonnes de ciment qui interrompent les flux d’eau sont utilisées. « Il faut noter qu’ils travaillent avec la cimenterie Cemex qui dispose également d’un parc éolien dans l’isthme », a déclaré Mora.

La population de Venta, où le premier parc éolien a été construit, a été littéralement encerclée par des turbines. Insuffisance du complexe déjà installé, et sous l’argument de l’auto-suffisance, le parc appelé Eurus, d’une capacité de 250 mégawatts, construit en 2009, a été vendu aux enchères et acheté par l’entreprise espagnole Acciona et l’entreprise transnationale de matériaux de construction Cemex.

Il semble que Cemex soit le modèle du MDP, une entreprise propre et responsable qui a enregistré plusieurs projets de cette façon. Dans son rapport 2013, Cemex se vante d’étendre ses projets avec le modèle CDM. « Six nouvelles initiatives ont été enregistrées en tant que MDP en 2013, et elles comprennent quatre projets alternatifs de carburant au Mexique et au Panama et deux parcs éoliens situés au Mexique dont Eurus et Ventika ».

En 2015, le parc éolien Eurus a remporté le prix décerné par la Banque inter-américaine de développement (BID Infrastructure 360°), dans la catégorie des « Impact sur ​​la population et le leadership », qui reconnaît les pratiques de soutenabilité exceptionnelles dans les investissements d’infrastructure en Amérique latine et Caraïbes.

En Février 2015, les militants de la communauté « organisation des défenseurs de la Terre et de la Mer » ont annoncé « qu’environ 150 éoliennes détenues par Acciona et situées dans le parc éolien Eurus et Oaxaca III ont déversé de l’huile provenant des lames et de la turbine principale, ce qui a pollué le sol et l’eau, affectant plusieurs agriculteurs et les fermes entourant la zone ». Les deux parcs éoliens possèdent des turbines de 1.500 mégawatts qui ont besoin de 400 litres d’huile synthétique, tandis que les turbines de 800 mégawatts ont seulement besoin de 200 litres d’huile par turbine par an.

Les coûts de l’énergie propre

Le modèle de développement dominant dans la production d’électricité à partir de l’énergie éolienne dans l’isthme de Tehuantepec est présenté comme une formule gagnant-gagant - le gouvernement, les promoteurs et l’industrie. Le modèle a été celui de l’auto-approvisionnement, dans lequel un promoteur privé de l’énergie éolienne génère des contrats de production d’énergie pour un large portefeuille de clients industriels (Coca-Cola, Cemex, Walmart et Bimbo, par exemple) pendant une certaine période. De cette façon, les entreprises peuvent fixer des prix inférieurs à ceux du marché pour le long terme, et individuellement, elles profitent des avantages financiers du marché du carbone. Ceci leur permet d’une part, de continuer à polluer et, d’autre part, de spéculer sur la vente de ces permis de polluer à d’autres entreprises . Les promoteurs peuvent accéder à des programmes de financement pour des projets « verts » à travers des organisations comme la Banque inter-américaine de développement et le Mécanisme de développement propre (MDP) de l’ONU.

Les communautés sont également présentées comme gagnantes dans ces projets pour le développement de l’auto-suffisance et les revenus qu’ils reçoivent de la location de leurs terres.

Pourquoi la Résistance ?

En Novembre 2012, le consortium « Marena Renovables » a entrepris de construire le plus grand parc éolien d’Amérique latine, dans la Barra de Santa Teresa, à San Dionisio del Mar, Oaxaca. La Barra est une bande de terre entre deux lagunes qui se connecte à la mer dans l’isthme de Tehuantepec. Ici, la communautés autochtones de Binni Zaa (Zapotec) et de Ikojts (Huave), en collaboration avec la communauté de Alvaro Obregon, se sont opposées et ont bloqué tous les accès à cette bande de terre. En réponse, l’État a envoyé environ 500 troupes de la police de l’État pour débloquer l’accès, agissant avec une extrême violence. La communauté autochtone a résisté jusqu’à ce que le gouvernement suspende la construction du parc éolien. En réponse au harcèlement et à la persécution constante, la communauté Alvaro Obregon a créé une force de police communautaire appelé « Binni Guiapa Guidxi », le 9 Février 2013.

Celle qui était connue sous le nom « Marena Renovables » a changé de nom et de forme à plusieurs reprises. L’entreprise d’énergie espagnole, membre du « Groupe Preneal », qui avait signé des contrats d’exploration et obtenu des permis du gouvernement de l’État, a vendu les droits du projet pour 89 millions de dollars à FEMSA, une filiale de la Coca-Cola Company, et au Groupe Macquarie, le plus grande banque d’investissement en Australie. Ces entreprises ont rapidement revendu une partie de leurs participations à Mitsubishi Corporation et à un fonds de pension néerlandais PGGM, signant en même temps un accord d’achat d’électricité avec FEMSA - Heineken pour 20 ans.

Elles ont également cherché à spéculer avec la réduction de 825,707 tonnes de dioxyde de carbone par an, ce qui équivaut aux émissions de 161,903 voitures.
« Notre Mère, la Terre, est malade ; la maladie est le réchauffement climatique. Ils veulent tirer profit de la même maladie qu’ils ont causé à la Terre Mère », a déclaré Carlos Sanchez, un activiste Zapotèque qui a participé à la résistance contre l’installation du parc éolien à Barra de Santa Teresa Park et l’installation d’un parc par Gas Natural Fenosa à Juchitan de Zaragoza. « Sous prétexte de réduire le réchauffement climatique, ils viennent sur nos territoires pour contrôler nos forêts, nos montagnes, nos lieux sacrés et notre eau ».

Sanchez est également fondateur et membre de la station de radio communautaire Totopo, créée pour dénoncer les méga-projets dans la région de l’isthme de Tehuantepec. Pendant un intermède de sa programmation de radio, nous avons questionné Sanchez sur ce que le peule Zapotèque connait du MDP. « Ce sont des discours entre hommes d’affaires. Ce sont des labels échangés entre les entreprises pour justifier leur pollution, et ils n’expliquent rien aux peuples autochtones », dit-il.
« Pourrions-nous, avec nos forêts, aussi vendre des crédits de carbone sans passer par ces entreprises ? Qui va les acheter ? » a demandé Sanchez. « Ce n’est pas un hasard que seuls ceux qui comprennent ces mécanismes soient aussi les seuls à en bénéficier, en tant qu’employeurs et représentants de l’État ».

Il a ajouté : « Nous ne bénéficions même pas de l’énergie produite. Si vous allez voir ces communautés, vous verrez en quoi consiste le développement propre qu’ils ont apporté . Et je défie un seul des propriétaires des entreprises de venir voir s’ ils veulent vivre au milieu de ces turbines ».

Après les manifestations des peuples autochtones, le 8 mai 2013, le secrétaire du tourisme de l’État d’Oaxaca, José Zorrilla Diego, a annoncé l’annulation du projet de « Renewable Marena » dans la Barra de Santa Teresa. Peu après l’annonce de l’annulation, le gouvernement de l’État a déclaré que le projet continuerait ailleurs dans l’isthme.

Violations des droits humains et perspectives

L’organisation de la communauté contre le parc éolien dans la Barra de Santa Teresa a constitué la première résistance majeure contre les méthodes utilisées par ces entreprises pour développer leurs projets sur l’Isthme de Tehuantepec. Sanchez affirme qu’il n’est pas un hasard si pendant cette même période, les entreprises ont commencé à embaucher des tueurs à gages, avec le soutien de l’État. « Nous voyons des hommes armés escortés par la police nationale. Certains d’entre nous ont subi des persécutions avec des procès absurdes, nous accusant d’enlèvements, d’attaques sur les routes, et de dommages sur des propriétés privées. Avec les perquisitions de la police et de la marine fédérale, la station de radio a failli être fermée à plusieurs reprises », a déclaré Sanchez.

Sanchez rapporte qu’il ne sort plus dans les lieux publics depuis 2013. Sa mobilité est limitée à la communauté. « Nous approuvons le mécanisme de protection du ministère de l’Intérieur, mais nous avons réalisé que leur mission de protection a été confiée à la police d’État, donc à ceux-là même qui nous ont attaqué. Ne sachant pas s’ils étaient venus pour me protéger ou m’arrêter, j’ai donc refusé ce mécanisme de protection et amorcé un petit protocole de protection personnelle », a déclaré Sanchez. « L’État soutient les entreprises d’éoliennes », a-t-il ajouté.

Le Comité pour la Défense intégrale des Droits humains Gobixha (CódigoDH) de l’Etat d’Oaxaca a sollicité l’intervention immédiate des gouvernements fédéral et étatiques afin de mettre fin à la vague de violence contre les partisans de l’Assemblée Populaire du Peuple Juchitèque, victimes de menaces, de harcèlement, de persécutions et d’attaques, ainsi que de l’assassinat de l’un de ses membres. Selon CódigoDH, ceci a fait suite au conflit découlant de la construction du parc éolien de Bii Hioxo, mais il n’y a eu aucune réponse.

L’entreprise Gas Natural Fenosa réfute les accusations, et se défend : « malgré le dépôt de plaintes de certains groupes relatives à des violations de droits humains sur les communautés touchées par le projet, Gas Natural Fenosa déclare que celles-ci sont infondées, qu’elles manquent de justification objective et qu’elles sont incompatibles avec les engagements de l’entreprise via sa politique de droits de l’Homme ».

Nouvelle stratégie, nouveau parc, vieux problèmes

Il n’a fallu que peu de temps pour que la promesse du gouvernement, faite en 2013, prenne forme (déplacer le projet de Barra de Santa Teresa vers une autre zone dans l’Isthme de Tehuantepec). En 2014, l’entreprise Mareña Renovables, aujourd’hui appelée Eólica del Sur (l’Eolien du Sud), a trouvé un nouvel emplacement pour développer de l’énergie propre et contribuer aux objectifs de réduction des gaz à effet de serre dans la lagune supérieure.

Pour 2016, le projet prévoit l’installation de 132 turbines éoliennes de trois mégawatts chacune dans une zone de 5332 hectares, évitant l’émission de 879 000 tonnes de gaz à effet de serre par an, selon l’entreprise.

Un rapport indépendant, publié par des chercheurs issus de différents domaines et des universités, souligne diverses incohérences dans l’étude d’impact environnemental présentée par Eólica del Sur et approuvée par le Secrétariat des ressources naturelles et environnementales (SEMANART, pour ses sigles en espagnol).

La première contradiction concerne la société en charge de l’étude. La société responsable est Especialistas Ambientales (Spécialistes de l’environnement). D’après l’acte constitutif de la société, il a été possible de faire en sorte que le partenaire fondateur soit l’ingénieur Rodolfo Lacy Tamayo, le sous-secrétaire actuel de la planification et de la politique environnementale du SEMANART.

Le document a alerté sur les nombreuses incohérences concernant la surface de la forêt Baja-Espinoza (Selva Baja Espinosa) qui devra être défrichée pour la construction de ce projet. En évaluant l’information disponible des enquêtes de terrain de la déclaration d’impact environnemental, « notre analyse montre que le développeur a l’intention de couper 100 % des arbres de la surface sans proposer aucune mesure de compensation. »

« Cette mesure est particulièrement inquiétante », d’après le document, puisque « la forêt Baja Espinoza relie les régions marines prioritaires, le plateau continental du golfe de Tehuantepec et la lagune haute et basse, ainsi que les régions terrestres prioritaires, à savoir les sierras du nord de l’Oaxaca Mixe et La Sepultura de la forêt Zoque. »

Selon Eduardo Centeno, directeur de la société Eólica del Sur, la déclaration d’impact environnemental doit être en accord avec le droit mexicain et contenir des mesures d’atténuation et des mesures préventives pour l’environnement, incluant le reboisement.

Une autre préoccupation des communautés concerne la pollution de l’eau dans les zones de la lagune et de la mer à cause de l’huile qui sera drainée sur les plages - 300 litres par turbine. La biologiste Genoveva Bernal, du SEMANART, indique que l’institution responsable de l’approbation de la déclaration d’impact environnemental ne considère pas que le parc affectera la lagune supérieure située à 3,9 kilomètres. « Avec cette distance, il n’y aura pas d’impact », a déclaré Bernal.

Alejandro Castaneira, professeur et chercheur à l’École nationale d’Anthropologie et d’Histoire, ayant participé à la rédaction du rapport, indique que l’étude d’impact environnemental que le SEMANART a autorisée était mal construite. « Il y est annoncé que les parcs génèrent une énergie propre. Va-t-on utiliser l’énergie propre pour produire du Coca-Cola et des chips Lay’s tandis que la pauvreté continue ? » questionne Castaneira.

Un processus loin d’être participatif

Après les événements de 2013, Eólica del Sur et le gouvernement se sont réunis pour la première consultation libre, préalable et éclairée, en vertu de la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail pour les peuples autochtones, soit 22 ans après l’arrivée du premier parc d’éoliennes dans l’Isthme de Tehuantepec. Cette consultation, lancée en novembre 2014, et achevée en juillet 2015, est considérée comme un élément incontournable pour la mise en œuvre du projet.

D’un côté, les gouvernements fédéral et étatiques (ainsi que l’entreprise) affirment que la consultation a rempli son rôle, légitimant ainsi le projet puisque la plupart des participants l’ont approuvé. De l’autre, il existe une énorme pression pour l’annulation de cette consultation en raison des irrégularités.

Lors d’une conférence de presse, Bettina Cruz Velázquez, membre de l’Assemblée des Peuples autochtones de l’Isthme de Tehuantepec pour la défense de la terre et du territoire, a déclaré que la consultation a seulement été effectuée après l’octroi et l’approbation par les autorités des permis locaux et fédéraux pour l’utilisation des terres. Ceci témoigne de la volonté du gouvernement fédéral de dépouiller le peuple Binni Záa (Zapotèque) de son territoire. « Cette consultation est une mascarade. Ils ne respectent pas les normes internationales », a déclaré madame Cruz Velázquez.

Une pétition pour demander réparation pour les 1166 membres de la communauté autochtone Binni Záa a été déposée, afin de protéger les droits des autochtones et défendre leur territoire contre le projet éolien. Le 30 septembre 2015, le juge a ordonné la suspension de toutes les licences, les permis, les marchandises, les approbations, et les changements de l’utilisation des sols ayant été accordés par les autorités fédérales et locales, jusqu’à l’émission du jugement définitif.

« L’État autorise ces projets , permettant à toutes les agences étatiques et fédérales d’accélérer les permis », explique l’avocat Ricardo Lagines Garsa, conseiller de la communauté. « Pourtant, les peuples autochtones ne sont pas informés de ces procédures judiciaires et ne peuvent donc pas effectivement participer aux décisions. L’ensemble du territoire de l’Isthme a été partagé entre les entreprises [en raison de] du manque de sensibilisation des communautés paysannes et autochtones vivant ici ».

Qui bénéficie de l’énergie « propre » ?

Selon des documents de la Commission pour le Dialogue avec les peuples autochtones du Mexique, l’expérience internationale a montré que la rémunération versée par les entreprises d’énergie érigeant des parcs éoliens sur des terres louées oscille entre 1 et 5 pour cent du revenu brut de l’énergie produite par les turbines. « Cependant, le cas du Mexique est radicalement différent, si l’on tient compte de la valeur beaucoup plus faible par rapport aux normes internationales : ici, la rémunération est comprise entre 0,025 et 1,53 % [du revenu brut] ».

Le Centre pour les droits humains de Tepeyac remarque qu’ « En raison de l’absence d’un organisme de régulation de la valeur des terres au Mexique, les entreprises d’énergie reversent aux propriétaires des sommes très inférieures à la valeur réelle, ce qui peut provoquer des tensions dans les communautés où les parcs éoliens sont mis en place ».

D’après la Commission pour le Dialogue avec les peuples autochtones du Mexique, les critères utilisés pour justifier la mise en œuvre des parcs éoliens au Mexique en tant que moyen de réduire les émissions de gaz à effet de serre, ainsi que la production totale d’énergie, sont insuffisants pour déterminer les avantages, les risques et les implications plus larges de la production d’énergie éolienne,. « Ces critères ignorent ou sous-estiment la complexité et l’incertitude cognitiviste et éthique des risques et des impacts induits par les parcs éoliens à grande échelle », a déclaré la commission. « Ils ne peuvent pas être considérés comme une source alternative d’énergie viable s’ils continuent à reproduire et à approfondir les inégalités socio-économiques et environnementales entre les pays et entre les groupes sociaux au sein d’un pays ».

Commentaires

Ce récit a été rendu possible grâce à Earth Journalism Network d’Internews et produit en collaboration avec Armando Carmona. Une version plus longue de cet article a été publiée dans le programme Amériques CIP.

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