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Dossier Petit tour de la « Presse Pas Pareille » en Méditerranée

Le Ravi va voir chez les Grecs !

, par Le Ravi , BOISTEL Sébastien

Après un état des lieux de la presse et des médias « pas pareils » en Paca, le journal Le Ravi a prolongé son exploration, en faisant le tour de la Méditerranée. Première étape : la Grèce.

Comment ne pas commencer notre état des lieux de la presse pas pareille en Méditerranée par la Grèce ? Pas simplement parce que la crise que ce pays traverse et les élections qu’il vient de connaître sont peut-être un avant-goût de ce qui nous attend tous de ce côté-ci de la Méditerranée. Mais parce que la question des médias est au cœur de celle de la démocratie et que le berceau de celle-ci est un formidable terrain d’étude des tensions qui traversent en ce moment le monde des médias : une crise sans précédent et une inventivité sans commune mesure.

Le 16 décembre 2008, à peine dix jours après l’assassinat par la police grecque d’un môme mettant le feu au pays, des protestataires pénétraient dans les locaux de l’ERT, les bâtiments abritant l’audiovisuel public et diffusaient ce message : « Contre la domestication des médias, nous, citoyens autonomes, interrompons ici et maintenant la diffusion de la chaîne nationale grecque […] Organisons-nous nous-mêmes. Organisons nos espaces publics en zones d’expressions non "médiées". Surmontons notre peur, éteignons nos télés, sortons de nos maisons, continuons à communiquer et prenons nos vies en main. » [1]

Magazine autogéré

Le 11 juillet 2013, pour répondre aux oukases de l’Europe, du FMI et faire des économies, le gouvernement interrompait à son tour et sans préavis la diffusion de l’ERT. Du jamais vu dans une démocratie ! Du jour au lendemain, plus de 2000 employés se sont retrouvés sur le carreau. Mais, comme nous le raconte Marietta, une « activiste » du magazine Babylonia (lire ci contre) : « Une partie des employés a refusé de partir. Ils ont occupé les locaux et repris la diffusion. Au-delà des émissions, des débats et des manifestations devant le siège de l’ERT, par sa seule existence, cette télé publique a su, plus que tout autre chose, populariser une pratique qui était restée jusque-là méconnue et marginale, à savoir l’autogestion. » Un peu comme si les « Fralib » ici, au lieu de faire du thé, s’étaient emparés d’une télé !

Cette télé publique autogérée tiendra plus de cinq mois, certains employés dans le nord de la Grèce continuant encore, de leur côté et en étant leur propre patron, de faire vivre une antenne de la radio publique. Mais, après la renaissance en mai dernier d’un ersatz de télé publique, NERIT, d’aucuns comptent sur Syriza, le parti d’Alexis Tsipras, grand vainqueur des dernières élections, pour refonder un audiovisuel public digne de ce nom. Même si, nous dit-on, ce n’est pas forcément le plus urgent actuellement en Grèce.

Cette expérience traduit assez bien tant la crise que traversent la Grèce et les médias que l’inventivité et l’effervescence de ces derniers pour y faire face. En effet, ces dernières années, plusieurs quotidiens ont été contraints de mettre la clé sous la porte et les journalistes sont tout particulièrement concernés par le chômage et la précarité. Ainsi, en 2011, un titre prestigieux, Eleftherotypia, créé au lendemain de la chute du régime des colonels, a fait faillite. « Mais la centaine de journalistes qui se sont retrouvés au chômage ont décidé de créer leur propre journal, explique Marietta. Efsyn, ce qu’on peut traduire par "le Journal des Rédacteurs" car c’est un journal autogéré où tout le monde contribue à la fabrication du titre. » Et où, dans ce qui s’apparente à une Scop, tout le monde est payé de la même manière ! En quelques mois, ce Libération grec, assez lié à Syriza, est devenu le 4ème quotidien du pays ! [2]

Le débat fait rage

Du côté des radios aussi, ça bouillonne. Marietta mentionne « radio 98 FM », une radio pirate d’Athènes qui permet d’être au courant « des manifestations mais aussi d’écouter des émissions politiques et des débats ». Quant à Yannis Youlountas, journaliste à Siné Mensuel et fin connaisseur de la Grèce, dans son ouvrage « Exarcheia la Noire », il cite en exemple Radio Entasi (Radio Intensité) qui, emblématique, entretient des liens avec Radio Libertaire. Et si le web est bien évidemment, pour des raisons économiques et d’audience, passablement investi, il ne semble en revanche pas y avoir beaucoup de télés indépendantes. On peut nommer toutefois « Omnia Tv », un portail qui compile vidéos et documentaires engagés.

En clair, la Grèce, à la faveur d’une crise sans précédent, a réussi à mettre en pratique le fameux slogan d’Indymedia, « don’t hate the medias, be the medias » : ne haïssez pas les médias, devenez vous-mêmes des médias. Sauf que, dans un pays où un parti néo-nazi Aube Dorée, a pignon sur rue et de plus en plus de poids, on trouve aussi une presse de la haine, principalement sur internet. Après tout, Aube Dorée tire son nom d’un magazine éponyme…

En revanche, d’après Marietta, il n’y aurait pas, en Grèce, d’équivalent à Charlie Hebdo. « A part peut-être Topontiki, ce qu’on pourrait traduire par "la souris", un magazine qui fait la part belle au dessin et à la caricature. Mais sans être aussi satirique » [3]. En tout cas, du côté d’Athènes, on aura largement débattu de ce qui s’est passé à Charlie : dans le dernier numéro de Babylonia, le débat fait rage et il n’y a pas moins de trois articles différents sur la question. Ce n’est pas aux Grecs qu’on va apprendre l’importance du débat…

Au cœur d’Exarcheia, le haut-lieu de la contestation à Athènes, niche au Nosotros Babylonia, un magazine auto-géré et anti-autoritaire. Présentation.

Un monde en code barre, un Pac-Man géant prêt à engloutir de minuscules fantômes, un rouleau compresseur doublé d’un titre qui claque (« Fast fuck ») ou un gros bouton avec marqué dessus « Don’t Panic »… A l’aune de ses unes, le magazine Babylonia [4] est aussi engagé qu’engageant. « C’est un magazine politique anti-autoritaire », nous explique Marietta, « activiste » et traductrice au sein de cette publication basée à Exarcheia, au cœur d’Athènes, plus précisément au Nosotros, le centre social et névralgique de la contestation.

A la base, « Babylonia était un journal hebdomadaire. Et puis, pour des questions de moyens, c’est devenu un bimensuel », poursuit-elle. Babylonia regarde avec méfiance les élections, gravité ce qui s’est passé à Charlie [5] et constance les luttes sociales. Anticapitaliste, antifasciste et antisexiste, le journal, mêlant articles d’actualité, de fond, traductions et critiques, prône autant l’autogestion qu’il l’applique : « On s’occupe de tout. Dans l’équipe, il y a d’anciens journalistes, dont beaucoup sont désormais au chômage, mais aussi des militants, impliqués depuis des années dans les luttes. On est tous bénévoles. » Seules exceptions : le graphiste et la personne en charge de la distribution.

Comptant pas loin de 2000 lecteurs, Babylonia est distribué partout en Grèce, « principalement chez les libraires ». Le magazine ne bénéficie d’aucune subvention et refuse la pub. Pour le faire vivre, au-delà des ventes, il organise des concerts, des débats et, chaque année, un festival international, le B-Fest, où la philosophe Naomi Klein a pu croiser l’entarteur Noël Godin…

Extrait Babylonia : « Les élections ne sont qu’un moment »

Le bimensuel engagé et anti-autoritaire Babylonia regarde avec méfiance les élections et gravité ce qui s’est passé à Charlie-Hebdo. En témoigne l’édito du dernier numéro. Extraits.

Et si la guerre sociale contemporaine était un match de boxe ? […] Crochet du gauche, crochet du droit, coup en dessous de la ceinture... Que les coups subis aient été, jusqu’à aujourd’hui beaucoup plus nombreux que les coups donnés ne doit pas nous décourager mais au contraire renforcer notre détermination. [...]

Aujourd’hui, une guerre sociale se déroule en Europe. Les circonstances actuelles représentent un tournant décisif pour ce conflit. Pas seulement en Grèce, mais aussi en Europe. Parce que c’est maintenant que toutes les contradictions et les impasses du système culminent. D’ailleurs, le choc provoqué par l’attaque contre Charlie Hebdo témoigne d’une époque où toute signification est dissolue, renforçant l’intolérance et conduisant une partie de la population vers des imaginaires plus conservateurs, voire vers l’extrême droite.

Dans ce contexte d’antagonisme social aigu, les élections ne sont qu’un moment. Au delà de celles-ci, nous allons être les témoins d’une période dense où de nouvelles synthèses émergeront dans un climat de grande polarisation sociale.

Les mouvements protestataires et de résistance, auxquels nous appartenons, ont su faire front face à la domination et semer, au sein de la société, les graines de la liberté. Dans les conflits qui s’annoncent, nous sommes appelés à nous regrouper, à nous mettre en ordre de bataille et à profiter de toutes les contradictions, de toutes les fractures et brèches du système pour élargir notre force collective face au capital et à l’Etat. [...]

Depuis des années, nous avons mené des dizaines de luttes et, en dépit de nos propres contradictions, nous avons toujours essayé de gagner, y parvenant même parfois. Rien ne nous a été offert. Nous avons même été détruits par l’intolérance et la domination. Mais nous avons, malgré tout, recommencé. Cette lutte ne finit jamais. Mais il n’est plus temps de regarder le passé. Aujourd’hui, il nous faut nous regrouper, attaquer. Et marcher vers le futur.

Article initialement publié sur le site Le Ravi

Notes

[1Cité par notre collègue de Siné Mensuel, Yannis Youlountas, dans son livre « Paroles de murs athéniens » (les éditions libertaires). A lire aussi du même auteur et chez le même éditeur : « Exarcheia la Noire ».

[2efsyn.gr, avec une section en anglais

[3topontiki.gr

[5Le dessinateur Alexandros Schismenos a bien voulu confier au Ravi l’un des dessins qu’il a réalisé dans le dernier numéro de Babylonia pour illustrer l’un des trois articles consacrés à Charlie Hebdo.

Commentaires

L’article : « Les élections ne sont qu’un moment » est signé par Antonis Broumas et a été traduit par Marietta Sim

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