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Dossier Petit tour de la « Presse Pas Pareille » en Méditerranée

Le Ravi crèche à Marrakech

, par Le Ravi , BOISTEL Sébastien

Pas facile de parler de presse et de médias « pas pareils » au Maroc, lanterne rouge du classement de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse. Etat des lieux.

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Dessin de Gueddar

Premier jour du forum social mondial à Tunis. Au milieu de l’avenue Bourguiba, les « Champs Élysées » de la capitale, une pancarte : « Libérez le journaliste marocain Hicham Mansouri ». Surpris par la police à son domicile avec une femme divorcée, ce membre de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation (AMJI) vient d’écoper de 10 mois de prison pour « complicité d’adultère ».

De quoi susciter l’ire de Reporters sans frontières (RSF). Mais pas de quoi surprendre Rachid Tarik, de l’AMJI : « La liberté d’expression est en recul au Maroc. Nos activités sont interdites par les autorités. Nous n’avons même pas le droit de nous réunir ! C’est donc sans surprise que le Maroc occupe la 130ème position sur 180 dans le classement mondial de la liberté de la presse de RSF. »

Pas touche à la monarchie

Même son de cloche de Khalid Gueddar, caricaturiste marocain avec lequel le Ravi a débattu à Tunis (Cf le Ravi n°128. Il est l’auteur du dessin qui illustre cette page), condamné à quatre ans de prison avec sursis pour avoir caricaturé un membre de la famille royale, et qui vient d’apprendre son limogeage d’un journal pour lequel il dessinait : « Je n’ai même pas eu d’explication ! Mais ça résume la situation des médias et de la liberté d’expression au Maroc. C’est catastrophique. »
Emblématique : l’expulsion de deux journalistes français venus enquêter sur l’économie marocaine. En cause ? L’absence d’autorisation, un grief soulevé à l’encontre de France 24 qui voulait réaliser un reportage sur « l’humour comme moyen d’expression » au lendemain des événements à Charlie. En réponse, le prix Albert Londres renoncera à la remise des prix 2015 à Tanger. Dernier exemple ? Le procès d’Ahmed Benchemsi, ancien directeur de l’hebdo Tel Quel, poursuivi en diffamation par le secrétaire du roi du Maroc pour un article dans Le Monde intitulé : « La corruption règne en maître au Maroc »…

Comme le résume Mednet, un état des lieux de la société civile et des médias de l’autre côté de la Méditerranée : « La situation des médias indépendants au Maroc est particulière dans la mesure où les acteurs médiatiques œuvrent dans un système politique de monarchie autocratique qui dirige et contrôle à peu près tout. » Il n’y a donc pas, d’après Rachid Tarik, de l’AMJI « de média totalement libre. On peut être critique. Mais il y a des lignes rouges : la monarchie, la religion et la question de l’intégrité territoriale. Ceux qui ont essayé d’aller plus loin dans la critique se sont vus, par exemple, couper la publicité. »

Ou pire. Ali Lmrabet, fondateur de Demain a été dix ans durant interdit d’exercer son métier de journaliste parce qu’il a franchi les fameuses « lignes rouges ». Pour celui qui, en exil, a fait renaître sur la toile son journal, « au Maroc, la liberté d’expression n’existe pas. Et ça a toujours été comme ça. Depuis que je fais de la presse au Maroc, jamais je n’ai passé une semaine tranquille. »

Des « cyber-dissidents » surveillés

Difficile d’appréhender, sinon à l’aune de leurs ennuis pécuniaires ou judiciaires, les médias « pas pareils ». Prenez Le Canard libéré, un satirique marocain qui s’inspire largement de notre palmipède. A cette différence qu’il accepte la pub de « Royal Air Maroc » et les « lignes rouges » : « Je n’ai aucune envie de transgresser ces règles et de prendre des risques inutiles. Un journal vivant vaut mieux qu’un journal mort et le jour où la Constitution changera, on verra », explique son fondateur en 2009 à Jeune Afrique. Symptomatique, il s’est fendu, au lendemain de l’expulsion des journalistes français, d’un édito au titre sans ambiguïté : « Pieds-nickelés à Rabat » !

Pour Ali Lmrabet, « il existe bien un titre ou deux qui essayent tant bien que mal d’exister en faisant leur travail selon des préceptes internationaux et non nationaux. Mais pour le reste, c’est la Pravda Télé et Radio sous les palmiers. » Même le net et les réseaux sociaux semblent des havres plutôt précaires, en attestent les arrestations comme celle du directeur du site lakome.com ou les condamnations de « cyber-dissidents ». Sans parler des attaques « de hackers », crache un journaliste.

Pourtant, dans le sillage des printemps arabes, les autorités auront promis quelques réformes. Notamment une « réforme du code de la presse et de l’édition », qui devrait notamment en finir avec les peines de prison pour les délits de presse. Mais, dixit Rachid Tarik, « on est encore loin des standards internationaux ».

Alors pour ce dernier, s’il y a bien quelques médias alternatifs, il n’en est pas moins dubitatif : « Des jeunes ont lancé des sites d’information locale. Mais ces jeunes journalistes manquent souvent d’expérience car ils ont appris leur métier sur le tas. » Un constat analogue à celui de Bernard Gillet, de Fréquence Mistral, qui prodigue au Maroc formation et conseils : « Il y a une envie forte chez les gens de s’exprimer. Ce qui manque, ce sont les moyens et la formation. Ce qui n’empêche pas de voir fleurir sur le net radios et vidéos. Mais leur audience reste confidentielle… »

E-Joussour : un pont loin d’être virtuel


Une ONG basée au Maroc milite pour l’émergence de médias « citoyens » et la reconnaissance des médias « pas pareils » au Maghreb.

Joussour, ça veut dire « pont ». Et celui dont on parle a beau être sur la toile, il est loin d’être virtuel. La première fois qu’on a rencontré Imane Bounjara et Mohamed Leghtas, c’était à Paris pour une réunion préparatoire au forum mondial des médias libres qui allait se tenir, quelques mois plus tard, à Tunis. Et c’est peu dire que les chevilles ouvrières de cette association basée à Rabat n’ont pas chômé lors du 4ème « FMML » : organisation du débat sur le droit à la caricature (auquel le Ravi a participé), atelier sur le rôle des radios associatives et « communautaires » face aux discours d’intolérance et, bien sûr, contribution à l’adoption de la charte mondiale des médias libres (lire le Ravi n°128).

Lancé en 2008 et regroupant des dizaines d’associations et d’ONG, ce portail, au-delà de la visibilité qu’il donne à ces dernières, milite pour l’émergence de médias « communautaires », c’est-à-dire associatifs, se distinguant tant du privé que du public. Des médias « citoyens », en quelque sorte, en phase avec les attentes et les revendications de la société civile. E-Joussour a d’ailleurs lancé une radio éponyme. Mais, comme nous l’explique Mohamed, « pour l’heure, il n’y a pas de reconnaissance des radios associatives au Maroc. Nous n’avons même pas le droit d’émettre sur les ondes ». D’où un important travail de plaidoyer.

Pas sûr que les autorités soient si pressées de voir un peu d’oxygène insufflé dans le monde des médias. D’ailleurs, E-Joussour participe au lancement d’un observatoire de la liberté des médias au Maroc (lire ci-contre). Tout un programme !

Plus d’infos : www.e-joussour.net

Le nouvel observateur de la liberté des médias au Maroc vient d’être lancé.

C’est une carte, comme il en existe une multitude sur la toile. En l’occurrence, celle du Maroc. Avec, çà et là, des petits points. Plusieurs dizaines. Des rouges, des noirs... Qui désignent autant d’ « atteintes », de « violations » et de « violations dangereuses ». Mais pas n’importe lesquelles. Car cette carte, c’est celle que l’on peut voir sur le site de « l’observatoire de la liberté des médias au Maroc ».

Quand, en marge du forum mondial des médias libres à Tunis, nous avons interrogé Mohamed Leghtas (lire ci-contre) d’E-Joussour sur l’état de la presse et des médias au Maroc, c’est la première chose qu’il nous a montrée : « Tout un réseau d’observateurs recense les atteintes à la liberté de la presse et des médias. Mais ce que permet également ce site, c’est que tout un chacun peut signaler un événement dont il est témoin ou dont il a connaissance. A charge ensuite de vérifier la véracité de ce qui est avancé. »

S’il a été lancé officiellement le mois dernier, ce site, financé entre autres par l’Union européenne, est en activité depuis plus longtemps, recensant quelques 215 atteintes à la liberté des médias, allant de l’ « arrestation » aux « menaces de mort » en passant par les « agressions », les « poursuites »... Et même si les autorités marocaines ont poussé des cris d’orfraie en voyant Reporters sans frontières les classer 130ème sur 180 du classement de la liberté de la presse, un simple coup d’œil à la rubrique « statistiques » suffit pour constater qu’en 2015, les atteintes explosent. Parmi les victimes, on reconnaît, entre autres, dans la rubrique « actualité » le visage du journaliste Hicham Mansouri (lire plus haut), membre de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation (Amji) et qui vient d’être condamné à près d’un an de prison. Un comité pour sa libération a été créé. Et nul ne doute que le « nouvel observateur » qui vient de se lancer va avoir du pain sur la planche...

Plus d’information :
www.marsadhouriyat.org un site en arabe et en français.

Article publié initialement sur le site Le Ravi

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