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Dossier Nouvelle-Calédonie-Kanaky : la construction d’une souveraineté

La voie du rééquilibrage : réduction des inégalités sociales et développement économique

, par CDTM 34

« La société calédonienne : une société qui, bien qu’adhérant généreusement au destin commun du préambule de Nouméa, est nettement structurée par l’appartenance communautaire, induisant des modes de vie très différents que certains interprètent comme un développement séparé ».

Jean-Christophe GAY, La Nouvelle Calédonie, un destin peu commun, 2014

Une population encore cloisonnée

La Nouvelle-Calédonie, ancienne colonie de relégation, de déportation et de peuplement, est constituée de différentes communautés et reste aujourd’hui une terre d’immigration. La composition actuelle de la population, enjeu essentiel depuis plus de 150 ans, ne manquera donc pas de peser sur les résultats du référendum de souveraineté. En effet, des estimations indiquent que près de 80% des Kanak seraient pour l’indépendance et que 90% des non-Kanak seraient contre. De plus, malgré les avancées institutionnelles et socio-économiques de ces dernières années, le fait colonial continue en Nouvelle-Calédonie à s’exprimer à travers la persistance de déséquilibres territoriaux et d’inégalités sociales entre les communautés appelées à partager un « destin commun ». Ainsi, le score indépendantiste serait largement majoritaire dans les provinces peu peuplées du Nord et des îles Loyautés (représentant respectivement 19% et 7% de la population calédonienne en 2014) alors que dans la province Sud (74% de la population), le score indépendantiste resterait très faible.

En 2014, la Nouvelle-Calédonie compte 269 000 habitants. Depuis 2009, le nombre d’habitants a augmenté en moyenne de 1,8% par an (0,5% en France). Cette augmentation provient majoritairement d’un excédent naturel même si le solde migratoire est également positif (+ 8000 individus en cinq ans). La densité de population reste faible avec 14 habitants au km2. En 2014, 75% des habitants de Nouvelle-Calédonie y sont nés. Ces cinq dernières années, ce pourcentage a diminué. La part des Kanak dans la population est elle aussi en baisse. De 51% en 1956, elle est passée à 39,1% en 2014. Cependant, si on comptabilise ensemble Kanak et Kanak métissés [1], les pourcentages restent cette fois assez stables : 43% en 2014 contre 45% en 1989. On trouve ensuite les Européens (27,1 %) et les Wallisiens-Futuniens (8,2%). D’autres communautés océaniennes ou asiatiques (Tahitiens, Vietnamiens…) représentent entre 0,5 et 2% de la population. Tout en souscrivant à l’idée de « destin commun », les Néo-calédoniens continuent d’être composés d’une juxtaposition d’identités socio-ethniques qui s’est historiquement bâtie sur des inégalités économiques, statutaires et ethniques. Toutefois, 8,6% de la population déclare aujourd’hui être métissée et 7,4% se dit « calédonienne ». Ce phénomène récent pourrait venir bousculer les rapports de force antérieurs et influer notamment sur les résultats du référendum.

Déséquilibres territoriaux et inégalités socio-spaciales

La population s’est accrue en moyenne de 1,9% depuis 25 ans mais avec d’importantes variations entre les trois provinces (+0,1% dans la province des Loyautés, +1,5% en province Nord, +2,3% en province Sud). Malgré 20 ans de projets de rééquilibrages et le développement récent de la ville de Koné en province Nord, la population reste très inégalement répartie. Depuis 10 ans, la province des îles Loyautés, habitée à 96% par des Kanak, a perdu 12% de sa population (baisse des naissances, exode lié au chômage…). L’île de Lifou conserve cependant un léger solde positif (0,2% d’augmentation par an). Aujourd’hui, l’espace géographique calédonien reste découpé en trois entités distinctes. D’un côté la brousse et les îles où certaines communes souffrent encore d’un retard en matière d’infrastructures et de services. De l’autre côté, la ville avec deux capitales provinciales : Koné en province Nord (8 831 habitants) et Nouméa au sud dont l’attractivité continue à être très forte (101 909 habitants). Les communes proches de Nouméa (Dumbéa…) ont également vu leur population exploser. En effet, deux Calédoniens sur trois vivent dans le Grand Nouméa mais l’espace est toujours cloisonné au cœur de la ville et de son agglomération.

Nouméa s’est considérablement étendue tout en restant structurée par le maintien d’une ségrégation spaciale et sociale. Cette ségrégation qui s’exprimait à l’origine par une répartition des quartiers au centre-ville de Nouméa a évolué au fil du temps, notamment avec la construction ultérieure d’un habitat social. Aujourd’hui, on retrouve d’un côté des quartiers résidentiels et un centre-ville rénové occupés par une population européenne, aisée et souvent expatriée et, de l’autre, proche de l’usine métallurgique, une périphérie ayant accueilli, depuis les années 1960, ouvriers kanak et autres travailleurs océaniens. L’importance des mouvements de population vers Nouméa a également favorisé le développement de zones d’habitat précaire spontané appelées « squats ». A l’origine, des familles kanak avaient, en arrivant à Nouméa, aménagé des jardins vivriers et construit des maisons en tôles à l’écart des zones habitées. En 2008, plus de 3 660 personnes d’origine océanienne, en proie à des difficultés économiques, vivent dans ce type de conditions précaires. A l’abri de la végétation, les familles se sont organisées (eau, électricité…) et vivent depuis plusieurs années dans les différents squats de la capitale. Dans certains squats l’espace est saturé (près de 800 personnes au squat Gaïac) et les habitants sont plus sensibles aux problèmes de santé, aux difficultés scolaires ou aux phénomènes de délinquance. Cette urbanisation galopante dans le Grand Nouméa laisse des milliers de familles en attente d’un logement social d’autant que les loyers du secteur privé ont augmenté de plus de 40% entre 2002 et 2006.

L’éducation, la formation et l’emploi : des inégalités sociales qui perdurent

La part des jeunes représente encore 32% de la population même si, en 2014, le vieillissement de la population calédonienne est confirmé. Le budget de l’éducation (12% du PIB calédonien en 2010) est donc conséquent, l’éducation étant une des compétences transférées au gouvernement calédonien (en 2000 pour le 1er degré et 2012 pour le 2nd degré). La province Sud accueille 15% de nouveaux élèves alors que les effectifs sont plutôt à la baisse dans les deux autres provinces. Des commissions ont travaillé entre 2010 et fin 2015 sur le projet éducatif de l’école calédonienne afin de le rendre plus proche des réalités du pays (valorisation des langues kanak au primaire, ouverture d’une section internationale australienne au collège, création d’un Conseil calédonien de vie lycéenne…) mais la réussite scolaire et l’égalité des chances restent avant tout un enjeu principal de la politique de rééquilibrage. En effet, selon la dernière étude de l’Institut de la statistique et des études économiques de Nouvelle-Calédonie (ISEE), les Calédoniens ont des diplômes de plus en plus élevés, mais les différences de niveau de formation entre les communautés perdurent et les Kanak sont très peu représentés dans certaines branches professionnelles. Ainsi, le premier avocat kanak vient d’être nommé en 2016 au barreau de Nouméa. La part de jeunes kanak diplômés est cependant celle qui a le plus progressé depuis 25 ans. Pendant la période coloniale l’accueil des enfants kanak se faisait prioritairement dans les écoles confessionnelles (catholiques ou protestantes). L’école républicaine a ensuite été combattue par le mouvement anticolonialiste des « Ecoles populaires kanak » (EPK) au début des années 1980. Le premier bachelier kanak obtient son diplôme en 1962. En 2009, 8% seulement des Kanak vivant en tribu obtenaient un diplôme et une grande partie des collégiens kanak étaient toujours orientés en section professionnelle. Parmi les jeunes de 25 à 29 ans, 93% des Européens, 67% des Kanak, 63% des Wallisiens-Futuniens, et 81% des autres communautés possèdent désormais un diplôme qualifiant (CAP-BEP, baccalauréat ou diplôme supérieur). Les résultats scolaires restent donc conditionnés par la communauté d’appartenance, les inégalités économiques et la ségrégation sociale du territoire calédonien. Malgré des aides publiques et privées pour favoriser la poursuite d’études supérieures en métropole (portail étudiant géré par la Maison de Nouvelle-Calédonie de Paris ou encore programme Après Bac Service du DEFAP (Service protestant de mission), l’accueil de 3 000 étudiants au sein de l’université de la Nouvelle-Calédonie et les 150 supplémentaires prévus en BTS à la rentrée 2017 (nouveaux BTS « Métiers des services à l’environnement », « Systèmes numériques »…), le constat en 2009 reste édifiant : un jeune européen sur deux est diplômé de l’enseignement supérieur, contre un sur vingt dans les communautés océaniennes (kanak ou wallisienne). Pour les familles kanak, qui ne peuvent pas toujours mobiliser un réseau familial en métropole, le coût des études initiales hors du territoire reste, malgré les aides publiques, un frein majeur.

Des mesures liées à la formation professionnelle avaient également été envisagées dès 1989 pour rééquilibrer ethniquement les postes à responsabilité en Nouvelle-Calédonie. L’opération « 400 cadres », renommée aujourd’hui « Cadres Avenir », devait accomplir ce miracle en dix ans. Pourtant, cette stratégie d’investissement social n’a pas encore eu tous les effets escomptés. En 2009, un jeune non-kanak avait toujours 5,4 fois plus de chances d’exercer une profession de cadres qu’un jeune kanak (contre 6,3 en 1996). Avec 69% de stagiaires d’origine mélanésienne, les formations professionnalisantes n’ont pas pu, en une décennie, renverser une situation liée à une longue histoire coloniale. La formation reste donc un premier pas vers l’autonomie mais ce pas est toujours difficile à franchir pour les Kanak en Nouvelle-Calédonie.

Par ailleurs, selon l’Observatoire des inégalités, la situation sociale de la population kanak est en partie liée à des scolarités bien plus courtes que dans le reste de la population et 40% des Kanak sont sans diplôme, soit deux fois plus que les non-Kanak. A peine 3% des Kanak sont cadres supérieurs (six fois moins que les non-Kanak) mais une amélioration a été constatée car le nombre de Kanak occupant des fonctions d’encadrement a été multiplié par 7 en vingt ans (Isee, 2011). Cependant, 39% des Kanak sont ouvriers, soit deux fois plus que les non-Kanak, et les inégalités de revenus restent importantes entre les communautés. La « loi du pays sur la priorité à l’embauche » qui favorise l’accès à l’emploi des populations locales ne suffit donc pas à gommer les disparités et les Kanak sont très touchés par la situation dégradée de l’emploi. En effet, fin 2015, les effectifs salariés ont reculé, pour la première fois depuis 1995 (difficultés du secteur privé, baisse des effectifs dans la construction…).

Un projet de société fragile

De jeunes Kanak, dans la lignée de Jean-Marie Tjibaou, continuent à rechercher l’équilibre entre coutume [2] et mondialisation. Ils poursuivent leurs études, s’expriment, se mobilisent notamment à travers leurs pratiques numériques et s’interrogent sur leur avenir. Le désintérêt de leur génération pour la politique est pourtant régulièrement mis en avant. Leurs parents se sont battus pour l’indépendance et aujourd’hui deux provinces sur trois sont dirigées par des indépendantistes. Cependant, l’avenir institutionnel du pays, source de préoccupation supplémentaire pour tous les jeunes néo-calédoniens, reste incertain. Par ailleurs, en raison de l’urbanisation, un grand nombre de jeunes kanak ne parlent plus leur langue et vivent aujourd’hui en dehors du clan. La perte de l’autorité coutumière et l’entrée dans une société de consommation débridée a pu accentuer les phénomènes de déshérence associés à l’adolescence. En effet, la consommation excessive d’alcool, de drogues et les comportements à risques sur les routes révèlent aussi l’existence du malaise d’une partie de la jeunesse kanak. Les inégalités en matière de santé, de réussite scolaire et sociale entre les ethnies accroissent ces conduites à risques et les dérives délinquantes. Quel projet de société ces jeunes ont-ils réellement sous leurs yeux ? Le volontarisme des accords de Matignon et de Nouméa n’a pas pu effacer une réalité sociale restée très inégalitaire en Nouvelle-Calédonie. Par ailleurs, l’intégration dans le système économique occidental est extrêmement rapide. « Ailleurs, cela s’est fait sur plusieurs générations, ici c’est en une seule. Au 21e siècle, tout va vite » [3]. Les chiffres sont édifiants : la délinquance des mineurs est passée de 24 à 29% entre 2014 et 2015 et 85% des détenus de la prison de Nouméa sont kanak en 2016.
Face à l’augmentation des violences, des homicides et en réaction à la mutinerie déclenchée dans la prison de Nouméa, début 2016, un sénateur calédonien réclame au gouvernement français "un dispositif spécifique dédié à la sécurité publique pour assainir des zones de non-droit"). Le processus de décolonisation n’a donc pu endiguer cette marginalisation d’une minorité de jeunes Kanak et le projet de transformation sociale reste aujourd’hui à construire en Nouvelle-Calédonie.

Le ralentissement de la croissance économique

La moyenne décennale de la croissance économique de la Nouvelle-Calédonie est de 3,6%. Après la signature des accords de Nouméa en 1998, le début des années 2000 a été euphorique avec le lancement de grands projets industriels (création de deux usines métallurgiques), d’importants chantiers publics et transferts de l’Etat (1/4 du PIB calédonien est injecté par l’Etat).
A partir de 2012, les grands chantiers ralentissent, la demande intérieure baisse et en 2014 la croissance atteint 1,8%. La création d’emploi qui avait connu un rythme moyen de 4% sur la décennie baisse également et le nombre de demandeurs d’emploi augmente de 6% pour les diplômés du baccalauréat ou de l’enseignement supérieur.

L’économie calédonienne qui s’était lancée dans le projet de rééquilibrage économique du territoire en misant sur le nickel est fragilisée par la baisse de plus de 6% des cours mondiaux. Le prix du nickel, fixé à la bourse des métaux de Londres, est en effet déterminé par l’état du marché de l’offre et de la demande. Or l’industrie chinoise qui utilise du nickel pour sa fabrication d’acier inoxydable a réduit sa production et les cours du métal ont fortement baissé. Malgré son potentiel de développement et son schéma stratégique industriel, les pertes des trois usines de nickel calédoniennes atteignent plusieurs millions d’euros. Les richesses naturelles de la Nouvelle-Calédonie et les transferts financiers de l’Etat français ne suffisent donc plus à combler le manque de diversification de l’économie calédonienne.

Une économie sous perfusion des aides de l’Etat

A la fin du 19e siècle, le développement de la colonie passe par un soutien aux grandes maisons de commerce et par l’envoi de fonctionnaires destinés à pérenniser l’administration coloniale. La production minière donne à la Nouvelle-Calédonie un potentiel économique plus affirmé que d’autres territoires d’Outre-mer mais les statuts successifs octroyés au territoire ne lui permettent pas de s’affranchir de la tutelle de l’Etat.

Au cours du 20e siècle, les choix effectués localement en matière de fiscalité (faible imposition et prépondérance de la fiscalité indirecte) continuent à favoriser certaines entreprises et professions libérales très peu imposées. A la fin des années 1970, la part du nickel dans le PIB décline au profit des transferts publics et des services non-marchands. Le secteur tertiaire représente 70% du PIB contre 54% en 1960.

Au début des années 2000, malgré la hausse des cours du nickel, la part de la dépense consacrée à la rémunération des fonctionnaires (sur-rémunération des actifs et des retraités) et aux transferts publics reste prépondérante. Aujourd’hui, elle représente 15% du PIB contre 10% pour le nickel. Ces subventions massives accentuent la dépendance économique vis-à-vis de le France et entraînent de nombreux déséquilibres économiques et sociaux : sur-attractivité des emplois publics, inflation des prix entrainant une paupérisation d’une partie de la population, pénalisation de secteurs économiques comme le tourisme. C’est également un frein au niveau des exportations. L’insularité et l’éloignement de la Nouvelle-Calédonie n’ont pas facilité le développement économique de l’île et le système des taxes douanières, profitable à quelques entreprises locales, a entraîné un surcoût des produits sur place. Par ailleurs, les outils de défiscalisation peu efficaces en matière de compétitivité et détournés au profit des entreprises ne soutiennent pas toujours l’économie de la Nouvelle-Calédonie. L’impôt fiscal du secteur métallurgique ne représente ainsi que 18% de l’économie. Bien que l’activité minière soit un véritable moteur pour l’ensemble de l’économie, les exonérations fiscales accordées aux multinationales (124,3 millions d’euros en 2004 pour l’usine du Sud et 166 millions d’euros en 2007 pour l’usine du Nord) peuvent être considérées comme « une perte fiscale majeure ».

En 2015, l’application de nouveaux impôts nés d’un combat contre la vie chère a également instauré les prémisses d’une indispensable réforme fiscale plus globale. Cependant, la conjecture économique réduit les marges de manœuvre du gouvernement amené en 2016, comme en 2015, à réduire son budget de 10%. Des réformes pourtant impensables il y a quelques années ont été entreprises. En septembre 2016, une avancée importante dans le domaine de la fiscalité indirecte instaure la mise en place pour juillet 2018 d’une Taxe Générale à la Consommation. Cette TGC (sorte de TVA) avec un taux variant entre 0 et 22% sera à l’essai pendant 18 mois. L’examen d’une loi pays sur la compétitivité, censée conjurer les risques éventuels d’inflation liés à la TGC, devrait également être à l’étude. Mais cette deuxième phase qui comprend un plafonnement des taux de marge des entreprises n’est pas du goût du Medef ni du parti des Républicains.

Une économie soumise aux cycles des matières premières

Le nickel qui entre dans la composition de plusieurs familles d’alliages métalliques et de la plupart des pièces de monnaie du monde, représente 90% des recettes à l’exportation de la Nouvelle-Calédonie. Détenant ¼ des réserves mondiales, la Nouvelle-Calédonie est le 6e producteur mondial de ce minerai transformé pour l’industrie (aéronautique, électronique...). Bien que d’autres minerais aient également été exploités sur la Grande Terre (cobalt, cuivre…), le nickel est particulièrement lié à l’histoire de la Nouvelle-Calédonie. La teneur moyenne des gisements calédoniens est 36% supérieure aux gisements du reste du monde, ce qui explique la ruée ininterrompue vers cette manne depuis la fin du 19e siècle.
Le premier à découvrir cette richesse, Jules Garnier, participera vers 1880 à la création de la « Société Le Nickel » (SLN) dont l’usine de Doniambo est toujours en activité à Nouméa. Elle appartient actuellement au groupe Eramet mais les trois provinces de la Nouvelle-Calédonie y sont représentées à travers la Société Territoriale Calédonienne de Participation Industrielle (STCPI).
D’autres industriels étrangers ont également réussi à se positionner sur le marché calédonien. A la fin des années 1990, une multinationale détentrice d’une nouvelle technique d’extraction, porte le projet de création de l’usine de Goro dans le Sud de la Nouvelle-Calédonie. Cette usine (Vale NC), entrée en production en 2010, appartient aujourd’hui au groupe brésilien Vale Inco.

Enfin, les Kanak, longtemps tenus à l’écart de l’« or vert », ont également cherché une voie d’accès à cette ressource minière que les indépendantistes placent alors au centre du processus de décolonisation. Dès 1988, les indépendantistes achètent au député loyaliste Jacques Lafleur, la Société Minière du Sud Pacifique (SMSP). En 1997, au moment de renégocier les accords de Matignon, les indépendantistes de la SMSP imposent un préalable minier destiné à rééquilibrer les activités économiques entre la province Sud et la province Nord. En échange d’un autre massif cédé à la SLN, ils récupèrent le massif du Koniambo qui sera en mesure d’alimenter une nouvelle usine en province Nord. La SMSP détient aujourd’hui l’usine Koniambo KNS achevée en 2013 avec le groupe suisse Xstrata (aujourd’hui Glencore) et possède 51% d’une usine de transformation en Corée du Sud en partenariat avec un industriel coréen (POSCO). Les indépendantistes misent sur le contrôle des ressources minières permettant ensuite « l’investissement des bénéfices provenant de la mine dans des secteurs économiques durables comme le tourisme et l’aquaculture ».

La hausse de la demande de nickel sur le marché mondial a tout d’abord été une véritable aubaine pour les trois principaux opérateurs miniers. En effet, la montée en puissance de la production de nickel (13,1 millions de tonnes humides extraites correspondant à 178 000 tonnes de nickel contenu en 2014) a entraîné une hausse des exportations métallurgiques (+33% en valeur) vers les principaux clients de la Nouvelle-Calédonie : Chine (25%), Taïwan (13%), France (12%) et Australie (12%).
Même s’ils ne sont pas exempts de tout reproche (embauche de salariés philippins au moment de la construction de l’usine de Goro, fuite d’acide dans l’environnement lors d’un incident technologique…), ces projets miniers ont eu un effet d’entraînement sur toute l’économie de la Nouvelle-Calédonie.

Cependant, dans le contexte actuel de baisse des cours du nickel (prix divisé par 3 depuis 2011), les trois usines calédoniennes cumuleraient près de 800 millions d’euros de perte en 2015. Cet effondrement entraînant une importante baisse d’activité a déclenché un mouvement social initié par les « rouleurs » qui convoient le nickel de la mine aux terminaux de chargement. Elle est aussi à l’origine d’un blocage politique en Nouvelle-Calédonie. Le pacte minier conclu en 2009 par le Congrès prévoyait en effet que le minerai extrait sur l’île ne devait pas être « bradé » et envoyé à l’état brut, notamment vers la Chine. Face à la chute des revenus du nickel, des divergences sont cependant apparues au sein des deux principaux groupes politiques, certains indépendantistes et certains loyalistes réclamant l’autorisation d’exporter du minerai brut afin de compenser en volume les revenus perdus sur le marché. Par ailleurs, le gouvernement français décide début 2016 d’apporter un soutien financier à la SLN. L’usine Doniambo de Nouméa s’est en effet vue contrainte à suspendre la construction d’une nouvelle centrale électrique en raison des pertes accumulées par le groupe. En août 2016, l’Etat français annonce qu’il efface une dette de 280 millions contractée à partir de 1975 par la Nouvelle-Calédonie dans le cadre de compensations liées aux variations des cours du nickel. Enfin, en octobre 2016, l’usine du Nord (Koniambo KNS) confrontée à une forte concurrence indonésienne se résout à licencier 140 personnes dont 50 CDI locaux dans le cadre d’un plan de réduction des coûts qu’elle présente au groupe Glencore.

Tout en étant consciente de la fragilité d’une économie basée sur une rente minière, la Nouvelle-Calédonie place aujourd’hui encore le nickel au centre de son pacte de développement. La gestion de la ressource minière reste également une question éminemment stratégique pour la souveraineté du pays, ce dernier ayant aujourd’hui besoin de favoriser l’essor d’autres secteurs économiques (tourisme, agriculture…) qui pourraient participer au rééquilibrage du territoire et diversifier les exportations. De jeunes entrepreneurs calédoniens s’inspirent de modèles économiques tournés vers des consommations locales et plus respectueuses de l’environnement. Des marchés de producteurs se développent, des jeunes se lancent dans de micro-productions de vanille, de miel… Il peut aussi s’agir de petites entreprises kanak comme « Serei no Nengone » qui exporte du santal auprès de grands parfumeurs parisiens tout en mettant l’accent sur la pérennisation de la ressource et le développement local.

Les limites du rééquilibrage et du développement économique

La Nouvelle-Calédonie dispose d’atouts et de réserves de nickel mais sa petite taille limite aussi ses possibilités de développement économique. Face à l’injonction au développement, elle se retrouve acculée à de véritables paradoxes. D’un côté son lagon est inscrit au patrimoine mondial de l’humanité et de l’autre elle continue à miser sur une exploitation minière, très polluante pour ce petit territoire. Malgré le développement de l’offre touristique, le dynamisme de certains secteurs comme l’aquaculture et le potentiel lié à une biodiversité exceptionnelle, l’économie calédonienne manque également de diversification. Le rééquilibrage entre les territoires est par ailleurs loin d’être achevé car la province Sud continue à totaliser 81% du PIB calédonien. Il reste donc beaucoup à faire pour sortir d’une « économie sous serre » et relever les défis économiques capables d’assurer durablement l’avenir de la Nouvelle-Calédonie.

Jean-Marie Tjibaou, qui disait partager lui-même une part d’humanité avec la société occidentale, regrettait que les Occidentaux, ignorant tout de sa culture, ne puissent pas partager, de leur côté, une part d’humanité avec la société kanak. Dans cette économie de demain, levier pour la construction du destin commun, d’autres modèles économiques s’inspirant des valeurs de la société kanak ne pourraient-ils pas émerger et aider à la construction du pays ?

Notes

[1Le recensement ethnique a été autorisé en 2009 en Nouvelle-Calédonie, alors qu’il est interdit en France, dans la mesure où ces données sont capitales dans l’application de l’accord de Nouméa et l’évaluation des résultats de la politique de rééquilibrage. Le recensement permet de mesurer la répartition de la population selon la communauté d’appartenance. La question posée est : « A quelle(s) communauté(s) estimez-vous appartenir ? En 2009, 8 communautés étaient proposées : européenne, indonésienne, kanak, ni-vanuatu, tahitienne, vietnamienne, wallissienne et futunienne, autre asiatique ou réponse ouverte. Depuis 2009, les personnes ont la possibilité de déclarer une appartenance à plusieurs communautés.

[2A l’origine, la coutume est à la base du système de relations sociales et fonde le socle des valeurs primordiales de la société kanak (respect, pouvoir de la parole…). La coutume s’exprime lors des événements importants partagés par des clans rassemblés autour d’une chefferie. Les responsables coutumiers prennent alors la parole et évoquent l’histoire et la généalogie des clans. Des dons symboliques sont échangés avec les autres clans présents. Le sens du mot coutume s’est élargi à l’art de vivre mélanésien. Il s’apparente au geste coutumier que doit accomplir, lors de sa venue, une personne étrangère à une tribu. Ce geste consiste en un don symbolique (manou ou pièce d’étoffe, tabac, petite somme d’argent…) fait au responsable coutumier et à un échange de paroles (exprimer son respect, les raisons de sa venue…) et de rituels codifiés (poser son présent devant le responsable coutumier, ne pas l’interrompre lorsqu’il parle…) au moment de ce premier accueil.

[3SAND, Christophe. In : .Le sleep de la jeunesse kanak, le Monde, 05/12/2012

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