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Dossier Les biens communs numériques

La négociation des contributions aux wikis publics : un apprentissage de gestion des communs ?

, par GOLDENBERG Anne

Les wikis sont des sites web éditables par leurs utilisatrices et utilisateurs. Ils permettent la construction collaborative d’un corpus de connaissances organisées par des liens hypertextes et gérés collectivement. Le plus connu des wikis est sans doute l’encyclopédie libre Wikipédia, mais de nombreux autres wikis existent, comme les sites web publics, ou encore les plates-formes collaboratives internes à des organisations. Le concept de wiki a été inventé en 1995 par Ward Cunningham, peu de temps après l’apparition du World Wide Web (rappelons que le World Wide Web (WWW) est une couche de l’Internet qui offre aux utilisatrices et utilisateurs une navigation largement hypertextuelle. Des navigateurs permettent ainsi de parcourir cet espace informationnel sans avoir recours aux répertoires et portails d’informations, ce qui était la norme avant l’arrivée du Web). Il s’agissait de palier à une attente non remplie par l’arrivée du Web : permettre aux utilisateurs de rajouter eux-mêmes des liens entre les sites. Le mot wiki signifie « vite » ou « informel » en hawaïen. Les wikis permettent également de rendre l’édition plus rapide, et plus simple . Dans les années 1990, il fallait passer par un serveur FTP et bien souvent par un webmestre pour mettre le contenu d’un site web à jour. Depuis les années 2000, plusieurs logiciels permettent de construire des sites web permettant une édition directe en ligne, comme par exemple les blogues ou les systèmes de gestion de contenu. Les wikis se distinguent aujourd’hui par la dimension collective de la gestion des contenus mis en ligne. Un des défis est d’ailleurs la gestion de la rapidité de cette édition collective qui remet souvent en question la légitimité des wikis car il est facile d’en changer rapidement le contenu. Or, si le mécanisme technique autorise en effet la rapidité, ce sont des mécanismes sociaux qui prennent le relais pour gérer cette rapidité. Ainsi, dans les wikis les plus matures, les contributeurs et contributrices se dotent de règles de participation et discutent de la légitimité des contenus en cas de litige. La négociation des contributions dans les wikis publics devient alors le lieu d’apprentissage de la gestion d’un commun numérique : celle de la validité des connaissances publiques.

Dans cet article, nous allons décrire les modalités générales de création de connaissances sur un wiki. Nous allons ensuite présenter un exemple de négociation d’une page wiki, sur le portail québécois de Wikipédia. Cette négociation illustre bien les modalités de gouvernance d’un bien commun numérique, en l’occurrence une page wiki publique.

Les wikis comme lieu de passage d’une communauté de pratiques à une communauté épistémique

L’un des premiers usages collectifs de l’Internet a été de rassembler des passionnés, des experts et des amateurs en communautés de pratique. Ils se regroupent alors notamment pour mettre en commun des savoirs-faire, échanger des conseils et construire ensemble une communauté d’apprentissage. Ces regroupements permettent aussi un renforcement identitaire autour d’une pratique commune. Par exemple, le fait de partager une histoire d’apprentissage participe à une reconnaissance mutuelle des membres et devient source d’identité. Une communauté de pratique est également caractérisée par l’existence de frontières, qui peuvent être repérées par des marqueurs explicites d’appartenance (surnoms, blagues, rites d’initiation). Les membres développent et partagent un répertoire de vocabulaire commun plus ou moins spécialisé, mais plusieurs façons de faire peuvent coexister et être documentées comme telles. De nombreux wikis ont ainsi été utilisés pour documenter les pratiques d’une communauté : il s’agit pour les membres d’une communauté d’augmenter leurs compétences sur un sujet.

Les communautés de pratique ont comme caractéristique d’être fermées sur elles-mêmes : les connaissances produites sont d’abord destinées à leurs membres. Une communauté de pratique devient cependant une communauté épistémique quand les membres commencent à vouloir délibérément écrire pour un public externe [1]. Dans une communauté épistémique, on retrouve ainsi certaines des caractéristiques d’une communauté de pratique, comme une reconnaissance mutuelle, des marqueurs d’appartenance, mais la production de connaissance pour un public externe transforme les modalités de contribution. La validité des connaissances produites peut notamment mettre en jeu la légitimité de la communauté.

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Photographie de groupe de Wikimania 2012, prise le 14 Juillet 2012. Photo Adam Novak CC BY-SA 3.0

L’intelligence collective a besoin d’espaces de discussion

Deux métaphores ont souvent été utilisées pour décrire la création de connaissances sur les wikis :
celle de l’intelligence collective et celle de la stigmergie.

L’intelligence collective renvoie à une appréciation de la compétence d’une foule ou d’un groupe pour traiter d’une question, compétence qui serait supérieure à celle d’un petit nombre de participant.e.s. Cette métaphore reste selon nous insuffisante pour décrire la multitude de chemins et les solutions organisationnelles qu’un collectif peut prendre pour produire des connaissances. Il faut en décrire les mécanismes possibles.

La stigmergie est un mécanisme de coordination indirecte dans un environnement émergeant auto-organisé, qui permet aux individus de communiquer entre eux en modifiant leur environnement. Les traces laissées par une action stimulent l’accomplissement de l’action suivante, que ce soit par le même agent ou un agent différent. Les individus bâtissent sur les actions existantes, ce qui conduit à l’émergence spontanée d’une activité d’apparence cohérente et systématique. Cette forme d’auto-organisation produit des structures complexes sans avoir besoin de plans, de contrôle ou même de communication directe entre les agents. Cette métaphore est très utile pour décrire la façon dont fonctionne un wiki, notamment à son stade initial : les écrits, les liens manquants, les phrases à compléter ou encore les pages à créer constituent différentes modes de coordination qui ne nécessitent pas de discussions. Mais comme une communauté épistémique se doit de produire une forme de cohérence de discours, il arrive nécessairement un moment où la stigmergie ne suffit plus.

Les chercheurs qui ont étudié les communautés épistémiques en ligne (comme les wikis) ont démontré que celles-ci nécessitaient trois types d’espaces pour se développer : des espaces d’implémentation, des espaces de documentation et des espaces de discussion [2]. Pour ce qui est des wikis, puisqu’ils constituent le support même d’implémentation des avancées, la documentation de cet avancement est automatiquement archivée par l’historique des pages. Mais comme dans le développement des logiciels libres, les contributeurs aux wikis publics s’appuient aussi sur des outils de discussion. Dans certains wikis, des pages de discussion sont ainsi directement associées aux pages en construction. C’est le cas dans Wikipédia. D’autres communautés ont opté pour des espaces dédiés à la discussion, comme des canaux IRC (Internet Relay Chat – un outil de discussion de groupe synchrone) ou encore des listes de discussion par courriel. Comme l’ont décrit Barcellini et Détienne (2003), les échanges de courriel se réalisent souvent dans la journée même et jouent un rôle important dans le maintien du lien social, l’accueil des nouveaux participants, la réparation d’une mésentente. Mais ces outils servent aussi très largement à évaluer, négocier, proposer et organiser des contributions qui ont été faites sur le wiki. On retrouve aussi, dans les pages et les listes de discussions, de nombreuses interventions à caractère politique, qui vont aller chercher des procédures établies, les remettre en question ou chercher à provoquer une transformation de ces procédures. Nous avons donc affaire ici à un type de relation sociale qui autorise la sélection, le perfectionnement ou le refus de ce qui est apporté au collectif. La discussion et la négociation jouent donc un rôle important dans la validation des contenus, mais aussi autour d’une certaine politisation du rapport aux connaissances.

Gestion d’une controverse en plein débat médiatique

Pour comprendre comment une communauté gère une négociation sur un wiki public, je vais analyser ici une controverse sur la page Accommodement raisonnable de Wikipédia. Au Canada, un « accommodement raisonnable » désigne l’assouplissement d’une norme afin de contrer la discrimination qu’elle peut possiblement engendrer. Le concept d’accommodement raisonnable a fait l’objet d’un important débat au Québec dans les dernières années. Fin 2006, en pleine campagne électorale, un candidat politique attribue un grand nombre de requêtes d’accommodements à des groupes ethniques et religieux minoritaires. Plusieurs médias de masse présentent alors ces requêtes comme étant dérangeantes et contraires aux valeurs québécoises. À l’origine forgé pour le monde du travail , avec pour objectif celui de veiller à la bonne entente d’une société diversifiée, le terme « accommodement raisonnable » acquiert soudainement une connotation péjorative. En janvier 2007, une municipalité du Québec déclare publiquement avoir créé une liste de normes de vie pour d’éventuels immigrants et demande au gouvernement d’amender la Charte québécoise des droits et libertés à ce sujet. Dans les semaines qui suivent, deux autres municipalités se joignent au mouvement. Beaucoup de groupes citoyens s’insurgent contre ces dénonciations qui leur paraissent racistes et qui semblent montées de toutes pièces. En février 2007, le gouvernement annonce la mise sur pied d’une commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles qui a duré plusieurs mois et a fait l’objet d’une couverture médiatique significative.

En écho à ce débat social, les contributeurs du Projet Québec de Wikipédia doivent faire face dès 2007 à une multiplication de guerre d’édition, d’actes de vandalisme, mais aussi à l’insertion de nombreux propos haineux, violents et racistes sur la page décrivant la notion d’accommodements raisonnables. Cette page, jusqu’alors très peu remarquée, se voit apposer un bandeau qui signale un manquement à la neutralité. Au sein de Wikipédia, ce genre de bandeau agit comme une alerte : la légitimité d’un contenu devient alors fortement suspecte. Pour gérer les difficultés liées à l’écriture de cette page jusqu’alors sans histoire, deux propositions différentes sont avancées :

1) Sur la page de discussion adjacente à la page de contribution, un premier utilisateur propose d’insister sur les accommodements raisonnables faits pour les handicapés, qui concernent un usage plus consensuel que ceux faits pour les personnes issues de l’immigration. Cette suggestion provoque une série de suggestions du même ordre. Cette première proposition tente de compléter le contenu pour le rendre moins controversé, mais le débat continue et cette stratégie semble échouer.

2) Un autre utilisateur suggère de mettre en place une page spécifique concernant la « controverse québécoise sur les accommodements raisonnables ». Cette suggestion provoque également plusieurs réponses qui renvoient aux origines du problème de neutralité. Comme il est plus facile d’établir un consensus sur les termes de la controverse que de travailler sur le contenu même de l’article, cette stratégie est un succès. En créant la page Controverse québécoise sur les accommodements raisonnables, les contributeurs peuvent ainsi se mettre d’accord sur une chronologie d’événements et une diversité d’approche.

La négociation des contributions dans les wikis : un savoir-faire de gestion des connaissances communes

Selon Christian Thuderoz [3], la négociation est un type de lien social poussé par l’intérêt, orienté vers la morale et structuré autant par le conflit que par la recherche de consensus. Lorsqu’une négociation se déroule dans cette intention, nous sommes bien face à un commun au sens défini par Olstrom. En effet, pour qu’ils puissent être valides et pertinents, les wikis épistémiques se sont donné des définitions et des frontières thématiques. Pour pouvoir fonctionner collectivement, les wikis se sont dotés de règles régissant la contribution à l’espace collectif, qui répondent aux spécificités et besoins locaux. Les individus impliqués dans la communauté peuvent généralement intervenir sur ces règles et disposent d’un système de sanctions graduées.

Par contre, ces règles ne sont pas toujours respectées ou connues des membres extérieurs, et c’est lors de désaccords qu’elles apparaissent. Par ailleurs, s’il existe des mécanismes de résolution des conflits accessibles et peu coûteux, bien des conflits restent régulés par la force (guerre d’édition, insultes, accusations) et c’est encore trop souvent l’usure qui clôt la négociation [4].

Ainsi, il n’y a pas toujours négociation : des contributions bien intentionnées se transforment souvent en guerre d’édition, ou en débat infini pour avoir le dernier mot. Or, la résolution de ces conflits n’est pas fréquemment valorisée. Au sein de Wikipédia, une personne dite « administrateur » est le seule à pouvoir techniquement intervenir pour bloquer ce genre d’agissement et il est plus fréquent que ce soit les observateurs et observatrices de la guerre d’édition qui interviennent pour aider à réorienter la dispute vers une recherche de consensus. La présence d’habitué.e.s aide notamment à prévenir certains dérapages, mais aussi des pertes de temps. Certain.e.s prennent alors un rôle qui se rapproche de la facilitation.

Notes

[1Cohendet, Patrick, Frédéric Créplet et Olivier Dupouët. 2003. « Innovation organisationnelle, communautés de pratique et communautés épistémiques  : le cas de Linux ». Revue française de gestion, no 146, p. 99‑121.

[2Barcellini, Flore, Françoise Détienne, Jean-Marie Burkhardt et Warren Sack. 2005. « A study of online discussions in an Open-Source community : reconstructing thematic coherence and argumentation from quotation practices ». Communities and Technologies 2005 (Proceedings of the Second Communities and Technologies Conference, Milano 2005), p 301-320. Springer.

[3Thuderoz Christian. 2000. Négociations. Essai de sociologie sur le lien social. Paris : Presses universitaires de France.

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