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Dossier L’Albanie face à son passé

La formation de l’État albanais contemporain : une Albanie sans de nombreux Albanais

, par Forum Réfugiés-Cosi

L’albanais est parlé par environ 6,8 millions de locuteurs, répartis inégalement entre deux principaux dialectes, le guègue et le tosque (qui eux-mêmes se subdivisent en d’autres dialectes). Cependant, en 2008, l’Albanie comptait seulement 2,8 millions d’habitants (dont 90% d’albanophones). Les albanophones sont en effet présents en nombre dans la région des Balkans : Kosovo, Macédoine ou Monténégro, notamment. Cette présence à l’extérieur du pays est le résultat d’un découpage territorial quelque peu hasardeux hérité du début du XXe siècle et que l’Albanie a eu du mal à contester en raison de voisins puissants tout au long du siècle. Pourtant, l’idée d’une « Grande Albanie », réunissant sous un même drapeau l’ensemble des albanophones, date de la fin du XIXe siècle. Le nationalisme albanais prend encore aujourd’hui ses inspirations dans cette idée.

La première République d’Albanie amputée d’une grande partie des Albanais

L’actuel territoire d’Albanie est occupé au IIe siècle par le Royaume d’Illyrie. Le terme albanoï est apparu un peu plus tard et désignerait les habitants de cette région. Les Albanais se réclament ainsi les descendants des Illyriens et revendiquent une présence historique dans la région. Au cours de l’occupation de l’Empire ottoman qui débute au XVe siècle dans la région des Balkans, les Albanais, au contraire des autres peuples comme les Serbes (chrétiens orthodoxes), se convertissent massivement à l’Islam. Cette conversion leur permet d’accéder à un statut social bien plus avantageux, les chrétiens étant relégués à un simple statut de paysans. L’invasion ottomane provoque ainsi une grande vague de migrations vers l’Italie parmi ceux qui refusent de se convertir. La langue albanaise est peu à peu totalement interdite, d’abord dans les lieux d’enseignement, puis même dans la vie quotidienne. Cette politique d’interdiction de la langue albanaise a eu des effets désastreux sur le taux d’illettrisme, dont les conséquences seront particulièrement visibles à la fin du XIXème siècle. Malgré cela, la langue parvint à survivre au fil des siècles.

En 1912 et 1913, les guerres balkaniques éclatent. L’Empire ottoman, affaibli, fait face à une coalition formée par la Serbie, la Grèce, le Monténégro et la Bulgarie, et soutenue par la Russie. L’Empire ottoman cède rapidement et se retire des Balkans. Les négociations sur les découpages territoriaux commencent 1912 et tournent vite en défaveur de l’Albanie : 60% seulement des territoires peuplés d’albanophones lui ont sont octroyés. Les autres albanophones se retrouvent alors en Serbie, dans la région du Kosovo, en Macédoine ou au Monténégro. Les frontières ne sont arrêtées et acceptées qu’en 1921, après un ultime affrontement entre la Yougoslavie (fondée en 1918 et appelée dans un premier temps Royaume des Serbes, Croates et Slovènes) et l’Albanie.

Lors de la Seconde guerre mondiale, l’Italie de Mussolini occupe l’Albanie et prend possession des territoires peuplés d’albanophones, défendant l’idée d’une « Grande Albanie ». Dès 1941, le Kosovo est intégré à l’Albanie. Mais la résistance à Mussolini est bien réelle et est soutenue par la Yougoslavie de Tito, arrivé au pouvoir en 1943. Les communistes albanais, fers de lance de la résistance à l’Italie fasciste, sont alors dépendants politiquement et militairement du pouvoir yougoslave. Au fur et à mesure de la perte d’influence de Mussolini dans la région, les communistes albanais n’ont d’autres choix que de reculer sur leurs revendications territoriales : la Yougoslavie reprend le contrôle du Kosovo, sans que les Albanais puissent riposter.

L’Albanie communiste : un pays qui s’isole et se ferme

Comme en 1912, l’Albanie ne peut faire valoir sa volonté de rassembler tous les Albanais au sein d’une même nation. La fin de la Seconde guerre mondiale mène au pouvoir Enver Hoxha, qui choisit de s’allier à l’URSS de Staline par crainte du puissant voisin yougoslave. Cette période communiste est marquée par un isolement croissant du pays, qui rompra ensuite ses relations diplomatiques avec l’URSS, puis avec la Chine. Cette période est également marquée par une politique ambiguë envers la Yougoslavie : si Enver Hoxha dénonce la façon dont sont traités les Albanais du Kosovo, il ne revendique rien, conscient d’un combat perdu d’avance. Complètement isolées, les autorités albanaises savent que les relations commerciales avec la Yougoslavie leur permettent de survivre et que leur puissance militaire est bien supérieure à la leur.
Enver Hoxha est un dirigeant autoritaire. Les seules sorties du territoire autorisées concernent des universitaires se rendant à l’Université de Pristina, au Kosovo. Durant cette période où l’État est omniprésent, des milliers de personnes sont enfermées dans des camps, ou condamnées à mort, pour des raisons politiques.

L’Albanie contemporaine : une ouverture politique et économique dans la douleur

En 1991, l’Albanie s’ouvre et laisse à découvrir un pays ruiné, le plus pauvre du continent européen. Les années 1990 sont donc pleines de défis. Le premier réflexe a cependant été la fuite, pour beaucoup d’Albanais. Une première vague de migrations est observée lors de l’ouverture des frontières.
En 1992, avec l’arrivée au pouvoir du premier président élu Sali Berisha, du Parti démocratique (à droite sur l’échiquier politique), les autorités entreprennent une politique de privatisation généralisée, qui ne cesse depuis, tous gouvernements confondus. Cette politique provoqua des licenciements en masse et une baisse de la productivité, dans un pays déjà faible économiquement. Surtout, il s’est avéré que ces privatisations étaient faites de manière oligarchique et corrompue. En 1996, la survie économique du pays reposait essentiellement sur les transferts d’argent de la diaspora, et les réseaux financiers de type pyramidal. Malgré cela, le Fonds monétaire international (FMI) n’a eu de cesse d’encourager la poursuite voire l’accélération des privatisations et ce, même après la grave crise économique, financière et sécuritaire de 1997, expliquée plus loin. Encore une fois, de nombreux Albanais prennent la route de l’exil.
Ces privatisations avaient pour objectif annoncé de relancer l’économie du pays. Pourtant, en 2015, 40% de la population active est au chômage et l’État n’a plus rien à vendre : les rares secteurs encore publics ne permettront pas d’assurer la stabilité financière, ni de garantir une fragile paix sociale. La transition économique du communisme au capitalisme a été difficile, et les Albanais n’en voient pas les fruits. Peu d’entre eux ont confiance dans leurs dirigeants : après un régime autoritaire, ils ont découvert les failles d’un système certes démocratique mais toujours corrompu, dans lequel les intérêts personnels et les batailles d’égo semblent être plus importants que l’intérêt collectif.

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