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Dossier Baloutchistan : Région pakistanaise insoumise

La bataille des idées

, par CIIP

Le conflit pour le Baloutchistan n’est pas uniquement géopolitique, il est aussi idéologique. Ses acteurs ne cherchent pas seulement à obtenir la soumission ou l’indépendance, mais également à les légitimer. Il s’agit de confirmer ou d’infirmer l’existence d’une nation baloutche distincte. Ce qui pourrait entraîner l’adhésion de la communauté internationale sur l’indépendance ou son désaccord. Il n’est guère possible de comprendre les motivations des acteurs du conflit en ignorant sa dimension idéologique. Les historiens et politologues l’ont bien compris, et de nombreux travaux sont consacrés à la question de la nation baloutche. Sans rentrer dans le débat, il est possible ici de donner quelques repères, afin que les lectrices et lecteurs qui désireraient approfondir le sujet puissent se retrouver dans une littérature souvent contradictoire.

Panorama

À la suite du spécialiste des mouvements ethno-nationalistes du sous-continent indien, Martin Axmann (University of Freiburg), dans Back to the Future : The Khanate of Kalat and the Genesis of Baluch Nationalism 1915-1955, il est possible de repérer deux camps distincts dans la littérature :
1. Les universitaires pakistanais qui nient l’existence d’une nation baloutche, actuelle ou passée. Selon eux, les allégations allant dans ce sens ne visent qu’à légitimer le mouvement séparatiste et ne s’appuient sur aucune réalité historique ou géopolitique. Axman relève les travaux de Syed Aqbal Ahmad, Ayub Buksh Awan, Inamul Haq Kausar, Syed Abdul Quddus.
2. À l’inverse, certains universitaires baloutches s’efforcent de souligner les traces d’une nation baloutche qu’ils font remonter à travers les siècles, et négligent les récentes circonstances historiques et géopolitiques qui ont pu favoriser un sentiment d’appartenance chez les tribus baloutches. L’auteur distingue alors les travaux de Mohammad Sardar Khan Baluch, Mir Khuda Bukhsh Bijarani Marri, Inayatullah Baloch, Muhammad Saeed Dehwar, Jan Muhammad Dashti, et Taj Mohammad Breseeg.

Pour ce qui est des auteurs occidentaux, ils se sont souvent limités à des analyses sur la culture et l’organisation sociale baloutches (voir notamment les travaux de Paul Titus et Nina Swindler), dans le cadre ou non de l’interaction avec les événements politiques. Les travaux comme ceux de Axmann sont relativement isolés.

Repères lexicaux : Qu’est-ce qu’une nation ? [1]]

Le conflit baloutche est également une bataille pour les esprits. Il ne s’agit en aucun cas ici de se prononcer sur la réalité ou non de l’idée de nation. On peut cependant rappeler quelques éléments.
1. À la différence de l’État, l’idée de nation ne présuppose pas nécessairement que celle-ci bénéficie d’une souveraineté propre. Elle peut la souhaiter, ou la réclamer, mais alors que le terme d’État met l’accent sur l’entité politique, le terme de nation insiste sur la ressemblance de ses membres, qui partagent certains traits (descendance, langue, culture, valeurs…). La nation traverse les générations (elle inclut les morts, ainsi que celles et ceux qui ne sont pas encore nés).
2. Les chercheurs et chercheuses en sciences sociales ne considèrent plus l’idée de nation comme concrète, tel un critère objectif partagé par l’ensemble de ses membres, indépendamment de leur volonté. La religion ou la langue (qui peuvent être partagées par des nations différentes), la génétique, la culture, l’histoire ne sont plus retenus. La nation est actuellement vue comme un point de vue : lorsque suffisamment d’individus s’estiment faisant partie d’une même nation et agissent dans ce sens, alors ce point de vue devient réel dans ses conséquences, et le nationalisme devient concret dans ses répercussions.

Ce qui pose alors la question suivante : qu’est-ce qui peut susciter chez ces mêmes individus le sentiment d’appartenance à une nation ?
De fait, il ne semble pas que les Baloutches aient largement considéré appartenir à une même nation avant l’arrivée des colons anglais. Les unités politiques qui avaient été réalisées au cours des siècles passés (XVIe au XVIIIe) avaient pris la forme de confédérations, et l’on se définissait alors bien plus comme appartenant à une tribu que comme Baloutche. La présence d’ethnies distinctes au sein même des territoires baloutches semble accréditer cette thèse. On distingue bien des spécificités culturelles baloutches (langue, organisation sociale, morale, légendes), mais l’émergence d’une conscience nationale baloutche semble dater du XIXe.
Avec la colonisation britannique et la création du Pakistan, ce qui n’était qu’une idée s’est transformée en enjeu politique. Le gouvernement a mené une politique dite centralisatrice. Il est resté aveugle aux spécificités culturelles, ainsi qu’aux revendications d’une meilleure autonomie et d’un meilleur développement de la part des Baloutches. Ceux-ci s’emparèrent alors de l’idée de nation baloutche encore embryonnaire pour légitimer leurs revendications.

Le Pakistan était une idée apparue au sein de la Ligue musulmane, originaire d’Inde, et ni les Pachtounes ni les Baloutches ne s’étaient impliqués dans le projet de création d’un pays à majorité musulmane. Depuis sa création, le gouvernement pakistanais n’a eu de cesse de tenter de noyer les différentes identités ethniques dans une trop réduite homogénéité religieuse. La sécession du Pakistan-Oriental en 1971 n’a fait que le traumatiser davantage, craignant de voir le même scénario réapparaître au Baloutchistan. En ne laissant aucune place à l’idée d’une culture baloutche, il n’a guère fait qu’exacerber le sentiment nationaliste. À cela s’est ajouté les oublis répétés de promesses de développement de la province. Les Baloutches se sont ainsi sentis à la fois dépossédés des richesses de leur propre territoire, exclus de la politique d’un pays auquel ils n’avaient pas désiré appartenir, et se sont vus nier leur spécificité ethnique dont ils avaient récemment pris conscience.
Si Islamabad veut répondre aux enjeux actuels, et tenter de désamorcer le conflit qui dure depuis sa création dans la province baloutche, il doit envisager de tenir ses promesses. Commencer par reconnaître sa responsabilité dans l’état de sous-développement dans lequel la province est maintenue depuis trop longtemps, et admettre l’existence d’un peuple qu’on ne peut plus réduire à sa seule dimension religieuse.

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