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La Fondation Bill et Melinda Gates aide-t-elle les multinationales plus que les pauvres ?

, par VICE

Ce texte d’Oscar Rickett, publié le 21 janvier 2016, a été traduit de l’anglais au français par Sandrine Merle et Annabelle Rochereau, traductrices bénévoles pour Ritimo. Retrouvez l’article original sur le site de Vice ici : Does the Bill and Melinda Gates Foundation Help Big Corporations More than Poor People ?

Cette semaine, les riches et les puissants se rencontrent au sommet des montagnes suisses à Davos où ils travaillent à résoudre les problèmes de la planète qu’ils ont eux-mêmes créés. Nous savions déjà qu’ils respiraient un air plus sain et plus pur que le nôtre. Mais à l’heure où se déroule le Forum économique mondial, cette vérité est à prendre au pied de la lettre. Parmi eux, deux des personnalités les plus influentes de la planète, Bill Gates, le fondateur de Microsoft, et sa femme Melinda, profitent elles aussi de l’air vivifiant des Alpes. Leur organisation philanthropique, la Fondation Bill et Melinda Gates, a acquis une influence considérable sur les politiques sanitaires et agricoles mondiales. Avec une dotation de 43,5 milliards de dollars (38,6 milliards d’euros), elle est la plus grande organisation caritative du monde et, dans le secteur de la santé, elle octroie plus d’aide que n’importe quel pays.

Mercredi, le groupe militant Global Justice Now, un ardent défenseur des mouvements sociaux qui propose une alternative démocratique au pouvoir des multinationales, a publié un rapport intitulé « Gated Development ». Ce rapport dénonce le lien entre la Fondation et les pratiques d’évasion fiscale de Microsoft, son manque de transparence, ses relations étroites avec les multinationales, son soutien aux systèmes privés de santé et d’éducation ainsi qu’aux cultures génétiquement modifiées.

Global Justice Now demande la tenue d’une enquête internationale sur la Fondation Gates et son rapport s’attaque au « philanthrocapitalisme », une philosophie de plus en plus répandue qui consiste à appliquer des modèles économiques au domaine caritatif. En ce sens, l’organisation se fait l’écho du Global Policy Forum, qui affirme que les très riches organisations philanthropiques, comme les fondations Gates et Rockefeller, influencent l’élaboration des politiques à travers le monde.

Grâce aux méthodes employées par la Fondation, la justice sociale est sacrifiée sur l’autel du progrès technocratique. Par exemple, son travail en Éthiopie fait totalement abstraction des violations des droits humains commises régulièrement par cet État dictatorial, à l’instar des gouvernements des États-Unis et du Royaume-Uni. Ce programme de développement coïncide d’ailleurs en tous points avec les pratiques agricoles soutenues par les multinationales et la Fondation.

La Fondation Gates investit dans certaines des sociétés qu’elle finance. Elle détient des actions Monsanto et soutient à présent un certain nombre de projets qui bénéficient au fabricant d’OGM, tout en continuant à favoriser l’utilisation de produits chimiques et de graines brevetées. Global Justice Now souligne que cette politique affaiblit les mouvements pour la souveraineté alimentaire dans les pays en développement et soustrait le pouvoir des locaux pour le placer entre les griffes avides des dirigeants de multinationales. Des 669 millions de dollars que la Fondation Gates a accordés aux ONG pour le travail lié à l’agriculture, plus des trois quarts ont bénéficié à des organisations américaines, et seulement quatre pour cent aux ONG africaines.

Néanmoins, tout le monde n’est pas d’accord avec le rapport. Une source du ministère des Affaires étrangères éthiopien a déclaré à VICE : « En général, le travail de la Fondation est perçu comme une très bonne chose... Bill et Melinda sont venus tous les deux plusieurs fois et ont été très efficaces. »

La structure même de la Fondation Gates est critiquée. Elle n’a que trois administrateurs, Bill Gates, Melinda Gates et Warren Buffett, et ne rend pas de comptes aux institutions publiques à l’exception des déclarations d’impôts. Le fils de Warren Buffett, Peter, a écrit un essai très opportun sur le travail dans le secteur des organisations caritatives dans lequel il note que : « Grâce aux fonctions de mon père, j’ai pu occuper des sièges dans lesquels je n’aurais jamais pensé pouvoir m’asseoir. Dans toutes les réunions philanthropiques importantes, vous voyez des chefs d’État s’entretenir avec des gestionnaires de placements et des dirigeants de multinationales. Tous cherchent des réponses de la main droite à des problèmes que d’autres dans la même pièce ont créés de leur main gauche ».

Global Justice Now explique que l’ approche sélective de la Fondation Gates concernant certaines maladies et vaccins a fragilisé les services de santé publics dans toute l’Afrique, en détournant les priorités sanitaires « dans l’intérêt de riches donateurs (vaccins) plutôt que celui de systèmes de santé solides ». Un état de fait rendu visible par la crise Ebola, lorsque les organisations philanthropiques, uniquement concentrées sur cette maladie, ont été accusées de provoquer de manière fortuite l’effondrement des services sanitaires de base en Afrique de l’Ouest.

La Fondation affirme que l’implication du secteur privé est cruciale pour le travail qu’elle entreprend et que, depuis 1990, « l’extrême pauvreté, la mortalité infantile et le nombre de morts dus au paludisme ont été réduits de moitié, la mortalité maternelle de près de 50 pour cent et les nouvelles infections à VIH de 40 pour cent ».

La liste des compagnies dans lesquelles investit le Trust de la Fondation Bill et Melinda Gates est peut-être encore plus parlante. La Fondation souligne que « les donations qui financent la Fondation Gates sont gérées de manière indépendante par une entité distincte, le Trust de la Fondation Bill et Melinda Gates » et que le personnel de la Fondation n’a « aucune influence sur les décisions d’investissements du Trust et aucune visibilité sur ses stratégies d’investissement ou ses participations ».

Ces investissements financent pourtant au quotidien les activités caritatives de la Fondation. Des sociétés largement critiquées pour leur manque d’équité sociale, telles que Walmart, Coca-Cola, Pfizer et BAE Systems, comptent parmi celles qui bénéficient d’investissements en actions et en obligations d’une valeur totale de 29 milliards de dollars. De nombreux membres dirigeants de la Fondation travaillaient auparavant pour les multinationales dont la réussite de la Fondation leur profite aujourd’hui.

La liste des sociétés minières dans lesquelles la Fondation a des intérêts ressemble tristement à un annuaire des pontes de l’extraction des ressources naturelles en Afrique. Bill Gates est convaincu que le désinvestissement dans les énergies fossiles est une « fausse solution ». Une conviction mise en évidence récemment par le Guardian qui indique que la Fondation participe à hauteur d’1,4 milliard de dollars dans des sociétés de ce secteur industriel.

Les Gates ne sont pas des personnalités politiques élues. Ils ne sont pas des experts en politique. Mais ils disposent de sommes d’argent faramineuses. Que Gates ait fondé et gère une société de logiciels ne devrait pas lui donner un tel pouvoir d’influence sur les politiques internationales. L’image du geek au grand cœur « distribuant » sa fortune ajoute à la confusion puisqu’il est plus riche que 45 pays d’Afrique subsaharienne, et qu’en réalité elle ne cesse de s’accroître.

Dans son livre No Such Thing as a Free Gift : The Gates Foundation and the Price of Philanthropy (« Il n’y a pas de don gratuit : la Fondation Gates et le prix de la philanthropie »), la sociologue Linsey McGoey souligne qu’aujourd’hui, les fondations caritatives s’intéressent de très près à la façon dont l’argent de leurs dons est dépensé. La Fondation Gates affirme que c’est l’expertise de leurs partenaires qui guide leur stratégie, mais, Linsey McGoey avance que si les organisations caritatives d’hier s’appuyaient sur ceux dont les connaissances et expériences leur conféraient un vrai savoir-faire, les philantrocapitalistes d’aujourd’hui sont bien ceux qui décident pour tout le monde de la marche à suivre.

La Fondation Gates explique aux pauvres qu’ils ont davantage besoin de son argent que de justice économique, sociale et politique. Ce faisant, elle vient illustrer ce que la Grèce antique décrivait comme iatrogénique, c’est à dire que c’est « de l’intervention même du soignant que survient le mal ». Ceux qui possèdent la richesse mondiale étant de moins en moins nombreux, nous devrions commencer à nous inquiéter sérieusement de l’intervention du soignant.

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