Accueil > S’informer > Articles et traductions > La Bosnie, cœur d’Europe ?

La Bosnie, cœur d’Europe ?

, par DREANO Bernard

La Bosnie nous présente un de ces scénarios de troubles que l’on rencontre dans les autres villes européennes, mais aussi une des solutions : la lutte de ses citoyens pour la justice sociale, l’égalité et la démocratie. En fait la Bosnie nous offre une image de ce que l’Europe doit devenir pour ne pas retomber dans un désastre comme elle l’a fait il y a un siècle, quand l’assassinat de Franz Ferdinand à Sarajevo a marqué le début de la première guerre mondiale. A l’époque l’Europe n’a pas écouté, pas plus qu’elle n’a suivi l’image que la flamme olympique projetait sur ma fenêtre en 1984. Va-t-elle pouvoir comprendre le message que les citoyens bosniens lui envoient aujourd’hui ? Ne va-t-elle s’engager en déposant cette flamme que pour la voir surgir à nouveau, bientôt, dans d’autres lieux du continent, quand il sera peut être trop tard ?

Igor Štiks, in Bosnia presents a terrifying picture of Europe’s future The Guardian 14 février 2014.

La Bosnie-Herzégovine a attiré brièvement l’attention des médias internationaux. Ils ont ajouté quelques vues de Sarajevo au feuilleton mondial des révoltes contres les élites politiques et des protestations contre la corruption, avec images de places occupées et d’affrontements dans la rue.

D’autres protestations ont eu lieu ces derniers mois, ou sont en cours, dans toute cette région des Balkans et du Sud Est européen, dans les différents Etats issus de l’ancienne Yougoslavie [1], en Bulgarie, en Roumanie et, bien entendu aussi, dans leurs contextes spécifiques, en Grèce et en Turquie. Ce sont des mouvements étudiants contre la dégradation de l’éducation et la hausse des frais d’inscription comme en Croatie, Kosovo, Serbie, Monténégro, Macédoine... , des protestations contre la corruption et les privatisations prédatrices comme en Roumanie, Bulgarie, Monténégro..., des résistances d’ensemble aux politiques néolibérales et contre la mise en cause des droits sociaux (dont les retraites), comme en en Slovénie, Croatie, Serbie... et bien sur en Grèce, des mouvements contre l’autoritarisme, contestant les gouvernants, comme en Bosnie en Bulgarie... et bien sur en Turquie, avec le grand mouvement « Gezi ».

Qu’une telle contestation surgisse dans un pays particulièrement éprouvé comme la Bosnie-Herzégovine n’a rien d’étonnant.

De Dayton aux bébés sans papiers

C’est en Bosnie-Herzégovine que le conflit accompagnant l’effondrement de la fédération yougoslave a été le plus violent. La guerre de Bosnie (1992-1995) a été la plus meurtrière menée sur le sol européen depuis la deuxième guerre mondiale (près de 150 000 morts, la moitié de la population déplacée). Victime principale de la guerre, le pays s’est retrouvé en quelque sorte aussi victime de la « paix » après les accords de Dayton qui ont mis fin aux combats. Plus encore que les autres Etats post-yougoslaves il a été relégué au statut de « zone sensible » traité comme une banlieue lointaine et incertaine de l’Europe, que Europe a pourtant prétendu « aider » depuis vingt ans.

Dans le contexte actuel de récession économique, d’incurie politique et de désintégration sociale qui affecte toute la région, la Bosnie-Herzégovine souffre plus encore que les autres. Le taux de chômage avoisine les 40% (60% pour les jeunes), l’émigration est massive. L’économie est en ruine, l’industrie démantelée, les produits agricoles privés de leurs débouchés dans les pays voisins (notamment la Croatie depuis l’adhésion de celle-ci à l’Union Européenne). La « rationalité » néolibérale a signifié l’enrichissement spéculatif de quelques uns (ceux qui depuis la guerre tiennent les leviers de pouvoir) et l’appauvrissement des autres. Avec en plus la disparition de droits sociaux et la remise en cause d’acquis par exemple en matière de retraites, la destruction d’infrastructures et de services publics, par exemple les chemins de fer. Quant à la situation politique, elle est structurellement bloquée par ceux qui contrôlent les institutions mises en place après la guerre et les accords de Dayton de décembre 1995.

Rappelons que la « République de Bosnie-Herzégovine » comprend depuis 1996 deux « entités » la Republika Srpska (République serbe de Bosnie, 1/3 de la population) et la Federacija Bosne i Hercegovine (Fédération « Croato-Musulmane », 2/3 de la population), auxquelles s’ajoute au nord le petit district de Brko sous statut « ONU-spécial-neutre ». La Federacija comprend dix cantons aux pouvoirs importants, et 79 municipalités, la RS (plus centralisée administrativement) 63 municipalités. A cela il faut ajouter la présence d’un Haut Représentant de l’ONU (actuellement l’autrichien Valentin Inzko), et d’un Délégué « Représentant spécial » de l’Union Européenne actuellement le danois Peter Sorensen, qui disposent d’une mission militaire OTAN-UE d’un millier d’hommes (EUFOR-Althea). L’existence même de ces autorités de tutelle avec leurs personnels bien payés, indique que nous sommes encore, en Bosnie-Herzégovine, dans l’après-guerre.

Le système politique bosnien organise la représentation ethno-confessionnelle (à la manière du Liban). La présidence de l’Etat central est assurée à tour de rôle par un représentant d’un des « trois peuples constitutifs » Serbes (Orthodoxes), Croates (Catholiques), Bosniaques (Musulmans), le gouvernement central est formé de représentants des deux « entités », le parlement est constitué d’une Chambre des représentants dominée de fait par les partis qui dirigent les « entités » et d’une Chambre des « peuples constitutifs ». Les députés sont censés s’exprimer dans l’une des trois « langues officielles » : le bosnien, le croate et le serbe ! Mais comme tous les gens normaux ils parlent tous la même Naš jezik (notre langue). Au total la Bosnie-Herzégovine compte 14 gouvernements et près de 180 ministres (pour moins de quatre millions d’habitants) ! Les systèmes judiciaires sont différents dans chaque entité et plusieurs programmes scolaires s’affrontent dans le pays (parfois dans les mêmes établissements !). Enfin chaque pouvoir local organise son clientélisme et maitrise distribution de subsides et emplois publics, contribuant à figer les divisions. Les citoyens bosniens qui ne se reconnaissent pas dans les 3 peuples constitutifs ou qui tout en s’en réclamant, ne se reconnaissent pas ce système politique, sont de facto marginalisés.

Ce système permet aux « gouvernants » d’accaparer des pouvoirs (et des rentes d’aide extérieures) et d’échapper aux responsabilités. Chacun peut expliquer que tout blocage est dû aux « autres » : aux Bosniaques, Serbes, Croates, voire aux internationaux (UE, ONU). Les responsabilités sont renvoyées aux divers niveaux des municipalités, cantons ou entités. Tout est bloqué mais suffisamment de gens en tirent profit pour se satisfaire de ce blocage.

L’évidence de cette mal-gouvernance organisée est apparue de manière criante lors de la « révolution des bébés » au printemps 2013. Sommées par l’Union Européenne d’adopter le système unifié d’identification qui s’applique aux européens (notre numéro INSEE individuel) les « autorités » bosniennes ne sont pas arrivées à se mettre d’accord sur la mise en place de cette réforme. Résultat, faute d’identification, 4000 nouveaux nés se sont retrouvés sans papiers et un bébé est mort parce, n’existant pas administrativement, il ne pouvait pas bénéficier d’un passeport pour se faire soigner en urgence à l’étranger ! Furieux, des milliers de citoyens sont descendus dans la rue : « Taksim à Sarajevo » comme disaient certains manifestants en références aux mobilisations turques. Ils ont encerclé le parlement, forçant les députés à légiférer, occupé la rue, et violement contesté l’irresponsabilité des élites. Et cela partout dans le pays y compris à Banja Luka capitale de la Republika Srpska.

D’abord les flammes de la révolte, puis les « plénums »

Une fois passée la pression populaire et pacifique de la beba revolucija, chaque petite bande de potentats a repris son inefficacité courante et continué à défendre son système, ne manquant généralement pas d’opposer les intérêts “nationalistes ethniques“ de chacun au bien commun de tous. Pendant cette année 2013 on devait recenser la population (pour la première fois depuis le dernier recensement yougoslave, avant guerre, en 1990). Matière à nouvelles pressions des leaders des partis ethno-nationaliste qui ont demandé aux gens de s’identifier aux trois “peuples constitutifs“ (puisque la question de la “nationalité“ est posée par les recenseurs), cela pour mieux conforter leurs pouvoirs [2]. Les résultats, potentiellement explosifs, de ce recensement n’ont pas encore été rendus public, sauf en ce qui concerne la population globale : en valeur absolue le pays a perdu au moins 15% de sa population depuis 1991, Sarajevo le quart de ses habitants.

C’est de Tuzla qu’est partie la révolte actuelle. Tuzla est une ville ouvrière de 80 000 habitants du nord de la Bosnie ; elle a résisté pendant toute la guerre sans tomber dans l’ethno-nationalisme. Ces dernières années les cinq grandes industries qui employaient la majorité de la population ont été vendues, par l’Agence cantonale pour la privatisation, à des propriétaires privés qui ont cessé de payer les salaires et bradé les actifs. Les salariés ont perdu leurs emplois et leurs droits sociaux, y compris souvent leurs retraites. Ils ont organisé des manifestations régulières chaque mercredi pour demander des comptes aux autorités cantonales. Sead Causevic, le « Premier ministre » du canton de Tuzla, a refusé de les écouter et envoyé contre eux les « tortues » (les forces spéciales de la police). Ce qui a provoqué une vague de protestation sans précédent. Aux ouvriers se sont joints des étudiants et des lycéens, puis la population dans son ensemble... et même certains policiers !

Dans les jours qui ont suivi, la répression a provoqué l’extension, la radicalisation et la politisation du mouvement. Après avoir tenté d’aller manifester à Tuzla, des gens d’autres villes sont descendus dans la rue chez eux. A Zénica (autre ville industrielle ravagée), à Bihac, à Mostar, mais aussi à Banja Luka, la capitale de la Republika Srpska, et bien sur à Sarajevo. Des bâtiments publics (dont la présidence à Sarajevo) et des sièges de partis ont été attaqués. La démission des autorités a été exigée par les manifestants, et obtenue pour plusieurs “Premiers ministres” et membres de gouvernements cantonaux - les intéressés s’efforçant toutefois de conserver leurs confortables salaires !

Des manifestations de solidarités avec la « révolte de Tuzla » ont lieu à Belgrade, à Zagreb, au Monténégro.

Avec cette mobilisation, la contestation des autorités à tous les niveaux est devenue générale, chaque niveau de pouvoir a été mis en cause, les leaders des partis politiques ont été attaqués, qu’il s’agisse des partis nationalistes (les partis « démocrates » bosniaques, serbes ou croates et leurs avatars) [3] ou des sociaux démocrates (SDP-BiH) supposés non nationalistes (au pouvoir à Tuzla).

Du coté de la Federacija, les “élites” politiques mises en cause n’ont guère semblé en mesure de répondre à la situation. Il n’y a pas eu de propositions sérieuses de sortie de crise ; et si quelques personnalités se verraient bien en hommes providentiels (bien peu de femmes), peu probable que la population excédée soit prête à leur faire confiance. Plutôt que de reconnaitre leurs responsabilités nombre de dirigeants ont crié au complot, comme Zlatko Lagumdžija, le leader des sociaux démocrates et ministre des Affaires étrangères, qui a promptement dénoncé « la main de l’Europe », tandis que le chef du parti nationaliste croate HDZ a vu évidemment dans la critique de son parti un complot anti-croate et que le représentant bosniaque à la présidence Bakir Itzebegovic ne s’est pas senti préoccupé par les protestations ni concerné par quelque changement du système que ce soit. Milorad Dodic, le leader des nationalistes serbes et président de la Republika Srpska (avec son parti nationaliste serbe ripoliné aux couleurs social-démocrates, l’Alliance des sociaux-démocrates indépendants SNSD), s’est efforcé de présenter la contestation comme « croato-musulmane », voire comme un complot pour remettre en cause le partage « ethnique » des institutions du pays, et promouvoir une citoyenneté égale, et il s’est surtout préoccupé de garder sous contrôle la population appauvrie de RS.

On a parlé d’élections anticipées (les prochaines sont en octobre) comme moyen de sortie de crise mais la plupart des sortants s’inquiètent à l’idée de mettre en cause leurs précieux sièges et maroquins. De toute façon, à court terme, dans ce système institutionnel, et avec les partis et réseaux en place, une élection risque fort de reproduire quelque chose de guère plus reluisant que l’existant, dominé par les partis nationalistes et les sociaux démocrates, ces derniers n’ayant pas dans leurs pratiques montré une autre manière de gouverner. Malgré quelques tentatives, aucun parti politique alternatif n’a pu jusqu’à présent émerger.

Au cours du mouvement actuel des citoyens mobilisés ont, dans plusieurs villes, tentés de s’organiser et de présenter des plateformes de revendications. Des plénums ont ainsi surgi, d’abord à Tuzla, puis à Sarajevo et dans les autres villes de la Federacija (en Republika Srpska le pouvoir a, jusqu’à présent réussi à empêcher leur apparition). Les plénums sont des lieux de débats, d’élaboration de revendications, de propositions de projets.

C’est ainsi par exemple que les travailleurs et les citoyens de Tuzla ont demandé : la mise en place d’un gouvernement technique, composé d’experts apolitiques, n’ayant jamais eu de poste gouvernemental [dans] le canton de Tuzla jusqu’aux prochaines élections, que ce gouvernement puisse confisquer les propriétés acquises frauduleusement, prononcer l’annulation des accords de privatisation, rendre les usines aux travailleurs et recommencer la production dès cela sera possible ; que les salaires des représentants du gouvernement soient égalisés avec ceux des travailleurs du secteur public et privé, la fin des primes de toutes sortes et l’arrêt du paiement des salaires des ministres et autres représentants dont le mandat a pris fin [4]. Des revendications de ce type (gouvernement cantonal intérimaire, reprise de la production de certaines entreprises, contrôle de l’action de la police) ont été reprises dans d’autres plénums cantonaux. Si les plénums ne constituent pas, ou pas encore, des contrepouvoirs, ils ont formulé des revendications ponctuelles (démission de tel ou tel responsable), ou plus globales (autorités de transition avant de nouvelles élections).

Ce sont aussi des lieux de formation politique, de débats, de plateforme pour des propositions sur certains grands enjeux de gestion du pays. Dans les plénums on peut parler d’aménagement du territoire et protection de l’environnement, de reforme et unification du système judiciaire, de défense du code du travail et les droits des travailleurs, réfléchir à la réorganisation du secteur de l’énergie et des mines, imagine de mettre en place une politique en faveur de la jeunesse, et proposer une reforme de l’éducation...On est quelque part entre l’élaboration des cahiers de doléance et les assemblées soixante-huitardes... Entre l’utopie et des réformes immédiates ou des mesures concrètes pour débloquer un peu le système. Entre des rêves et des propositions qui pourraient cheminer dans la société et être portés demain par une nouvelle forme de mouvement politique.

Intégration européenne ou contribution à la désintégration sociale ?

La même chose que ce que faisaient les « indignés » de la Puerta del Sol à Madrid, les révolutionnaires de la place Tahrir au Caire ? Un mouvement durable et non violent ? Mais les plénums ne concernent qu’un petit nombre de citoyens. Les propositions peuvent être édulcorées, dévoyées, récupérées par un système toujours en place. Contre l’intégration citoyenne les discours de divisions ethno-claniques sont puissants. Et les Etats européens, et l’Union européenne, à travers leurs préconisations politiques, économiques et sociales, l’activité des « autorités » de tutelles, et l’affectation de certaines aides, ne contribuent guère à soutenir la transformation politique et sociale du pays.

Le plénum des citoyens et des citoyennes de Sarajevo s’est, dès sa constitution, adressé aux organisations et institutions internationales (comprendre les tutelles européennes et onusiennes) : « pendant des années vous avez invitez les citoyens de ce pays à agir de manière responsable. C’est précisément ce qui se passe depuis quelques jours en Bosnie Herzégovine - nous avons pris la responsabilité de nos vies, de la vie de nos parents et de nos enfants (...). Nous vous invitons à nous traiter d’autres protestations [dans le monde] où vous avez reconnu et célébré l’esprit de liberté, de justice, d’égalité indépendamment des incidents (...) Nous ne vous demandons rien d’autre que de rester attaché à ce que vous nous répétez depuis des années... » [5].

Il est vrai que la première réaction de Valentin Inzko, le Haut Représentant de l’ONU en Bosnie Herzégovine a d’abord été d’envisager de faire intervenir, face aux protestataires, la force militaire « médiatrice » EUFOR-Althea pour « stabiliser la situation ». Comme le ministre des Affaires étrangères turc Ahmet Davutoglu s’est aussitôt précipité à Sarajevo pour offrir lui aussi ses services pour « maitriser cette situation », les Bosniens ont ironisé sur le fait que ces deux « stabilisateurs » venaient des deux anciens empires, l’un d’Autriche, l’autre de Turquie...

Ensuite Inzko, son collègue Peterson « représentant l’UE », Catherine, Ashton (Haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité), Stephan Füle (commissaire européen à l’élargissement) se sont tous l’un après l’autre efforcé d’expliquer qu’il fallait « entendre » les protestations populaires, comprendre leurs fondements économique et sociaux, et que les autorités locales devraient « prendre leurs responsabilités ». Belles paroles. Mais qu’en est-il d’une éventuelle responsabilité de ces tutelles européennes et internationales, pour la politique qu’elles ont menées depuis vingt ans ? La question n’a pas à être posée. Car par définition pour ces eurocrates l’Europe est la solution : les manifestations en cours ont eu lieu pour des raisons claires, c’est un appel à se réveiller a ainsi expliqué Valentin Inzko au journal bosnien Vecernji List le 16 février, la priorité doit être de s’occuper des réformes socio-économiques et politiques qui sont dans l’intérêt des citoyens, la priorité doit aussi être de permettre à le Bosnie-Herzégovine d’avancer dans l’agenda d’intégration Euro-Atlantique.

Ces réformes socio-économiques dont il parle ce sont précisément ces recettes néolibérales préconisées depuis vingt ans dans toute la région. Leur mise en œuvre s’appuyant sur les acteurs du système ethno-clanique de pouvoir ont précisément abouti à la situation actuelle. Les privatisations catastrophe de Tuzla en sont l’exemple emblématique. L’articulation perverse entre une influence étrangère irresponsable et les pouvoirs locaux irresponsables et souvent corrompus, a produit un mécanisme d’inefficacité publique (mais de profits pour quelques uns).

Le processus « d’intégration européenne », a été vanté comme clé de tous les succès économiques et progrès démocratiques. La politique réellement existante de l’Union européenne a plutôt, comme le souligne Catherine Samary [6], organisé la périphérisation des peuples balkaniques. L’alignement inégal des pays de la région dans la file d’attente de l’adhésion à l’Union Européenne n’a fait qu’accentuer les frustrations, depuis que le premier de la classe slovène a été reçu en 2004 tandis que la Bosnie était reléguée « au fond près du radiateur ». Ce qui a conforté les courants nationalistes qui ont dénoncé des attitudes jugées méprisante et injuste des « Européens », tout en s’efforçant de capter les aides financières européennes. Pire l’Union n’apparaît plus comme la promesse de prospérité et de paix, mais d’austérité économique et d’inégalité, tandis que se développent au sein même des Etats membres, des Pays Bas à la Hongrie (sans oublier évidemment la France) des courants xénophobes.

La paix, au sens de l’arrêt des combats, a été imposée en 1995 par des puissances extérieures (Dayton) Ce n’était pas la paix au sens de la société apaisée où la sécurité humaine de chacun, c’est-à-dire la possibilité d’une une vie décente, est garantie Certains en Bosnie-Herzégovine ont pensé, parfois pensent encore, que ces puissances extérieures, principalement européennes, pouvaient contribuer à aider le pays à aller vers cette sécurité humaine pour tous, mais chaque fois qu’ils se sont tournés vers elles ou leur représentants leurs demandes n’ont pas été entendues. Les financements de multiples programmes à l’attention des ONG, « pour la paix », et pour la « démocratie », sont restés généralement sous le contrôle et conformes aux objectifs des bailleurs de fonds, mais peu ou pas établis avec les forces locales, ils n’ont pas (ou peu) favorisés l’auto-organisation de la société bosnienne. Un dernier exemple en date de cette « aide » c’est l’utilisation des deux millions d’Euros engagés en 2013-2014 par les Français, les Allemands et quelques autres pour « Sarajevo cœur de l’Europe » et par l’Union européenne en tant que telle, pour le « Programme Sarajevo 2014 » consistant à organiser des activités « célébrant » le centenaire de la première guerre mondiale, Des opérations à plus ou moins grand spectacle organisée en Bosnie sans vraiment tenir compte des demandes des populations locales, des capacités des acteurs locaux, des sensibilités des uns et des autres, et même quand l‘Union Européenne prétends que son programme Sarajevo 2014, a pour but de favoriser le processus de réconciliation dans les Balkans occidentaux [7] toutes les conditions de sa mise en œuvre ont été conçues pour entraver de facto la participation des organisations de la société civile locale.

L’événement de paix, qui se tient à Sarajevo les 6-9 juin [8], se veut au contraire construit avec les acteurs locaux et grâce aux moyens de la mobilisation militante. Il s’agit d’organiser ans la capitale bosnienne, moins de deux décennies après la dernière guerre en Europe, une rencontre internationale sur le modèle des forums sociaux mondiaux. Un moment de débats et d’échanges d’expériences sur les questions de paix et de sécurité, sur de conflits passés et présents, leurs causes et de leurs conséquences, sur l’insécurité pour les personnes et les sociétés, les luttes pour une vie décente, auxquels devraient participer des individus groupes et mouvements de Bosnie-Herzégovine, des Balkans occidentaux, d’Europe, de la Méditerrané, du Monde.

Un printemps pour longtemps ?

Quel sera l’effet du sursaut citoyen bosnien de ce printemps 2014 précoce ? Les changements dans le pays seront-ils cosmétiques ou réels ? Peut être, à brève échéance, ne va-t-on pas assister à un bouleversement considérable du système de gouvernance en place. Mais il est clair que cette « révolte de Tuzla » comme certains l’appellent, ce vaste mouvement de février 2014 en Bosnie, indique un réveil du mouvement social et va avoir des conséquences, bien au delà des échéances électorales prévue avant la fin de l’année

Dans les divers pays de la région ont voit se développer des mouvements contre la corruption, et les privatisations frauduleuses, contre la casse des services publics et l’accroissement des inégalités. Dans l’espace de l’ex-Yougoslavie se sont aussi des actions pour la défense du droit du travail, des luttes syndicales, avec même parfois des revendications autogestionnaires. Des débuts de coordinations régionales de mouvements apparaissent (par exemple entre mouvements étudiants), des lieux de discussions de nouvelles politiques se développent (par exemple le Forum Social des Balkans).

Mais les forces conservatrices, xénophobes et nationalistes sont toujours fortes, quand elles ne sont pas confortées par la montée de leurs homologues dans d’autres pays d’Europe. Et les politiques d’austérité imposées par les instances internationales et européennes continuent de provoquer les régressions sociales, et loin de contribuer aux relances économiques, contribuent aux pratiques de prédations et à l’accroissement des inégalités.

Les cœurs chaleureux des Bosniens ont réchauffé le paysage, mais la lutte entre le printemps et l’hiver ne fait que commencer...

Notes

[1Cf. pour ce qui concerne l’ex-Yougoslavie et l’Albanie, Catherine Samary : Les Balkans occidentaux ; Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine, Monténégro, Serbie. 17 janvier 2014 http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article30864

[2On trouvera une bonne explication de ce mécanismes de recensement dans les pays de l’ex-Yougoslavie dans l’article de Jean Arnaud Derens : Recensement hautement périlleux dans les Balkans, Le Monde diplomatique, août 2013

[3Les trois partis ethniques historiques qui se désignent tous comme partis « démocrates » le SDA (bosniaque), le HDZ (croate) et le SDS (serbe) et les quelques fractions qui en sont issues (dont le SNSD majoritaire en Republika Srpska)

[4Catherine Samary Révolte sociale en Bosnie-Herzégovine : « Qui sème la misère récolte la colère », 12 février 2014 http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article31076

[5Plenum građana i građanki Sarajeva, 9 février 2014, http://www.abrasmedia.info/

[6Catherine Samary : Les Balkans occidentaux...op.cit.

[7Sarajevo 2014 Programme, EuropeAid/135-143/L/ACT/BA

[8Cf. le site de l’Evènement : www.peaceeventsarajevo2014.eu

Infos complémentaires

Provenance veille internationale

Type de document article

Agenda Tous les événements

Sur nos sites Tous les sites

S'abonner aux lettres Les dernières lettres

Suivez-nous