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Dossier Les biens communs numériques

L’espace et ses technologies comme biens communs

, par GOLDENBERG Anne

J’écris ce texte en écoutant la Symphonie des planètes composée en 1992 à partir des captations des sondes Voyager I et II. On y entend des champs électromagnétiques et des ondes radio qui circulent entre les planètes, leur atmosphère, leurs anneaux, leurs lunes et les vents solaires. Ces témoignages sonores sont issus d’un voyage de milliards de kilomètres au-delà de la planète Terre.

Cette écoute me plonge dans l’espace hertzien : l’univers des ondes qui circulent entre nous, humains et non humains, objets électromagnétiques et masses planétaires. L’espace hertzien permet de penser ces relations dans une vision élargie, qui englobe la planète Terre et sa stratosphère, ses machines et ses habitant.e.s dans un même espace de vie et de communication.

De la même manière dont les sociétés occidentales ont décidé que la Terre leur appartenait plutôt qu’elles appartenaient à la Terre, l’exploration de l’espace a souvent été liée à des cultures de conquête, d’appropriation et de commercialisation. Mais des approches collectivistes, solidaires et communautaires semblent refaire surface. Certaines n’ont tout simplement jamais disparu, d’autres se réinventent, mêlant tradition, utopie, création artistique et innovations techniques qui renouent avec une vision de l’espace comme bien commun. Je présente ci-dessous différentes initiatives et différents projets de technologies spatiales antihégémoniques, artisanaux, et Open Source, qui contribuent à penser le rapport à l’espace et aux technologies spatiales comme des bien communs.

Contre le monopole satellitaire en cieux équatoriaux : le Movimiento de los sin satelite

En 1976, huit États traversés par l’équateur se rassemblent à Bogota (Colombie) pour discuter de l’orbite géostationnaire. L’orbite géostationnaire est une orbite terrestre située à environ 35 000 kilomètres à la verticale de l’équateur. Elle est utilisée principalement par des satellites de télécommunications et de télévision. Alors que l’orbite géostationnaire traverse chacun des pays de l’équateur, aucun ne possède alors de satellites : la plupart des emplacements ont été pris par les nations dominantes. À l’issue de la conférence, ces huit pays - la Colombie, l’Équateur, le Congo, l’Indonésie, le Kenya, l’Ouganda et le Zaïre, ainsi que le Brésil, en tant qu’observateur - ont proclamé la Déclaration de Bogotá qui affirmait leur souveraineté sur cette orbite, dénonçait les inégalités en matière de technologie et insistait sur les bénéfices que les technologies satellitaires pouvaient apporter à leurs pays. La Déclaration ne fut cependant jamais ratifiée par les Nations Unies [1].

En 2010, un groupe d’artistes militants propose de revisiter la Déclaration de Bogota. Celle-ci leur apparait comme une voix poétique forte affirmant la nécessité d’une appropriation collective de l’espace et des technologies satellitaires. C’est également dans ce même esprit que le Mouvement des sans-satellites (Movimiento de los sin satelite – en référence au Mouvement des sans-terre au Brésil) a été créé à la même période, pour recouvrir une plus grande autonomie technologique, spatiale et informationnelle. Le mouvement travaille à la création (DIY, collective, ouverte) et au lancement de satellites artisanaux dans l’espace gravitationnel terrestre. Voici un extrait du manifeste du mouvement des sans-satellites (traduction libre) :

"La conjecture de ce manifeste pointe vers l’horizon d’une rupture : le jour où nous serons en mesure de construire nous-mêmes, à la main, notre premier satellite et de l’envoyer dans cet espace déjà plein de dispositifs commerciaux et gouvernementaux. Notre satellite sera-t-il capable de transformer nos réseaux de télécommunication en quelque chose d’autonome ? Ou devrons-nous repenser complètement la technocratie pour y arriver par un but complètement différent ? Comment ?" (traduction libre [2])

Se présentant comme un hacklab nomade [3], le Mouvement des sans-satellites propose des performances artistiques et technologiques qui s’inscrivent dans une perspective d’appropriation collective des connaissances et des technologies libres. Il s’agit ainsi de lutter contre une appropriation privée, corporative et gouvernementale de cet espace, pour proposer des technologies produites au service du bien commun.

Antennes et satellites autonomes, artistiques et artisanaux 

Une kyrielle de projets d’antennes et de satellites artisanaux voient le jour sur la planète depuis une dizaine d’années. Beaucoup de ces projets rappellent les pratiques des radioamateurs : tous n’ont pas une vocation communautaire, mais on y reconnaît que le partage de connaissances techniques contribue à une avancée collective.

Les radioamateurs ont une longue expérience d’autonomie en terme d’émission et de réception par voies hertziennes. En plus des relais terrestres, ces communications fonctionnent via des satellites ou encore en s’appuyant sur l’ionosphère (la couche supérieure de l’atmosphère) comme rebond ou médium de transport des ondes. Le lancement de satellites artisanaux prolonge en quelque sorte cette vision d’une autonomie communicationnelle hertzienne, en laissant imaginer la possibilité d’avoir des moyens de communication planétaires, dépourvus de censure ou de dépendances commerciales ou étatiques.

D’un côté, le lancement de satellites constitue une prouesse technique qui conforte une démonstration de puissance et potentiellement un imaginaire de conquête. Plusieurs individus se targuent d’avoir pu envoyer leur propre satellite et des versions commerciales commencent aussi à être mises en vente. D’un autre côté, la conception d’antenne satellitaire comporte peut-être moins d’enjeux commerciaux et renvoie à un univers d’écoute et d’observation sensible, qui a notamment inspiré plusieurs artistes.

Ainsi, des initiatives s’organisent dans une perspective radicalement anticoloniale et anti-capitaliste. Le projet PENELOPE (Permanent Extended Network for Environmental Listening to Orbiting Phenomena of Earth) propose ainsi d’associer 4 stations d’observation terrestre et céleste, ainsi que des agences spatiales autonomes réparties dans 5 pays, dans le but de suivre le parcours de picosatellites comme ceux lancés par Mur.sat ou l’Agence Spatiale Palestina [4]. PENELOPE propose ainsi de rassembler des initiatives autonomes et citoyennes, dans un réseau de collaboration et d’inspiration planétaire, réaffirmant que l’observation et l’exploration spatiale sont du ressort des communs.

Dans la même lignée, l’organisation américaine à but non lucratif Media Development Investment Fund propose de concevoir un réseau WIFI s’appuyant sur de petits satellites pour fournir un accès gratuit à Internet partout dans le monde. L’Outernet vise notamment à contourner la censure sur Internet qui prévaut dans certains pays en donnant accès à un réseau simplifié, à partir de petits satellites appelés « CubeSats ».

Le Copenhagen Suborbital : une fusée construite selon des plans ouverts

Le Copenhagen Suborbital est une organisation à but non lucratif basée à Copenhague, au Danemark, dont l’objectif est de réaliser un vol suborbital [5] Le financement du projet est assuré par des commanditaires et des dons de matériel ou d’argent. L’équipe travaille selon des principes du matériel libre, tout en utilisant des solutions simples et existantes, et en privilégiant les solutions mécaniques aux solutions électroniques.

Le projet est principalement porté par deux personnes : Kristian von Bengtson, un architecte qui a déjà participé à des projets de conception de véhicules lunaires et qui est également coauteur d’un manuel de la NASA sur le design d’habitacle humain dans les navettes spatiales, et Peter Madsen, inventeur, artiste et entrepreneur qui a déjà réalisé trois sous-marins sur le même modèle de projet. L’équipe est épaulée par 20 spécialistes en physique, pyrotechnique, télécommunication et mécanique et reçoit de nombreuses collaborations en ligne et in situ. En juin 2011, l’équipe a lancé un prototype de fusée depuis une plate-forme située en mer Baltique.

À l’encontre des approches privatives, commerciales et concurrentielles, les explorations et les technologies utilisées dans le cadre du Copenhagen Suborbital sont documentées publiquement sur le site du projet : http://copsub.com. Diverses vidéos de tests et des expériences publiques viennent aussi appuyer l’ouverture et le caractère à la fois scientifique et expérimental du projet. Ce processus de construction ouverte contribue à une vision des technologies spatiales comme un possible bien commun.

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Voyage d’Apollo 11 sur la Lune (20 juillet 1969)

Source Wikipedia, Crédit de l’image : NASA (domaine public)

Conclusion sur le rôle de l’imaginaire spatial pour l’envisager comme un bien commun

On peut aborder la constitution de l’imaginaire terrestre et spatial de la même façon que Benedict Anderson (1983 [6] suggérait d’aborder l’imaginaire national. La médiatisation de la conquête de l’espace a ainsi participé à la création d’ « une communauté politique imaginée », réunissant des gens qui ne se connaissent pas, autour d’un sentiment d’appartenance à une communauté. En effet, l’exploration spatiale des années 60 fut largement documentée par les médias internationaux, venant nourrir un imaginaire planétaire, bien utile pour une réconciliation dans un climat de guerre froide. Comme première étape marquante, c’est le drapeau américain juché sur notre lune qui allait symboliser avant tout autant une vision de conquête et d’appropriation nationale, associée, par d’autres médias plus critiques, à une forme de pillage, de futilité ou d’avidité déplacée. L’usage du terme conquête renvoie d’ailleurs à une vision spécifique de la relation à l’espace comme une forme d’appropriation territoriale.

D’autres groupes investissent des visions plus communautaires de cette exploration. Ainsi, le Whole Earth Catalog, journal de contre culture américaine, dévoile en 1968, pour son premier lancement, la photo satellite de la sphère terrestre vue de l’espace. Il s’agit de la première image de la Terre dans son intégralité (Whole Earth). L’éditeur du catalogue, Stewart Brand y voit un puissant symbole, évoquant un sentiment de destin partagé, une planète sans frontière, faisant partie d’un espace très large.

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Couverture d’une des premières éditions du magazine Whole Earth Catalog.

Source Wikipedia, Licence : CC BY-SA 3.0

La science-fiction et le cinéma ont aussi beaucoup contribué à nourrir des imaginaires alternatifs à la conquête spatiale telle que dessinée par les États-Nations. Mais les créations et les explorations spatiales investies par les artistes, les artisans citoyens et les hackers ont été moins médiatisées que les conquêtes nationales. Ils contribuent cependant à investir un imaginaire planétaire par le biais de communauté de pratiques, de réseaux de diffusion et de sciences-fictions plus collectivistes. En documentant leurs pratiques et découvertes, ils participent à une construction des technologies spatiales en bien commun. En dehors des sphères nationales, étatiques et commerciales, des solidarités socio-techniques se mettent en place, ainsi que des luttes contre les monopoles et appropriations par les institutions dominantes. On peut souhaiter que ces autonomisations et mises en commun technologiques contribuent à produire une vision de la Terre et de l’espace comme un espace commun.

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