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L’entreprise Merck et les microbes africains

, par Red del Tercer Mundo

L’article a été traduit de l’espagnol au français par Mélissa Antonelli et Olivier Lagarde, traducteurs bénévoles à Ritimo. Retrouvez l’article en espagnol sur le site de Red del Tercer Mundo : Merck y los microbios africanos

Avec l’actuelle augmentation des infections résistantes aux médicaments, il serait difficile d’être contre l’identification et le développement de nouveaux antibiotiques. Généralement, ils proviennent de source naturelle, comme les microbes présents dans le sol. A travers l’étude de molécules produites par des bactéries présentes dans les sols africains, l’entreprise pharmaceutique Merck a découvert récemment deux nouveaux antibiotiques prometteurs, pour lesquels ils ont présenté une demande de brevet.

En vertu de la Convention sur la Diversité Biologique des Nations Unies et de son protocole de Nagoya sur l’accès et la participation aux bénéfices, les droits du pays et des populations, qui fournissent des prélèvements à partir desquels se créent de nouveaux médicaments, doivent être respectés. Cela comprend le respect du consentement préalable ainsi qu’un accord mutuel pour l’utilisation de la biodiversité. Pourtant, une étude sur les nouveaux médicaments obtenus par Merck en Afrique, révèle qu’il n’y a pas de preuve montrant que dans ces deux cas ces accords aient étés réalisés.

La kibdelomycine de la République Centrafricaine

Avec un revenu supérieur à 47 000 millions de dollars en 2012, Merck est la cinquième entreprise pharmaceutique du monde. Opérant avec sa filiale espagnole, le géant états-unien est en train de présenter des demandes de brevet pour le médicament appelé kibdelomycine, trouvé à partir d’une bactérie du sol (Kiddelosporangium sp.) ramassée dans une forêt de la République Centrafricaine.

Les circonstances de la collecte, la date, le lieu précis et qui l’a réalisé ne sont pas connus publiquement. Il s’agit d’un cas possible de biopiraterie dans lequel l’entreprise a un pouvoir économique beaucoup plus important que le pays ayant obtenu le produit. Le PIB de la République Centrafricaine, de 2 170 000 dollars, équivalant aux revenus de deux semaines et demie de Merck. 

Autre comparaison : le directeur général de Merck, Kenneth Frazier, a gagné plus de trois millions de dollars en 2011, soit le revenu annuel moyen de 30 000 habitants de ce pays. (Le revenu per capita de la République Centrafricaine en 2012 était de 442 dollars).

Apparemment, l’isolement de la kibdelomycine s’est fait en collaboration avec la Fondation Médina, une organisation de recherche à Grenade (Espagne) qui reçoit un soutien public. Avant 2008, les installations et collections de microbes de la Fondation étaient une unité de recherche de Merck. L’entreprise a abandonné cette
unité et créé, avec l’Université de Grenade et le gouvernement régional, la Fondation Médina qui est aujourd’hui indépendante, même si elle maintient une forte représentation au comité de direction (quatre des neuf membres sont employés de Merck). 

La Fondation Médina est fière de sa « longue histoire de bio-prospection internationale » et de sa grande collection de microbes, qui dépasse les 110 000 extraits. Bien sûr, elle ne les donne pas, mais les propose à d’autres institutions de recherche sous licence. Plusieurs membres du personnel de la Fondation Médina apparaissent dans la demande de brevet international de Merck parmi les « inventeurs » de la kibdelomycine, mais il n’est pas indiqué si le médicament provient d’une bactérie de la collection de Médina ou d’ailleurs.

Dans un article paru dans la revue scientifique Chemistry and Biology, les scientifiques de Merck affirment que le Kiddelosporangium de la République Centrafricaine est une espèce nouvelle pour la science, et que la kibdelomycine est un nouveau type d’antibiotique. L’échantillon de sol a été « ramassé dans une forêt de Pama, une zone de végétation dense et humide sur les plateaux de Bangui, dans la République Centrafricaine ».

Au sujet de leur découverte, les scientifiques de Merck disent que la kibdelomycine est le premier antibiotique efficace de ce type découvert à partir de sources naturelles depuis la décennie 1950, et que « les réussites de ce genre ont le potentiel de revitaliser l’intérêt pour la découverte de médicaments antibactériens basés sur des produits naturels ».

Même si Merck considère comme une grande réussite la découverte de la kibdelomycine, ce n’est pas le cas pour la Convention sur la Diversité Biologique , dont l’Espagne et la République Centrafricaine font partie. 

Même si l’entreprise admet ouvertement que le médicament vient de République Centrafricaine, il n’y a aucune preuve qu’elle ait rempli les conditions d’accès et de participation aux bénéfices. Il n’est pas prouvé non plus que l’accord de consentement préalable ait été établit.

La platensimycine d’Afrique du sud

Les scientifiques de Merck opèrent aussi des prélèvements dans d’autres parties d’Afrique et ont revendiqué la platensimycine, un autre antibiotique isolé du sol sud- africain. Cet antibiotique trouve sa source dans un cèpe du Sreptomyces platenses.

La demande de brevet de Merck pour la platensimycine prend seulement en compte les inventeurs domiciliés aux États-Unis. Pourtant, sa publication scientifique sur l’isolement du médicament inclut une série d’auteurs de la filiale espagnole de l’entreprise. Plusieurs d’entre eux étaient des employés de la firme au moment de la demande de brevet, mais ils travaillent maintenant à la Fondation Médina.

Ni le brevet, ni la publication scientifique ne révèlent de détails plus pertinents concernant l’origine du cèpe de Streptomyces. Il est seulement dit que « le cèpe producteur original MA7327 a été isolé à partir d’un prélèvement du sol ramassé dans la province Orientale du Cap, Afrique du sud. » Pour autant, aucun détail significatif n’a été révélé, comme dans le cas de la kibdeomycine. Il n’existe aucune information indiquant que les conditions sur l’accès et la répartition des bénéfices établies par la Convention sur la Diversité Biologique aient été remplies.

Situation actuelle

La kibdelomycine, tout comme la platensimycine, sont dans des programmes de développement pré-clinique dirigés vers la production de médicaments commerciaux. D’importantes recherches ont été menées à bien concernant les méthodes synthétiques pour produire les deux composés, comme pour développer et tester des dérivés des molécules originalement découvertes.

Avec l’aide financière de l’Union Européenne et du gouvernement espagnol, la Fondation Médina continue de chercher de nouveaux médicaments dans ses collectes avec Merck, en plus d’essayer de vendre l’accès à ses microbes à d’autres entreprises.

Une récente présentation publicitaire de la Fondation Médina souligne la diversité de la provenance géographique de ses collectes microbiennes comme une « accroche commerciale » pour les entreprises intéressées par l’accès à ces collectes. Mais ni sur les sites Internet de Merck et Médina, ni dans leurs publications de brevet, ni dans leurs parutions scientifiques phares ne figure l’information qui indique que les procédés appropriés d’accès et de répartition des bénéfices de la Convention sur la Diversité Biologique ont été suivis dans le cas de la kibdelomycine et de la platensimycine.

Ces exemples montrent une fois de plus le mépris permanent des dispositions de la Convention sur la diversité biologique de la part d’une grande entreprise, et l’insuffisance des normes dans les « pays utilisateurs ». 

Le protocole de Nagoya sur l’accès et la participation aux bénéfices, qui fut conclu en 2010, attend les cinquante ratifications requises pour entrer en vigueur. Des mesures préparatoires pour son application sont en train d’êtres adoptées, et les cas de la kibdelomycine et platensimycine révèlent les carences et déficiences des régimes de réglementations nationales, régionales et internationales actuels, qui doivent être résolues de toute urgence.

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