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L’avenir ne promet rien. C’est le présent qui compte

, par Carta Maior

Cet article a été traduit du portugais au français par Anapaula Maia, traductrice bénévole pour Ritimo. Retrouvez l’article original sur le site de Carta Maior : O futuro não promete nada. Agora é que conta

Par Francisco Louçã.

Ce qui a manqué aux gouvernements d’Amérique Latine est une réforme agraire contre l’agrobusiness et une distribution des revenus contre la kleptocratie. Ils ont trop attendu de l’avenir.

Ce début du siècle a été un dense brouillard.
 
En Europe, une longue dépression a dégradé l’emploi et est utilisée pour mettre à mal les politiques publiques de lutte contre la pauvreté. La règle du transfert de tout revenu financier entre le travail et le capital s’est banalisée, et ce revenu se traduit en dette publique et en privatisations voraces. Victorieux, les kidnappeurs de l’Europe négocient avec la Maison Blanche un Traité de libre-échange transatlantique qui garantit la priorité aux investissements prédateurs et les bénéfices de la finance.
 
En Amérique Latine, les gouvernements, qui à un moment ou un autre se sont éloignés du consensus de Washington, sont frappés par des crises internes (au Brésil, le scandale de la Petrobrás est représentatif du régime), par des critiques féroces (Argentine et Venezuela), ou ont repris des politiques conservatrices. Ces gouvernements se rendent aujourd’hui compte à quel point il aurait fallu consolider une coopération politique afin que le continent devienne un acteur mondial. Pour cela, il aurait fallu une alliance sociale pour imposer la réforme agraire plutôt que l’agrobusiness, la distribution des revenus plutôt que la ploutocratie, et la démocratie plutôt que la kleptocratie. Il s’agit d’un enjeu important, car ils sont en train de perdre du terrain dans la dispute populaire.

En Asie, la Chine est devenue le seul pouvoir capable d’être dans la cours des grands, parmi les pays émergents. Un million et demi de travailleurs font l’assemblage des gadgets électroniques qui envahissent les marchés occidentaux, et beaucoup plus élaborent les autres produits de l’usine du monde. Ce cumul de capital renforce une bourgeoisie de nomenclature et un pouvoir absolu.
 
Au Moyen Orient, l’occupation de la Palestine dure depuis trop longtemps, et avec l’échec des Printemps Arabes, les forces laïques et démocratiques sont acculées par l’ascension des mouvements proto-fascistes.
 
Dans plusieurs situations, la gauche n’a pas créé d’ alternatives, et pour cette raison, elle est dans une impasse. Ses adversaires, telle la social-démocratie européenne, aujourd’hui constituée par le secteur financier, en ont eu la preuve avec la Grèce : pays brisé par le gouvernement qui l’a plongé dans un désastre économique, et qui s’est retrouvé écrasé sur le plan électoral, notamment par le fait que le président de l’Internationale Socialiste, Andréas Papandréou, n’a jamais été élu député. Les partis centristes d’autres continents se sont adaptés à la stratégie de recrutement des bases électorales avec des politiques caritatives, tandis qu’ils utilisent les réseaux des entreprises et les dons : la politique dépend des finances, tout autant que des carrières des gouvernants, dont ces derniers tirent les bénéfices.
 
L’uniformisation des politiques entre les partis des gouvernement a provoqué des crises de régimes. Cela ne pouvait pas se passer autrement. Au Brésil, le noyau du système des partis est incapable de gérer des alternatives et est un nid de corruption : Dilma est dans la ligne de mire, à la fois visée par sa propre coalition et pas seulement par la droite qui cherche la revanche. En Grèce, les partis traditionnels disparaissent et de ce fait, une brèche est apparue dans le mur ; le premier gouvernement aux principes politiques de gauche en Europe depuis trente ans, avec un ouragan d’alternatives. En Italie, les partis traditionnels ont disparu ou sont perturbés par un mouvement populiste. Mais cela est le cas également en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France, où les régimes instaurés depuis l’après-guerre sont affaiblis par la méfiance populaire contre la ressemblance politique de l’alternance. En Espagne, le mouvement social a généré le parti politique Podemos, ce qui a suffi pour affaiblir le bi-partisme en vigueur depuis la fin du franquisme.

Mais alors, pourquoi cette gauche transformatrice n’a pas été créée ou renforcée dans d’autres pays ou sur le plan international ?

Une réponse est que les gauches sociales et politiques, qui franchissent plusieurs espaces de partis, ont actuellement une plus faible capacité de générer de l’espoir qu’il y a une douzaine d’années. On ne doit pas dire que c’est à cause du Mur de Berlin qui n’existe plus, ou de la fin de la Guerre Froide, car cela était un boulet pour tous ceux qui cherchent une démocratie responsable et une politique socialiste plausible. En revanche, on pourrait dire que l’énergie populaire, réveillée pendant la lutte contre la guerre en Irak, est fatiguée de son rôle de Sisyphe à cause du manque de mobilisation internationale. La mondialisation d’un mouvement d’alter-financiarisation est figée dans son état d’incapacité/immobilité.
 
Ce n’était pas facile. Incapable de conduire des révolutions sociales d’effet moral, comme celle représentée par Cuba dans les années soixante, le gauche a mal joué et a attendu une guerre de tranchée. Cependant, l’ennemi se déplaçait vite et attaquait avec des missiles et des drones. C’était écrit, la gauche a perdu jusqu’à présent sur presque tous les domaines : le chômage, la régression sociale, la corruption des grands partis. Le pouvoir de décision aux sein d’ affrontements nationaux est chaque fois plus limité par le gigantisme du capital financier qui joue un rôle de superpuissance mondiale. Ceci peut être constaté en Espagne et en Grèce, et marque, comme d’habitude, le "début du commencement". Pour cette raison, la Grèce est le point de départ pour une nouvelle Europe, retrouvant ainsi, symboliquement, l’origine historique de la démocratie.
 
Or, afin de soutenir la Grèce, ainsi que pour reprendre les forces transformatrices ou l’impétuosité révolutionnaire de gauche, il faut une stratégie et une alliance.
 
Une stratégie, car nous ne pouvons plus perdre la lutte pour l’obtention d’un sens commun. Croire à l’évidence de nos propositions n’est plus une option : elles ne sont pas évidentes, et généralement, ne sont ni bien réfléchies ni bien fondées. Un slogan ne suffit pas pour faire de la politique. Un cri n’exprime pas la victoire. En Europe, détruire l’euro et le régime de libre circulation des capitaux exige des stratégies de rupture bien préparées, car la transition sera difficile. En Amérique Latine, il faudra des stratégies de composition pour effacer les tâches qui salissent la politique, afin de donner du sens à la lutte populaire qui veut constituer la majorité, et qui a été consumée par l’utilisation indue de l’appareil de l’État et par un situationnisme mou.
 
Une stratégie et une alliance, car un nouvel élan des mouvements, tel que le Forum Social Mondial, est la condition pour répondre à la toute-puissante financière. C’est ce qu’il nous faut, de la Grèce jusqu’en Argentine.

Cela a commencé au Brésil il y a quelques temps. Si cela se reproduit, il vaut mieux éviter la perte de temps. Comme le chante Gonzaguinha : « Oh, ma vie, nous partons/Et nous ne sommes pas seuls/Regarde, mon amour/L’orchestre nous attend », il nous attend maintenant, sans rien attendre de l’avenir. L’avenir est très loin, trop loin, l’avenir ment, il promet et ensuite, il oublie. C’est le présent qui compte.

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