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Dossier OGMs : qui cultive, qu’est-ce qu’on cultive ?

L’agriculture biologique est-elle soluble dans l’agriculture transgénique ?

, par Inf'OGM , NOISETTE Christophe

L’utilisation d’Organismes Génétiquement Modifiés (OGM), ou d’intrants produits à l’aide d’OGM, est interdite par le cahier des charges de l’agriculture biologique (tant au niveau international que français). Les plantes transgéniques ne sont pas les seules plantes modifiées artificiellement en laboratoire. De nombreuses autres techniques de manipulation du vivant existent, comme la cisgenèse, l’utilisation de méganucléase à doigt de zinc, etc. Mais les seuls OGM reconnus comme tels sont actuellement les plantes transgéniques. Ce sont donc les seules à être étiquetées, évaluées et à être interdites en agriculture biologique. IFOAM demande notamment depuis 2004 l’interdiction en bio des semences à cytoplasme mâle stérile (CMS).

Dans l’attente d’une nouvelle législation, de plus en plus de marques privées collectives bio prennent des mesures supplémentaires par rapport au cahier des charges officiel. Mais les partisans des OGM ne comprennent pas ce rejet qu’ils considèrent comme dogmatique et idéologique. Pour eux, les plantes génétiquement modifiées (PGM) pourraient aider les producteurs bio à mieux protéger l’environnement et résoudre certaines « impasses techniques », arguant, par exemple, que certaines PGM produisent, par elles-mêmes, un insecticide, ce qui donc évite d’en pulvériser. Un tel raisonnement révèle une profonde incompréhension de l’agriculture biologique.

Essayons de voir ce qui fondamentalement oppose l’agriculture biologique et l’agriculture transgénique.

En agriculture bio, l’approche d’une ferme et de ses productions est systémique : au lieu de prendre chaque problème et d’y appliquer une solution associée (un pesticide par exemple), on essaie d’atteindre un équilibre et d’insérer au mieux la ferme dans son écosystème. Cela passe par un ensemble de pratiques essentiellement préventives, en premier recours, qui minimisent autant que possible l’utilisation d’intrants extérieurs à la ferme. La polyculture élevage, par exemple, permet d’apporter, via les déjections animales, du compost pour les cultures.

L’agriculture transgénique, au contraire, (ré)agit de façon ciblée. En cela, elle poursuit le paradigme de l’agriculture « chimique ». Les PGM sont issues d’un raisonnement exactement inverse à celui de la bio, puisque basé sur le principe de l’agriculture conventionnelle « un problème = une solution » et suppose qu’une même variété est adaptée à toutes les fermes.

Face à un parasite, l’agriculture chimique pulvérise un antiparasite, alors que l’agriculture transgénique fait produire par la plante cet antiparasite. L’agriculture biologique, elle, essaie de comprendre les multiples facteurs qui ont fait que ce parasite a proliféré. Le maïs MON810 (le seul autorisé sur le territoire européen en 2014) est censé tuer les larves de la pyrale. Cependant, ce fléau pourrait être considérablement diminué par des rotations longues. En tout cas, il est évident que vouloir produire maïs sur maïs pendant des années favorise l’apparition et le développement de la pyrale, mais aussi de la chrysomèle et autres insectes parasites.

Ainsi, concrètement, pour lutter contre un ravageur des cultures, un paysan bio utilisera des moyens mécaniques ou physiques (voiles de protection…), des rotations longues pour casser le cycle de reproduction du ravageur, des associations de plantes répulsives, et favorisera l’implantation de prédateurs du ravageur (coccinelles...). En second recours, il utilisera des produits naturels ayant un impact faible sur les écosystèmes. Ainsi, un agriculteur biologique pourra utiliser des traitements plus invasifs s’il risque de perdre l’ensemble de sa production. Ces traitements, autorisés en bio, ne peuvent pas être issus de la chimie de synthèse. Il s’agit de la bouillie bordelaise (du cuivre), ou … du Bt.

Il y a Bt et Bt….

La connaissance et l’utilisation des propriétés insecticides de la bactérie du sol, Bacillus thurigiensis (Bt), par l’agriculture biologique sont relativement anciennes…. Les chercheurs en biologie moléculaire ont cherché à utiliser ces propriétés , et pour cela, ils ont identifié dans le génome de la bactérie les gènes responsables de la production de telles ou telles protéines insecticides. Ils les ont isolés, puis transférés dans des plantes.

Lilian Ceballos, écologue, qui a étudié de près ces toxines Bt, nous précise que chaque souche bactérienne est composée d’une ou plusieurs protoxines insecticides qui nécessitent un mécanisme pour les activer. « Ce mécanisme confère une spécificité étroite à ces protéines insecticides, ce qui explique leur utilisation en agriculture biologique. Ce sont des séquences tronquées de ces gènes bactériens Cry qui sont insérées dans la plante par modification génétique. C’est pourquoi il a d’abord été affirmé qu’en raison de l’utilisation ancienne et sûre de biopesticides Bt en agriculture biologique il n’y avait aucune raison de craindre une toxicité des plantes Bt ». Ce chercheur souligne plusieurs différences fondamentales entre les formules insecticides utilisées en agriculture bio et la toxine Bt produite par une plante transgénique. Citons simplement trois différences : « premièrement, la séquence Bt introduite dans le maïs Bt est une séquence tronquée ; deuxièmement, alors que les protoxines doivent être activées par un processus complexe qui se déroule dans l’intestin des insectes, le maïs Bt sécrète la toxine sous forme active ; enfin, troisièmement, les insectes sont continuellement exposés aux toxines du maïs Bt qui les produit dans tous ses tissus pendant tout le cycle, et les toxines Bt produites par les PGM s’accumulent dans l’environnement ».

Les PGM tolèrent des herbicides : elles sont inutiles en bio

Les PGM actuellement commercialisées sont incompatibles avec la réglementation bio. En effet, les plantes GM tolérantes aux herbicides (la très grande majorité des PGM cultivées dans le monde) supposent l’utilisation d’un herbicide chimique, tous interdits en bio. De plus, du fait de la mise en culture de ces variétés tolérant des herbicides - le glyphosate (Roundup), le glufosinate d’ammonium (Liberty) ou encore le 2,4-D -, on a vu apparaître dans les champs étasuniens ou argentins des plantes adventices devenues résistantes à ces herbicides.

Pour lutter contre ces « super mauvaises herbes », les semenciers ont mis au point des variétés qui tolèrent un spectre de toxicité plus large, et donc, en parallèle, ce sont les quantités d’herbicides qui ont littéralement explosé dans les régions où étaient cultivées majoritairement ce type de PGM. 

En effet, comment peut-on envisager qu’une entreprise qui vend deux produits, un herbicide et une plante tolérant ledit herbicide, en vende un au détriment de l’autre ? Le paquet plante GM + herbicide ne sert pas à réduire l’usage des herbicides mais à préserver un marché menacé par les herbicides génériques.

Prenons l’exemple des Etats-Unis, pays qui cultive de telles PGM sur de grandes surfaces depuis plusieurs années : l’expertise collective Inra-CNRS menée en 2011 souligne des hausses de l’usage des herbicides, pour la période 1995 à 2007, pour le maïs GM (+25%), le soja GM (+11%) et le coton GM (+13%). Elle ajoute qu’en 2011, « ces tendances sont confirmées avec des indications similaires pour le soja au Canada, au Brésil et en Argentine ». Ces PGM sont non seulement incompatibles avec le cahier des charges bio mais ne permettent pas de réduire les doses d’herbicides. Ces PGM n’ont donc aucun intérêt écologique.

Quant aux plantes GM Bt qui produisent un insecticide, elles ne peuvent s’insérer dans une production bio car le traitement systématique comme moyen de lutte contre les ravageurs n’est en accord ni avec ses principes, ni avec ses règlements.

Ces PGM sont également censées avoir de meilleurs rendements. Mais ces plantes « à haut potentiel » ne le sont que si on leur fournit suffisamment de nutriments, c’est-à-dire des engrais minéraux. Or ces engrais, de type NPK, sont interdits en bio. Seuls sont autorisés des effluents animaux ou végétaux (vinasses…), de préférence compostés.

Concrètement, plusieurs études estiment que le glyphosate perturbe l’écologie des sojas génétiquement modifiés pour pouvoir tolérer cet herbicide : le Dr. Bott de l’Université de Hohensheim (Stuttgart, Allemagne) montrait que le glyphosate réduisait le taux de micronutriments (manganèse, zinc) présent dans un soja GM ; Luis H.S. Zoebiol de l’Université de Maringua (Brésil), lui, montrait que le glyphosate diminuait l’activité de photosynthèse de ces sojas GM. L’agriculture biologique, au contraire, cherche (ou devrait davantage chercher) à optimiser l’utilisation par la plante, via une sélection semencière originale, des ressources naturelles.

Cette agriculture qui nécessite de nombreux intrants extérieurs (herbicides, pesticides, engrais) est tout le contraire de la bio. Mais surtout, elle n’est pas rentable à long terme, si on prend en compte l’épuisement des sols et le coût des intrants. Quant aux promesses de PGM adaptées à la sécheresse ou aux milieux extrêmes (salés), les paysans ne les ont pas attendues pour sélectionner des variétés classiques adéquates lorsque cela était possible.

La sélection variétale actuelle n’est pas adaptée à l’agriculture biologique

Une autre caractéristique de la bio est que le paysan reste maître de ses choix techniques qui doivent être pris en fonction de sa situation pédoclimatique, sociale et bien sûr économique.

La sélection des variétés de plantes cultivées et de races d’animaux élevés est centrale en bio.

Il s’agit de produire suffisamment et de façon adaptée au contexte pédoclimatique donné. Cela ne correspond pas entièrement aux critères de la sélection « récente » (conventionnelle ou GM), qui est faite essentiellement sur des critères de productivité moyennant l’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques. Les bio sont d’ailleurs très actifs dans le développement des semences de populations (sélection de populations d’individus plutôt que de clones) qui présentent des caractéristiques plus adaptées à leur mode de production (résilience, adaptation au milieu…). Ces variétés sont donc inadaptées à l’agriculture bio.

Mais actuellement, la question de la disponibilité de « semences bio » est problématique.

Dans un article [1]consacré à cette question, nous précisions que « produire des semences en bio exige de respecter une double obligation : de moyens, puisque cette production doit suivre le cahier des charges de l’AB ; et de résultats, puisque ces semences sont soumises aux mêmes réglementations que les semences conventionnelles : taux de germination, pureté variétale, pureté spécifique, éventuellement contrôle sanitaire des germes de maladies véhiculés par les semences, et bien entendu les critères d’enregistrement des variétés au catalogue - à savoir distinction, homogénéité, stabilité (DHS) et, pour les espèces agricoles, valeurs agronomique, technologique et environnementale (VATE) ». Le respect de ces deux obligations est indispensable pour mettre sur le marché des semences labellisées « bio ».

Mais est-ce que la logique « bio » peut et doit se fondre dans le moule de la logique « conventionnelle » ? ». C’est le cadre réglementaire qui n’est pas adapté à l’agriculture biologique mais qui convient parfaitement à l’agriculture transgénique, laquelle s’insère très bien dans le schéma de la « sélection variétale » telle que pratiquée depuis des décennies par les entreprises semencières ou les instituts de recherche publique. En effet, Guy Kastler, du Réseau Semences Paysannes (RSP), souligne que les critères DHS et VATE et certaines normes sanitaires entravent les possibilités d’adaptation locale sans intrants chimiques et les transformations artisanales, et diminuent les qualités nutritionnelles et gustatives. Ces critères ne sont pas adaptés à l’agriculture biologique car cette dernière ne travaille pas comme l’agriculture conventionnelle, et la pénalisent donc.

Pour respecter l’approche globale de la bio, il est important que les paysans se réapproprient davantage la sélection de leurs propres variétés, en développant notamment la formation. Mais parce que, faute de temps ou de technicité requise, les paysans ne produiront pas tous leurs semences, il faudra également continuer à développer des entreprises spécifiques de sélection et de production de semences bio, avec des règles économiques et juridiques adaptées (subventions, formation, évolution du cadre législatif). Les pouvoirs publics et la recherche doivent appuyer ces deux dynamiques.

Les PGM sont même dangereuses pour la bio

Le risque de contamination entre parcelles OGM et bio est reconnu et documenté. Les mesures à mettre en place pour assurer une contamination ne dépassant pas 0,9% (et non pas l’absence totale de contamination) seraient extrêmement complexes et onéreuses, même pour les espèces les moins problématiques. Le programme scientifique européen Co-extra (2005-2009) a notamment conclu à la nécessité de définir de grandes distances d’isolement ou de dédier de larges zones de production avec ou sans PGM. Pour la bio, la généralisation de cultures GM commerciales serait donc une catastrophe, d’autant qu’aujourd’hui le coût des mesures de séparation (haie, nettoyages…), des contrôles (par organisme tiers) et des déclassements en conventionnel suite aux contaminations est entièrement à la charge des bio.

D’autre part, les PGM sont brevetées, comme une invention industrielle. L’agriculteur n’a pas le droit de réutiliser sa récolte pour la ressemer et peut être poursuivi s’il contrevient à cette règle, même si sa récolte a en fait été contaminée contre sa volonté par des PGM. Les PGM instituent un principe pollué-payeur. Il y a là une forte restriction de l’autonomie du producteur. Par ailleurs, cela favorise la concentration de l’industrie semencière, la hausse du prix des semences et donc la centralisationde la production alimentaire dans les mains de quelques agriculteurs (ou entreprises agricoles). Ceci est notoire en Argentine et au Brésil. Les entreprises de la semence, du négoce, de la production et de la transformation alimentaire deviennent donc assez puissantes pour imposer les réglementations favorables à leur intérêt. C’est un risque majeur pour la sécurité alimentaire. Au contraire l’agriculture bio propose des solutions agronomiques réutilisables adaptées à des petits paysans. L’agriculture biologique est à l’agriculture transgénique ce que Linux est à Windows ou Apple.

Enfin, les fonds publics et privés considérables dédiés à la recherche sur les PGM ne sont pas employés à développer des semences de sélection classique adaptées à une agriculture à faibles intrants et aux nouvelles conditions climatiques, ou bien à travailler sur les pratiques agricoles permettant de se passer de produits chimiques.

Pour conclure, plus qu’un refus idéologique des PGM par l’agriculture biologique, il s’agit d’une incompatibilité de fond, à la fois dans les objectifs et les moyens. Un choix politique, de société, doit donc être fait entre ces deux modes de culture.

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