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L’Argentine ou comment manipuler la vérité

, par Carta Maior , NEPOMUCENO Eric

Ce texte a été traduit du portugais vers le français par Isabelle Miranda, traductrice bénévole pour ritimo. Il a été publié initialement sur le site de Carta Maior, le 8 janvier 2013.

A chaque fois que le gouvernement de Cristina Fernandez de Kirchner tente d’éliminer les vices et dérives qui profitent aux intérêts de certains groupes, apparaît une espèce de noyau résistant et impénétrable qui empêche le gouvernement de mettre fin à certaines aberrations. Les médias font partie de ce noyau, par leurs constants efforts pour duper l’opinion publique. Mettre fin à un commerce obscure et reprendre possession d’un espace public, c’est porter atteinte au droit à la propriété, en plus de semer l’insécurité juridique.

L’espace. Voici quelque chose qui paraît interdit d’accès à la présidente Cristina Fernandez de Kirchner, à chaque fois que son gouvernement tente d’éliminer les vices et dérives profitant aux intérêts de certains groupes. Les lois approuvées par la majorité du Congrès n’avancent à rien, tout comme les décisions judiciaires : il y a une espèce de noyau résistant et impénétrable qui empêche le gouvernement de mettre fin à certaines aberrations.

A tout cela, s’ajoutent les efforts constants des médias pour duper l’opinion publique. Ainsi, il a été établi que tenter de démonter un conglomérat qui contrôle 56% de la télévision payante, dans un pays où plus de 80% des foyers reçoivent la télévision par le câble ou satellite, c’est porter atteinte à la liberté d’expression. Mettre fin à un commerce obscur et reprendre possession d’un espace public, c’est porter atteinte au droit à la propriété, en plus de répandre l’insécurité judiciaire.

Le cas de la superficie et des constructions occupées par la Société Rurale Argentine (influente organisation patronale défendant les intérêts des grands propriétaires terriens), dans le quartier huppé de Palermo à Buenos Aires, est aussi bien un exemple de la manipulation menée par la Justice que de la déformation des informations pratiquées par les grands groupes de communication, allégrement suivis par leurs pairs brésiliens.

Il est vrai que l’espace – un espace public de près de 12 hectares, le parc « Três de Fevereiro » - est occupé par la Société Rurale Argentine depuis 1910. Mais il est vrai aussi que jusqu’en 1991, il appartenait à l’Etat argentin.

Pour la grande exposition du premier centenaire de l’indépendance du pays, les pavillons, érigés en 1910, ont été remis entre les mains de la Société Rurale Argentine par un contrat de cession temporaire. D’ailleurs, rien de plus naturel : c’était l’époque où les grands propriétaires terriens dictaient les lois, les règles et les lignes politiques et économiques.

La cession temporaire a été prorogée indéfiniment à chaque dictature, et les gouvernements démocratiques, qui surgirent par intervalles entre coups d’État et autres régimes, ont préféré laissé tout en l’état.

Au 20è siècle, et sans un seul moment de distraction, la Société Rurale Argentine a toujours su être alerte, aux côtés de tous ceux qui ont porté atteinte à la démocratie et aux intérêts du peuple du pays. Très rapidement, une noble lignée s’est affirmée avec le coup militaire de 1976, et qui a instauré le plus féroce terrorisme d’État encore jamais connu. José Martinez de Hoz, Ministre de l’économie, a mis en déroute tout ce qui était sur son chemin, avec pour objectif de favoriser spécifiquement certains groupes choisis.

Le premier président de la Société Rurale, fondée en 1826 (il y a exactement 150 ans), s’appelait Narciso Martinez de Hoz. Quarante ans plus tard, il incombe à l’un de ses fils, José Toribio Martinez de Hoz, de refonder la Société Rurale. Famille cohérente, comme on peut le voir.

Mais ça n’est pas à cause de cette rigide tradition de comportements anti-démocratiques que Cristina Kirchner s’est résolu à récupérer cet espace à Palermo.

En 1991, le président Carlos Saul Menem -triste souvenir- a privatisé le parc et les édifices. Il a tout vendu par décret à la Société Rurale, en échange de 30 millions de dollars (le Tribunal des Taxations de la nation avait évalué à 63 millions de dollars ; l’expert de la Cour Suprême a déterminé que la valeur réelle tournerait autour des 132 millions).

Plus que de père à fils, il s’agit d’une affaire de grand-père à petit-fils : la Société Rurale a donné un acompte de 3 millions de dollars, a payé 7 autres millions à la signature du contrat l’année suivante, et s’est engagé à payer dix parcelles annuelles de 2 millions de dollars à partir de mars 1994. Depuis, il n’a pas payé un seul centime.

C’est un scandale tellement révoltant que sont encore traduits devant la justice, en plus des dirigeants de la Société Rurale, des dizaines de fonctionnaires du gouvernement Menem, à commencer par Menem en personne et son étrange Ministre de économie, Domingo Cavallo, tous accusés de péculat.

Comme l’impunité est quelque chose d’inhérent aux tout-puissants, la Société Rurale ne s’est plus jamais préoccupée, jusqu’à récemment, de sa dette. Au contraire : alors qu’elle ne payait rien, elle a tenté, sans relâche, de violer tous les codes de planification urbaine qu’elle a trouvé sur sa route. Elle est allée jusqu’à organiser une course de voitures dans l’espace réservé aux marchés et aux expositions. L’espace occupé dans le quartier de Palermo, zone privilégiée de la capitale, est devenu un territoire étranger. C’est l’immunité oligarchique au lieu de l’immunité diplomatique.

La Société Rurale dit qu’elle n’a pas à payer ce qu’elle doit puisque les associations du quartier ont tenté une action en justice et ont empêché que la superficie du parc ne soit transformée en un gigantesque centre commercial. Cela fait des années que la Procureure générale du Trésor Public tente de récupérer par tous les moyens l’argent dû, comme prévu par la loi. La Société Rurale trouve toujours des juges accommodants qui prononcent des mesures provisoires en leur faveur.

En 2011, la Procureure Générale Angelina Abonna a ordonné la révision du décret présidentiel signé par Menem en décembre 1991. Cristina Kirchner a mis un an pour appliquer cette ordonnance. Elle s’est basée sur la jurisprudence de la Cour Suprême argentine.

La Société Rurale a déposé un recours et a perdu en première instance. Elle a déposé un autre recours auprès de la réputée Chambre civile et commerciale – seconde instance dont Clarin a bénéficié, avec des mesures provisoires pour ne pas appliquer la loi – et elle a gagné. Il s’agit de la Chambre où travaillent deux juges, qui ont entre autres voyagé à Miami à la charge de la Société rurale.
L’argument de la Chambre est pour le moins curieux. Elle dit qu’une vente réalisée par l’État ne peut pas être rendue caduque par décret : ce qui est correct est d’avoir recours à la voie judiciaire. C’est le contraire de ce qu’a admis, antérieurement, la même Cour Suprême.

D’ailleurs, une question reste en suspens : une vente préjudiciable à l’État sous n’importe quel point de vue, peut être effective par décret, mais ne peut pas être annulée par décret ?

C’est l’histoire de ce que les grands journaux d’ici et là appellent « la confiscation ».
D’ailleurs, il est bon de savoir qui a confisqué : le président qui a vendu pour 30 millions un patrimoine public qui valait au moins le double, qui en a reçu 10 et qui a laissé tomber l’affaire à cause de cela, ou l’actuelle présidente qui veut récupérer ce bien ?

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