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Dossier L’Albanie face à son passé

L’Albanie aux portes de l’Union européenne, mais toujours en proie à de graves défis et obstacles

, par Forum Réfugiés-Cosi

En juin 2014, l’Albanie obtient le statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne, non sans quelques réserves. En effet, dans son communiqué annonçant cette décision, le Conseil européen précise que « l’Albanie doit intensifier ses efforts pour réformer l’administration publique, le système judiciaire et poursuivre la lutte contre la criminalité organisée. L’Albanie doit aussi intensifier ses efforts en matière de respect des droits de l’Homme et de politiques contre la discrimination, principalement envers les minorités ».

La lutte contre la criminalité organisée

C’est l’un des principaux défis auxquels l’Albanie se trouve confrontée. Les organisations criminelles ont profité de plusieurs événements au cours des années 1990 leur permettant de se renforcer et de s’étendre : d’abord l’effondrement de l’État communiste en 1990, puis l’effondrement des pyramides financières en 1997. Plongeant le pays dans le chaos durant plusieurs semaines, cet événement a permis à des groupes de prendre possession de certains territoires et de s’enrichir, grâce au pillage systématique des dépôts d’armes albanais. Les organisations criminelles ont ainsi pu en faire commerce avec le Kosovo, alors sous embargo militaire, s’assurant des revenus importants. Aujourd’hui, la mafia albanaise est transnationale et polycriminelle : trafic de stupéfiants, d’armes, vols et traite des êtres humains (via la prostitution forcée). L’une des difficultés majeures rencontrées par l’Albanie dans la lutte contre cette criminalité est la corruption qui mine le système judiciaire et les forces de police. Les poursuites contre les dirigeants du crime organisé sont rares. Malgré quelques arrestations et condamnations, beaucoup ont pu échapper à la justice en raison des connivences avec certains membres des forces de police ou du système judiciaire.

La lutte contre la corruption

La corruption est profondément ancrée dans les pratiques en Albanie et se retrouvent dans toutes les sphères de la vie, publique ou privée, et dans tous les secteurs : justice, police, administration et même éducation. Pour lutter contre ce phénomène, l’Albanie a mis en place en 2007, en collaboration avec l’Union européenne, les JIU (Joint Investigative Units to fight economic crime and corruption). Réparties en 7 unités sur tout le territoire, elles sont chargées de poursuivre les cas de corruption dans le secteur public et reçoivent des plaintes directement des citoyens. La mise en place des JIU a permis l’arrestation de nombreux responsables publics liés à des affaires de corruption. Malgré cela, le commissaire européen aux droits de l’Homme déclarait encore en janvier 2014 que la corruption et les ingérences politiques entravaient le bon fonctionnement des institutions judiciaires. Car si certaines arrestations sont mises en avant comme un signe de réussite des actions anti-corruption, on est loin d’une éradication des mauvaises pratiques. Ce sont bien souvent des « petits et moyens » fonctionnaires qui sont mis au cause, sans que ne soient inquiétés les hauts fonctionnaires.

Le retour des codes coutumiers, miroir de la déliquescence des instances étatiques

La population, déjà peu en confiance avec le milieu politique, l’est ainsi tout aussi peu avec le système judiciaire. Cela a contribué à la persistance d’un phénomène qui était réapparu lors de l’effondrement du régime communiste : le Kanun, code coutumier, dont le plus connu et appliqué est celui de Lekë Dukagjini, un chef féodal du XVe siècle. Il s’est transmis de générations en générations et a été appliqué en parallèle d’autres cadres juridiques. Il régit l’ensemble de la vie en société : les règles de comportements, l’organisation d’un mariage, les règles d’hospitalité… Pendant la période communiste, le fort contrôle de l’État sur la population a fait baisser son influence. Mais à partir de 1991, ce code a refait surface face à la faiblesse de l’État central. Si certains éléments de ce code peuvent faciliter la vie en communauté, en prévoyant d’instaurer des conseils de réconciliation et de négociations en cas de conflits, la vendetta ou dette de sang s’est imposée et développée depuis deux décennies, elle est devenu particulièrement néfaste pour la société albanaise.. Son recours est très contrôlé dans le Kanun traditionnel. Cependant, les pratiques ont évolué et son utilisation est de plus en plus dévoyée. Traditionnellement, il protégeait les femmes et les enfants. Aujourd’hui, ces dettes de sang se sont étendues à l’ensemble d’une famille, obligeant certaines d’entre elles à vivre confinées, en isolement. Selon l’Avocat du Peuple albanais [1]. (l’Ombudsman), le nombre de familles impliquées dans une vendetta serait de 1554 pour la période 2001-2010. Ce chiffre, qui émane des services de police, est sans doute inférieur à la réalité. Il indique par ailleurs que l’État n’est pas en mesure de réaliser une évaluation sérieuse de l’ampleur du problème et qu’il n’existe aucune statistique à jour sur cette question [2].

Les autorités rechignent en effet à établir des statistiques sur le phénomène, prétextant qu’il est en constante diminution. Plusieurs autres sources le démentent pourtant. Alors que le Code pénal prévoit des peines plus lourdes en cas de meurtres suite à une vendetta, dans les faits, les peines sont très souvent inférieures car les autorités policières et judiciaires ont tendance à faire preuve de clémence. Minimisant la portée du phénomène, elles ne mettent pas en place de politique de sensibilisation contre cette pratique, tandis que les possibilités et les moyens de protection sont faibles voire inexistants pour les personnes visées par une dette de sang.

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