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Dossier Introduction

Iran : Les enjeux du nucléaire

, par AFPICL-BU HDL

En recevant les représentants de 120 pays lors du 16ème Sommet des pays non alignés organisé à Téhéran les 30 et 31 août 2012, l’Iran a voulu démontrer qu’il n’était pas un pays isolé dans le concert international et ce, malgré le sévère embargo financier et pétrolier des Occidentaux pour contrer sa politique nucléaire. La perspective d’un Iran doté d’une bombe atomique a ravivé les tensions contre un pays désigné par l’administration Bush en 2002 comme l’un des trois pays de l’Axe du mal.

Pourtant l’histoire du nucléaire en Iran remonte déjà à plus d’un demi-siècle, à l’année 1957 lorsque le Chah d’Iran a signé un accord de coopération avec les Etats-Unis dans le cadre du programme américain « Atome pour la paix ». Le Chah voulait développer le nucléaire pour produire de l’électricité d’une part, assurer la sécurité de l’Iran et asseoir son hégémonie régionale d’autre part. Mais c’est en 1974 que le programme a connu un regain d’intérêt avec la création de l’Organisation de l’Energie Atomique de l’Iran (OEAI).

Par la suite, des accords ont été conclus avec la France concernant l’approvisionnement d’uranium, les équipements industriels et l’achat de réacteurs. L’Iran a signé pour la construction de 2 réacteurs nucléaires avec Framatome de l’Allemagne fédérale, et s’est même engagé dans le capital d’Eurodif. Le programme du Chah était alors très ambitieux : mettre en route 21 réacteurs nucléaires dans tout le pays. Mais dès les premiers remous de la révolution iranienne à travers les manifestations contre le Chah, Framatome et KWU ont stoppé les travaux.

L’année 1979 est marquée par la chute du Chah et l’avènement de la République islamique d’Iran. Le nouveau Guide de la Révolution, Khomeiny, décide de mettre un terme à ce programme pour des raisons religieuses. Mais l’attaque de l’Irak en 1982 et le conflit meurtrier qui s’ensuivra vont modifier la donne. Il devient impératif pour l’Iran de se doter d’armes dissuasives pour se défendre. Le Président Rasfandjani remet à l’ordre du jour le nucléaire dans une perspective de développement civil (programme électronucléaire). Mais c’est vers la Chine et la Russie que les Iraniens se tournent face au refus d’assistance des autres pays influencés par les Etats-Unis, en pleine hostilité avec les Iraniens, et ce malgré les accords signés avec la France entre autres. La suite va donner lieu à une longue série de propositions, de contre-propositions, de tergiversations, d’avancées dans des négociations, de reculades, de menaces d’un côté, de sanctions de l’autre qui dévoilent la sensibilité extrême du dossier nucléaire iranien et ses enjeux.

Le dossier épineux du nucléaire

En 1970, l’Iran a ratifié le Traité de Non-Prolifération (TNP) dont l’article 4 lui donne le droit « de développer la recherche, la production et l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques ». Si la nécessité pour l’Iran d’avoir une industrie nucléaire civile n’est pas mise en cause, une partie de la communauté internationale soupçonne l’Iran d’avoir des objectifs militaires. Le programme d’enrichissement et de retraitement a été révélé par des opposants au régime en 2002. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a très vite demandé à l’Iran de suspendre ces activités. L’Iran s’est alors engagé dans l’accord de Paris à coopérer avec l’AIEA. Le nouveau président iranien Ahmadinejad en 2005 a remis cet accord en cause.

Dès 2006, le Conseil de sécurité de l’ONU a pris des sanctions économiques et commerciales contre l’Iran accusé de conduire clandestinement un programme de nucléarisation militaire et de ne pas respecter les règles de L’AIEA. L’Iran prétend se limiter au nucléaire civil pour la production d’énergie et d’isotopes médicaux. Mais d’après un dernier rapport de l’AIEA diffusé en août 2012, il poursuit le développement de ses capacités d’enrichissement de l’uranium à l’encontre des résolutions de l’ONU et malgré les sanctions internationales qui se sont révélées inefficaces jusqu’à cette date. L’Iran s’étonne depuis le début que des sanctions n’aient jamais été prises contre des pays comme l’Inde ou le Pakistan qui ont la bombe atomique et n’ont pas signé le TNP ou comme Israël qui a un arsenal nucléaire et n’a pas signé le TNP.

Les conséquences régionales

Les déclarations hostiles du président iranien à l’égard d’Israël et la menace de frappes préventives d’Israël contre les installations iraniennes ont contribué à accentuer les tensions.
Le premier ministre d’Israël, Benjamin Netanyahu ne se satisfait pas de l’attentisme des Américains et alerte régulièrement la communauté internationale sur le danger que représentera l’Iran en possession de la bombe nucléaire. Lors d’une Assemblée générale des Nations unies, il a fixé la ligne rouge à ne pas laisser dépasser par l’Iran.

Le Président Obama récuse pour l’instant l’idée d’une intervention militaire d’Israël contre l’Iran par le bombardement des sites nucléaires. Mais il reste hostile à un Iran nucléarisé militairement et prévient des menaces que cela représenterait envers Israël, les pays du Golfe et l’économie internationale. Le président américain étant en période pré-électorale [1], il va privilégier la diplomatie et renforcer les sanctions jusqu’aux élections en novembre 2012. Mais ce temps [de la diplomatie] est limité, a-t-il précisé dans son discours devant l’Assemblée de l’ONU le 25 septembre 2012.

L’Union européenne adopte la même politique et s’associe au renforcement des sanctions internationales. Parallèlement, elle espère que les négociations vont avancer. Les Etats-Unis sont-ils prêts à s’engager dans un nouveau conflit après l’Irak et l’Afghanistan ? Les conséquences d’une attaque ne seront-elles pas plus graves que celles d’un Iran en possession de l’arme nucléaire ? Cette dernière situation est semble-t-il sur le point de se produire.

Pour certains analystes, la réelle ambition de l’Iran est de prouver au monde entier sa capacité à se doter d’un arsenal nucléaire, se faire reconnaître comme une puissance nucléaire et reprendre le leadership dans la région. Que l’Iran persiste dans sa volonté de se doter de la bombe atomique ne sera pas sans conséquence pour la stabilité régionale. Outre la menace d’une frappe israélienne pour détruire les installations, les pays du Golfe et l’Arabie Saoudite en tête, voudront se protéger, d’autres pays voudront aussi leur bombe et cela peut être la porte ouverte à une prolifération du nucléaire militaire.

Impacts des sanctions sur l’économie de l’Iran

Depuis 2006, l’Iran a subi une série de sanctions économiques et commerciales votées par l’ONU auxquelles se sont ajoutées des sanctions contre les banques et le secteur pétrolier par les Etats-Unis et le double embargo depuis 2012 sur le pétrole et la Banque centrale iranienne par l’Union européenne.
Ces sanctions ont incontestablement des effets négatifs sur l’économie iranienne malgré sa rente pétrolière. Les exportations iraniennes d’hydrocarbures chutent, il devient difficile pour l’Iran de trouver des pays qui achètent son pétrole. Depuis juillet 2012, l’UE n’importe plus de brut iranien. Le marché européen représentait pour l’Iran 20 % de ses exportations de pétrole. Des réservoirs sont en cours de construction pour stocker la production invendue. Habituellement 80 % de ses rentrées en devises proviennent de ses exportations d’or noir.

Cependant, l’Iran trouve des parades comme par exemple dans ses échanges commerciaux avec l’Inde, partenaire commercial régional de premier plan pour l’Iran. Pour contourner l’embargo, l’Inde paie le brut iranien qu’elle importe en roupies avec lesquels l’Iran pourra acheter des produits indiens. De plus, l’Iran exporte d’autres produits que le pétrole et pourra obtenir des devises. La Chine bénéficie d’une baisse des prix du brut et paye l’Iran en produits chinois. L’économie iranienne parvient à se maintenir grâce à la contrebande qui est aux mains des Pasdarans.

Les sanctions bancaires sur les transactions effectuées avec les banques iraniennes ont un impact important que le gouvernement iranien ne peut plus nier Le rial a perdu plus de 60 % de sa valeur depuis fin 2011. Sa chute face au dollar accélère l’inflation : les prix des produits de première nécessité s’envolent (augmentation de 50 % depuis fin 2011), ceux des produits d’importation également. Des magasins du grand bazar de Téhéran, cœur de l’économie iranienne, ont fermé pour protester contre la dégradation de la situation économique.
Face à l’inflation dont le chiffre n’est plus publié, la population cherche à échanger ses rials contre de l’or ou contre des devises étrangères qui deviennent difficiles à trouver en raison des sanctions sur le système bancaire. Les populations urbaines et les classes moyennes, celles qui n’ont pas la possibilité d’acheter des devises ou de l’or, sont les plus touchées par cette dégradation.

Les sanctions internationales vont-elles faire reculer l’Iran ?

En 2009, la réélection frauduleuse du président Ahmadinejad au premier tour a été marquée par des révoltes populaires. Il ne s’agissait pas de remettre en cause le système, mais de dénoncer et contester ce coup de force, véritable camouflet au vote d’une partie des Iraniens.
Cette mobilisation de centaines de milliers de manifestants a déstabilisé le Guide de la Révolution, élément clé de l’institution religieuse.
Le Mouvement vert, couleur du candidat opposant au Président sortant et que les manifestants arboraient dans les rues comme couleur de la contestation, a été violemment réprimé. Arrestations, tortures, lourdes peines d’emprisonnement et même, condamnations à mort ont mis fin brutalement aux manifestations. La situation des droits de l’Homme, déjà préoccupante avant ces événements, s’est encore dégradée par la suite. En atteste le rapport d’Amnesty international 2011. Le Mouvement Vert a mis en exergue des tensions au sein même du Régime iranien. Actuellement affaibli, le mouvement n’a pas conduit à un changement politique -les dernières élections législatives de mars 2012 remportées par les conservateurs, malgré tout divisés, en témoignent- mais il a montré le visage d’une société iranienne revendicatrice de ses droits.

Qu’en sera-t-il à la prochaine élection présidentielle en juin 2013 ? Les sanctions ont plutôt comme paradoxe d’isoler le peuple iranien et de conforter le régime actuel. Il n’est pas certain que le peuple réagira contre le Régime en raison des sanctions économiques imposées par les Occidentaux (volonté de résistance) et qu’il exigera de son gouvernement la fin du programme nucléaire. Rien n’indique que le peuple manifestera en masse dans la rue comme pour le Mouvement vert, le souvenir de la répression très dure est encore dans toutes les mémoires. Le régime iranien n’est pas remis en cause, il a encore de solides soutiens, en particulier ceux qu’il a enrichis comme les Pasdarans qui contrôlent l’importation des biens de contrebande en provenance des pays du Golfe, ou ceux qui bénéficient des mânes gouvernementales.

Le président iranien aura beau jeu d’expliquer que les responsables de la situation économique de l’Iran sont les Etats-Unis et l’Union européenne même s’il n’est pas étranger au désastre économique et social par son incapacité à gérer le pays.
La pression internationale contribue à renforcer la détermination iranienne à vouloir préserver son indépendance nationale. Elle ravive le nationalisme et le président actuel l’a bien compris. Il présente cette situation aux Iraniens comme étant la volonté occidentale de faire obstacle aux intérêts nationaux et à la technologie iranienne ce qui a pour effet de renforcer le soutien de la population au président sur le dossier nucléaire. Les attaques de virus informatiques ou les assassinats de scientifiques iraniens travaillant sur le nucléaire ne font que renforcer cet état d’esprit. Le Mossad et la CIA sont soupçonnés par les Iraniens de mener cette guerre secrète. Cette politique des sanctions est incertaine. D’une part, elle frappe de plein fouet la population iranienne, d’autre part elle peut conduire à une radicalisation du Régime dans sa politique nucléaire avec l’approbation du peuple iranien.

Notes

[1Obama a été réélu Président des Etats-Unis le 6 novembre 2012

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