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Interroger la prison

Zoom d’actualité

, par CIIP , GRUNWALD Catherine

Plus de 10 millions de personnes dans le monde sont derrière les barreaux et le nombre de détenus augmente plus vite que la population mondiale ! Si les États-Unis détiennent le record (un détenu sur 5 [1]), en France, le nombre de détenus ne cesse de battre des records à la hausse. Surpopulation carcérale, prison criminogène…, certains pays essaient de sortir de cette culture de l’enfermement et certaines sociétés – notamment autochtones – font le choix de ne pas enfermer. Tour d’horizon non exhaustif.

Le modèle des prisons ouvertes

Dans les "établissements ouverts", les mesures préventives contre l’évasion ne résident pas dans des obstacles matériels tels que murs, serrures, barreaux ou gardes supplémentaires. Paul-Roger Gontard, auteur d’une thèse et d’un rapport sur les prisons ouvertes, rappelle d’où vient ce modèle et en explicite les avantages et les enjeux dans un entretien sur le site Owni.

Le système danois de prison ouverte, au lieu d’être uniquement axé sur le simple concept de punition, est organisé autour de l’idée d’améliorer la vie des détenus. Le programme des prisons ouvertes est développé dans le tout le Danemark pour à peu près tous les types de crime... Lire Danish Open Prison

Autre exemple en Norvège, dans un fjord au large d’Oslo, une petite île a été transformée en centre de détention. Bastoy, première "prison écologiste et humaniste du monde", n’a ni enceintes ni barreaux. John Pratt, professeur de criminologie, décrypte cette exception carcérale dans un portfolio "L’île aux prisonniers" publié par la revue 6Mois. Et Karen Graham retrace comment la prison de Bastoy change des vies en utilisant l’écologie humaine (en anglais).

Et hors d’Europe ? Sylvie Fraissard est allée en Inde à la prison ouverte de Sanganer - Jaïpur effectuer un reportage (texte et photos) pour l’ONG Penal Reform International qui promeut des alternatives à l’emprisonnement, comme par exemple au Kazakhstan, au Kirghizistan ou au Tadjikistan.

Aux Philippines, où la plupart des établissements pénitentiaires réservent à leurs détenus un traitement sévère et des conditions de vie difficiles, existent pourtant des fermes pénitentiaires comme celle d’Iwahig, une prison à ciel ouvert.

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Prison d’Iwahig
"Bienvenue à la ferme pénitentiaire"

Pour désengorger les prisons de Côte d’Ivoire, aider les détenus à se resocialiser, réduire la délinquance par la réinsertion et offrir une alimentation de qualité aux détenus, le gouvernement ivoirien a décidé de créer la ferme pénitentiaire agro-pastorale Saliakro à Dimbokro, projet soutenu par l’ONG Prisonniers sans frontières (PRSF).

Préparer la sortie et éviter la récidive

Pour Fréderic Ouédraogo, directeur adjoint de la prison centrale de Ouagadougou, "La prison ne peut servir que si elle apporte quelque chose de positif aux détenus. Le temps de privation de liberté doit leur permettre d’apprendre quelque chose d’utile à eux-mêmes et à la société".
Les détenus de sa prison apprennent à faire du pain, du savon, à coudre, peindre, fabriquer des meubles ou à faire pousser des légumes... car au "Burkina Faso, la réinsertion des détenus passe par le travail".

"Vrai" travail et écoute dans un cadre familial, c’est aussi la démarche en France de la ferme de Moyembrie, dans l’Aisne, qui accueille des détenus en fin de peine et les accompagne sur le chemin de la reconstruction.

Pour éviter la récidive, la démarche de la désistance, expérimentée avec succès en Grande-Bretagne, au Canada ou en Suède, vise à identifier les raisons de l’arrêt de la délinquance : la variable décisive à la sortie de la délinquance serait « le contrôle social informel », c’est-à-dire les liens de l’individu à la société, la famille, l’école, le mariage ou l’emploi. Lire l’enquête de Mathilde Khlat "Justice : pour eux, la sortie est définitive".

Travail, formation, thérapie, yoga, méditation et "sas" de fin de peine... tels sont les ingrédients contribuant au fait qu’en Suède les prisons se vident. Y contribue également l’éventail des peines alternatives à l’incarcération...

Journées nationales des prisons

Alternatives à la peine privative de liberté

Chez les chercheurs, mais également dans l’univers judiciaire, il existe un consensus sur l’intérêt de remplacer, dans certains cas, les peines de prisons par des solutions alternatives. Quels sont les freins au développement de ces types de sanction ? Placement à l’extérieur, semi-liberté, travaux d’intérêt général... Ces mesures en milieu ouvert sont-elles efficaces ? Faut-il vraiment augmenter le nombre de conseillers de probation et d’insertion ? État des lieux avec Marie Crétenot, Juriste de l’Observatoire international des prisons (OIP), dans une vidéo "Les alternatives à l’incarcération".

En France, le "placement à l’extérieur" est une solution alternative à l’enfermement : il permet aux détenus de terminer leur peine en milieu ouvert. Existant depuis 1970, le placement extérieur est reconnu en matière d’insertion depuis une quinzaine d’années. Il ne concerne pourtant qu’un petit nombre de détenus. La part de cette mesure dans les aménagements de peine n’a cessé de chuter durant la décennie écoulée... Lire "Prison hors les murs, la réponse oubliée".

Aux États-Unis, des associations, comme CASE (Center for Alternative Sentencing and Employment Services) et CEO (Center for Employment Opportunities), travaillent pour proposer des alternatives à l’incarcération. Un travail qui porte ses fruits, exemple dans l’État de New-York (en anglais).

A Manchester, l’usage des peines alternatives est probant pour lutter contre la criminalité routière (en anglais).

Un bémol cependant, l’International Centre for Prison Studies (ICPS), organisme basé à Londres qui analyse l’utilisation de l’emprisonnement et mène des recherches sur l’amélioration des politiques et pratiques pénitentiaires dans le cadre des droits humains, met en garde contre les dérives de la recherche de solutions alternatives à la prison : le risque est d’utiliser ces peines pour des délinquants qui n’auraient pas été emprisonnés de toute façon (lire la note d’orientation "Developing alternative sentences")

Les pratiques traditionnelles des cultures indigènes du monde entier ont inspiré, au Canada, les bases d’une justice alternative comme autant de solutions de rechange à l’incarcération. Le projet Saqijuq au Nunavik : faire tourner le vent vise ainsi à traiter le problème de la criminalité par une approche globale.

Car l’usage qu’on fait de la prison est révélateur du fonctionnement de notre société.
Aller à l’encontre de la logique de châtiment, privilégier une logique de réparation de la faute et de reconstruction de la personne pour éviter la récidive, sont autant d’approches pour essayer de se libérer d’une vision punitive de la justice.
Mais, au delà, n’est-ce pas le principe même de prison qu’il est nécessaire d’interroger ?

Abolir la prison ?

Prison Abolition UK Proposition provocante ? Pourtant, à l’instar de Catherine Baker dans son ouvrage "Pourquoi faudrait-il punir ? Sur l’abolition du système pénal" [2], nombre de personnes font le constat de l’impasse du système carcéral et de l’inéquité des peines, à l’exemple du sociologue Didier Fassin pour qui notamment "l’effet dissuasif de la prison ne fonctionne pas" et qui souligne les paradoxes de la prison [3]. A la suite de Michel Foucault, des mouvements prônent ainsi l’abolition des prisons. C’est le cas par exemple du collectif PrisonJustice.ca, de Prison Abolition UK (en anglais) et, en France de l’association Le Cri et du journal anti-carcéral et libertaire L’envolée.
Utopie ? Au vu du constat des effets délétères des logiques strictement punitives, comment ne pas les remettre en cause et interroger d’autres pratiques ?

Notes

[1Chiffres cités par Olivier Milhaud (TerrFerme) in "L’Atlas global" (sous la direction de Christian Grataloup, Gilles Fumey, Patrick Boucheron, Les Arènes, 2014)

[2Ed. Tahin Party, 2004 Texte intégral ici

[3Dans un article de Joseph Confavreux paru sur Médiapart et repris ici

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