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Episode 1 : « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde »

, par RITIMO

À chaque repas de famille, la tante Francette veut discuter de « la France d’aujourd’hui », en comparaison avec « le bon vieux temps » d’une France révolue. Son sujet de conversation préféré ? L’immigration… « C’est bien triste de voir certains voisins renvoyés au pays mais quand même, la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Laisser venir tous ces Syriens, ces pauvres Africains, ces gens de l’Est misérables alors que le pays est en crise, c’est irresponsable ! » Combien de fois avons-nous entendu ce genre de propos ? Pourtant, ils sont bien loin d’être fidèles à la réalité des migrations.

Rester chez soi ou migrer chez son voisin !

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Seulement 3 % de la population mondiale vit en dehors de son pays d’origine. Dessin : Claire Robert

Notre planète est peuplée de sédentaires : seulement 3,2 % de la population mondiale est considérée comme migrante (Les migrations internationales en chiffres, rapport OCDE, octobre 2013.). En effet, sur 6 milliards d’être humains, seulement 232 millions de personnes vivent en dehors de leur pays d’origine, dont 85 % en situation régulière. Où est l’invasion ? Les migrants ne viennent pas « envahir » les pays développés : les migrations Sud/Sud dépassent légèrement les migrations Sud/Nord car les migrants ont, en général, une faible capacité de mobilité. Ils ne peuvent pas assumer les coûts d’une migration vers les pays riches d’Europe, d’Amérique ou d’Asie. La plupart du temps, ils trouvent donc refuge dans les pays voisins.

Pourquoi émigrer ?

Les migrations ont toujours existé. C’est l’espoir d’une vie meilleure qui pousse les personnes sur les chemins de la migration : les guerres, les dictatures, les persécutions politiques, ethniques ou religieuses, les territoires ravagés par les catastrophes naturelles et les changements climatiques, la grande pauvreté… justifient bien souvent leur départ. Dans certains pays, il y a une vraie désespérance. Quand on ne peut pas améliorer sa situation, qu’aucune perspective n’est imaginable, qu’il y a la corruption, l’oppression, alors le départ apparaît comme la solution. Mais le voyage coûte cher et ce sont rarement les personnes les plus pauvres qui partent…

De quelle misère parle-t-on ?

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25 % des migrants sont des diplômés de l’éducation supérieure. Seuls les plus riches et les plus cultivés ont les moyens de partir vers les pays occidentaux. Dessin CR

En France, la population étrangère est composée pour 25 % de diplômés de l’enseignement supérieur, un chiffre exactement comparable à l’ensemble de la population non-immigrée (Enquête emploi, INSEE, 2011.). Ce n’est pas vraiment toute la « misère du monde » ! De façon générale, les niveaux de formation et de qualification des étrangers qui migrent dans les pays développés ne cessent de progresser. Par ses différentes lois sur l’immigration (notamment celle de 2006 dite Compétences et talents), la France a « choisi » ses migrants sur des critères économiques, de préférence avec un bon niveau de formation. Ingénieux pour pallier, par exemple, le manque de médecins dans les campagnes françaises ! Mais pour les pays d’origine, cette « fuite des cerveaux », massive mais dont on parle peu, est problématique : entre 50% et 80% des professionnels diplômés d’université de nombreux pays d’Amérique centrale et des Caraïbes vivent à l’étranger (Registre mondial des Français établis hors de France, 31 déc. 2011). Un chiffre à comparer avec celui des Français qui sont les moins nombreux des pays européens à vivre ailleurs. Seuls 3 % des Français décident de s’expatrier (Étude de l’Institut des études démographiques, 2010.). Une frilosité qui pourrait bien changer en fonction de la conjoncture française !

L’héritage colonial

Si les Algériens, les Marocains, les Maliens ou les Sénégalais viennent plutôt en France, c’est parce que leur pays faisait partie de l’empire colonial français. Entre le XVe et le XVIIIe siècle, la France a pratiqué l’esclavage et la traite des noirs. Au 16e siècle, elle s’est lancée dans la bataille coloniale en Amérique, des Antilles au Québec, puis sous le Second Empire, c’est le Maghreb, la Cochinchine, la Nouvelle-Calédonie et le Sénégal qui deviennent des colonies françaises. En 1894, sous la Troisième République, est créé le ministère des Colonies puis l’Afrique occidentale française (l’AOF), et l’Afrique équatoriale française (AEF). L’objectif affiché de cette colonisation était d’apporter la civilisation à des « races » que la France jugeait inférieures. On obligeait à l’époque les « Indigènes » des colonies à devenir Français. Pendant près de quatre siècles, les colonisés et les esclaves ont été condamnés aux travaux forcés, bafoués dans leurs droits humains les plus élémentaires. Beaucoup sont morts en combattant dans les guerres mondiales aux côtés des Français. Peut-on reprocher aujourd’hui aux Algériens, Marocains, Maliens ou Sénégalais de choisir la France comme pays de résidence ? Eux dont les ancêtres ont été forcés d’apprendre la langue, l’histoire et la culture françaises… et qui ont été les grands sacrifiés de cette « mission civilisatrice » ? L’héritage colonial continue d’influencer les mouvements migratoires…

Pour en savoir plus, lire le Petit guide de survie pour répondre aux préjugés sur les migrations.

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La semaine prochaine, épisode 2 : « C’est l’invasion, ils arrivent plus nombreux chaque année »

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