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Élections aux États-Unis : la victoire de Donald Trump va-t-elle changer le monde ?

, par MERLANT Myriam

Avec 290 grands électeurs en sa faveur contre 228 pour Hillary Clinton, l’élection de Donald Trump à la présidence de la République des États-Unis le 8 novembre 2016 a fait l’effet d’un séisme, pour les commentateurs politiques comme pour la presse américaine et internationale.

Ni les grands médias états-uniens, ni les instituts de sondage n’avaient prévu la victoire du candidat républicain. Les journalistes états-uniens étaient encore 84% à prédire la victoire de la candidate démocrate le 8 novembre après-midi et, malgré la tentation forte de rejeter la faute sur les instituts de sondage, incapables de mesurer l’ampleur de la vague Trump, ils ont rapidement esquissé un mea culpa. Pour la spécialiste des médias sociaux à l’Université de Berkeley, danah boyd [1], les médias états-uniens ont traité l’élection américaine comme un grand spectacle, au point de dégoûter toute participation. Elle les tance d’assumer leur responsabilité et d’en tirer les conséquences.
Avant même d’être investi, le futur président des États-Unis est en proie à des difficultés : le vote des parlementaires républicains pour affaiblir les pouvoirs du Bureau d’éthique parlementaire (l’organisme indépendant chargé d’enquêter sur les violations éthiques des élus) le met en conflit avec sa propre majorité et l’affaire des cyberattaques russes pour nuire à la campagne d’Hillary Clinton risque d’affaiblir la légitimité de l’élection américaine et de marquer les premiers temps du mandat du président élu.

Entre ces premières difficultés annoncées, des promesses électorales virulentes, marquées par des frasques et dérapages et la réalité de l’exercice du pouvoir, à quoi peut-on s’attendre de la part du locataire de la Maison Blanche ?

Des influences idéologiques conservatrices, réactionnaires et xénophobes

Pour la militante américaine Angela Davis, l’élection de Trump a été possible parce que 46 % du corps électoral ne s’est pas rendu aux urnes et parce que le système de vote états-unien privilégie les « États esclavagistes », où les électeurs blancs sont les plus nombreux. Elle reste néanmoins lucide sur le fait que l’on a « sous-estimé l’attrait idéologique du racisme, de l’antisémitisme, de la misogynie et de la xénophobie ».
La misogynie de Donald Trump, les accusations d’agressions sexuelles qui pèsent sur lui, sa xénophobie (envers les immigrants mexicains, les musulmans, sa sympathie envers des groupes suprémacistes blancs, racistes et antisémites…) ne l’ont effectivement pas empêché d’accéder à la fonction suprême des États-Unis.
Outre ses propos obscènes et calomnieux sur les femmes, Trump souhaite attribuer à l’État le pouvoir de contrôler les corps des femmes. Pendant sa campagne, le futur président avait promis de réduire l’accès à l’avortement, voire de l’interdire. Une telle abrogation au niveau fédéral amènerait chaque État à choisir la légalisation ou l’interdiction de l’avortement. C’est aussi l’accès à la santé reproductive qui pourrait se compliquer car Trump a fait le vœu de supprimer la subvention gouvernementale au planning familial et ne souhaite plus rembourser la contraception. L’administration Trump pourrait également impacter la santé des femmes au niveau mondial en ne reconduisant pas les subventions aux organismes de santé qui pratiquent l’avortement.

L’influence idéologique de Trump sur les questions de migrations est liée au « nativisme », un courant de pensée qui se manifeste par « la peur ou le ressentiment envers les immigrants ». Dans l’histoire récente états-unienne, le nativisme s’est fait jour à chaque nouvelle vague d’immigration. Le nativisme anti-Mexicain avait déjà connu ses heures de gloire en 1994, quand la Californie avait fait passer par référendum une proposition d’interdire aux immigrants illégaux l’accès au système de santé ou à l’éducation, loi qui devait être déclarée inconstitutionnelle quatre ans plus tard.

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Calexico, Californie, à la frontière avec le Mexique. Photo cc Omar Barcena

Le candidat Trump a ravivé ce sentiment anti-mexicain dans ses promesses de campagne : expulsion de la totalité des onze millions de sans-papiers qui vivent aux États-Unis, en majorité Mexicains et construction d’un mur le long de la frontière mexicaine en obligeant le Mexique à le financer - ce que ce dernier a refusé. S’il a révisé ses intentions à la baisse depuis, en parlant de n’expulser « plus que trois millions de clandestins » et évoquant désormais des « morceaux de clôture » à la frontière mexicaine, le président Trump reste peu prévisible sur ses intentions réelles. De nombreuses associations latino-américaines de défense des droits des migrants redoutent une crise migratoire majeure. Alors que depuis 2009, plus de 2,5 millions de migrants ont été expulsés des États-Unis, la déportation sous l’ère Trump pourrait être plus massive encore et le risque d’une recrudescence de la haine, de la peur et de la violence à l’encontre des migrants n’est pas écarté. Les musulmans ont également été stigmatisés pendant la campagne électorale de Trump, qui avait évoqué l’idée d’interdire temporairement l’entrée du pays aux musulmans, avant de réviser ses propos, pour déclarer ne vouloir fermer la frontière qu’aux ressortissants de pays considérés comme dangereux.

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Manifestation anti-Trump, devant le Trump Hotel, octobre 2016. Photo cc Victoria Pickering

« L’Amérique d’abord »

Avec son programme « l’Amérique d’abord », le président prône l’isolationnisme. Il fustige le libre-échange, veut mettre fin au traité commercial transpacifique (avec les pays d’Asie), à l’Alena (accord passé avec le Canada et le Mexique) et imposer des droits de douanes sur les produits chinois et mexicains pour donner priorité à la production locale et à l’emploi.
Pour relancer l’économie, Trump compte accroître les dépenses publiques dans des projets d’infrastructures et accorder un crédit d’impôt aux entreprises privées qui lanceront des projets. Il a promis par ailleurs de diminuer le nombre de fonctionnaires et annoncé vouloir supprimer l’Obama Care, le programme obligatoire de couverture santé qui a bénéficié à 20 millions d’Américains ces dernières années pour le remplacer par un système d’assurances privées.
Pendant sa campagne, le candidat avait également manifesté sa volonté de s’attaquer aux spéculations financières et aux élites de Wall Street, en imposant davantage les traders et les fonds d’investissement. Mais avant même son accession au pouvoir, les candidats pressentis par Donald Trump pour sa nouvelle administration avaient tous des profils de « vautours de la finance  » : un ancien de la puissante banque d’affaires Goldman Sachs au Trésor, un patron de firme pétrolière à l’Energie, des représentants de l’agrobusiness à l’Agriculture…
Par ailleurs, la politique fiscale qu’il voudrait mettre en place avantagerait les plus riches : les 4 400 milliards de dollars de réduction d’impôts sur dix ans vont concerner en priorité les plus fortunés, en supprimant par exemple l’impôt sur les successions.
Au delà d’accroître le déficit budgétaire et la dette des États-Unis, le programme économique de Trump, s’il est appliqué, risque de renforcer considérablement les inégalités dans un pays où le libéralisme fonctionne - depuis plusieurs décennies déjà - à « deux vitesses ».

Pas de pitié pour le climat !

Nul doute que le futur président des États-Unis ne sera pas un allié pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique. Le « président de l’anti-écologie » prévoit en effet de relancer l’exploitation et l’utilisation du charbon, d’intensifier les forages partout sur le territoire états-unien et ne cache pas ses positions pro-nucléaire et gaz de schistes. Ce climato-sceptique, qui avait affirmé que le dérèglement climatique était « un concept créé par et pour les Chinois pour tuer la compétitivité de l’industrie américaine », pourrait même parvenir à annuler l’Accord de Paris. Maxime Combes, économiste et militant pour la justice climatique, rappelle que ce même Accord prévoit des dispositions de retrait rapide, en un an, pour tout pays qui voudrait se retirer des négociations onusiennes : « En se retirant unilatéralement de négociations ouvertes il y a 25 ans dans le cadre de l’ONU, les États-Unis, l’un des deux plus grands pollueurs de la planète, éroderait fortement la légitimité et l’aptitude de la communauté internationale à les poursuivre ».
L’autre scénario n’impliquerait pas une sortie des négociations : il consisterait simplement à ne pas appliquer les engagements pris par Barack Obama (26 à 28 % de réduction des émissions d’ici 2025 par rapport à 2005), aucune mesure contraignante n’étant prévue pour les États qui ne respecteraient pas leurs engagements. Quelle que soit la décision de Trump par rapport à l’Accord de Paris, la société civile s’organise déjà pour lutter, comme en atteste la plainte, jugée recevable, de 21 enfants et adolescents contre le gouvernement des États-Unis qu’ils accusent de ne pas avoir pris au sérieux le changement climatique. Apeurés par l’élection d’un climatosceptique à la tête du pays le plus puissant du monde, les climatologues se sont également attelés à copier leurs données sur des serveurs indépendants pour faire face à toute tentative de la Maison-Blanche de les effacer. Un portail indépendant, Climate Mirror, prévoit parallèlement d’ouvrir ces données sur le climat à un public national et international, avant que l’administration Trump n’arrive au pouvoir.
D’autres initiatives de ce type pourraient amoindrir la capacité de nuisance du futur président dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Une absence totale de vision sur les problèmes diplomatiques

L’élection de Donald Trump a été largement célébrée en Israël, l’un des seuls pays où l’opinion lui était largement favorable. La droite israélienne souhaite en faire un allié de la colonisation, comme l’étaient Barack Obama [2] et de manière plus générale tous les présidents des États-Unis, et espère qu’il acceptera de transférer l’ambassade des États-Unis à Jérusalem.
Toujours dans cette région du monde, le président souhaiterait revenir sur l’accord nucléaire avec l’Iran parce qu’il constitue, selon lui, une catastrophe pour Israël et la région.
Par un mélange d’isolationnisme, de nationalisme et d’unilatéralisme, Trump veut donc rompre avec la politique internationale de son prédécesseur. Sa ligne d’action est de défendre les intérêts des États-Unis, en limitant les actions de son pays à l’étranger d’une part et en construisant une forteresse d’autre part, pour protéger les États-Unis de l’intérieur, jugeant qu’il est « envahi de toute part », par les immigrés mexicains comme par les musulmans, auxquels il faut interdire l’accès « tant que l’on ne se sait pas ce qu’il se passe ».
Pourtant, avant même son investiture, Donald Trump multiplie les incohérences de discours. Par exemple, après s’être déclaré hostile à toute intervention militaire au Moyen-Orient, il a tout de même promis d’écraser les terroristes, avec l’appui de ses alliés arabes et du président russe Vladimir Poutine. Autre contradiction : les positions très pro-israéliennes de Trump et le judaïsme d’une partie de sa famille ne l’ont pas empêché d’avoir un comportement peu clair vis-à-vis de ses supporteurs antisémites. En effet, nombre de ses admirateurs ont attaqué et menacé des journalistes juifs sur les réseaux sociaux et son directeur de campagne, Steve Bannon, fait lui-même partie d’un mouvement où les antisémites sont légion.
Au-delà des contradictions, les premiers gestes de Trump en matière diplomatique sont aussi des fausses notes. Ses coups de téléphone avec des chefs d’État (le Premier ministre nippon, le président philippin Dutertre, le Premier ministre pakistanais, la présidente tawainaise Tsai Ing-wen…), avant même son investiture, pourraient bien menacer les équilibres mondiaux et ont d’ores et déjà provoqué la colère de la Chine. Pour Barthélémy Courmont, directeur de recherche à l’IRIS, ils s’expliquent sans doute par le fait que le président a une « absence totale de vision des problèmes diplomatiques » : ses gesticulations n’éclairent en aucun cas sur d’éventuelles lignes directrices qui pourraient guider sa politique. Ne s’appuyant sur aucune école théorique ou courant idéologique, sa vision de la diplomatie se construit de manière impulsive et instinctive.

Tout n’est pas si désespéré ?

Cette accession au pouvoir de Donald Trump est une occasion de « donner des ailes à la pire extrême droite partout au monde ». Dans son article « Pour que la tragédie des années 30 ne se répète pas », le Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM) fait le parallèle entre la période actuelle et la montée du nazisme et pointe l’évidente responsabilité des médias dans ces tournants de l’histoire. Comme dans les années 30 et 40, où l’agence de presse internationale Associated Press faisait le portrait d’un Adophe Hitler « bienveillant » et œuvrant pour le « bien-être et le bonheur du peuple allemand », les médias sont actuellement tentés de présenter un président en train d’adoucir ses positions, « condamné à s’adapter à la réalité », qui n’est pas aussi extrémiste qu’il est apparu au début… Le CADTM appelle donc à un réveil général et urgent pour se mobiliser contre ces courants ultra-réactionnaires et conservateurs un peu partout dans le monde.

Si le pays dispose pour la première fois depuis 1928 d’une majorité totale à l’Assemblée et au Sénat, donnant ainsi à Donald Trump toute la latitude nécessaire pour mettre en œuvre son programme, il y a de fortes chances que les Républicains modérés désavouent certains pans de sa politique voire qu’une opposition importante au sein même de la majorité voie le jour.
Les institutions fédérales états-uniennes seront également là pour exercer un contre-pouvoir : le Département d’État et le Pentagone pourront contrer les débordements éventuels du président en matière de politique étrangère.
Les États auront aussi une marge de manœuvre pour contrer la politique de Trump, en choisissant par exemple de maintenir de gros efforts en matière de changement climatique ou en adoptant des cadres de protection pour protéger les minorités des discriminations.

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Manifestation anti-Trump, Los Angeles, 12 novembre 2016. Photo cc Ken Shin

Enfin, il faudra compter sur le poids des sociétés civiles états-uniennes et internationales pour empêcher l’adoption de lois trop régressives. Sitôt l’élection du président, des millions de personnes manifestaient dans toutes les grandes villes des États-Unis pour organiser la « résistance » :
* Des éducateurs et des citoyens provenant des quatre coins du pays mettaient déjà en place une pétition pour demander à Donald Trump, de respecter sa promesse d’être le Président de tou(te)s les Américain(e)s, en dénonçant ses discours de haine
* Plusieurs villes-sanctuaires, dénommées ainsi parce qu’elles ne collaborent pas à 100 % avec l’Etat fédéral (dont Chicago ou San Francisco), ont fait savoir qu’elles continueraient à fournir des services sociaux sans condition aux sans-papiers.
* Un large mouvement féministe et de convergence des luttes organise une grande marche à Washington le 20 janvier contre le tournant réactionnaire qui vient.
* Des organisations de la base appellent d’ores et déjà à la désobéissance civile en ne respectant pas les lois « qui discrimineront les Noirs, les Latinos, les immigrés, les Queer... », en usant du droit de grève pour rendre le pays « ingouvernable », comme le plaide Kali Akuno, militant de l’organisation Jackson Cooperation.

Vraisemblablement, le « président » Donald Trump aura des difficultés à être le même homme que le « candidat » Trump...

Notes

[1danah boyd a « de nombreuses raisons de s’être débarrassée des majuscules de ses nom et prénom, certaines personnelles, d’autres politiques » : http://cfeditions.com/boyd/danah/

[2Malgré une volonté des différents présidents états-uniens de ménager Israël, Barack Obama s’est abstenu fin décembre 2016 sur la résolution 2334, adoptée au Conseil de sécurité des Nations unies (ONU). Ce texte, dénonçant la colonisation israélienne dans les territoires palestiniens occupés, a recueilli quatorze voix en sa faveur et n’a pu passer que grâce à l’abstention américaine.

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