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Dix jours qui ont secoué l’Uruguay

, par La Jornada

Cet article a été traduit de l’espagnol au français par Virginie De Amorim traductrice bénévole pour Ritimo. Retrouvez l’article original sur le site La Jornada "Diez días que sacudieron a Uruguay", par Raúl Zibechi.

Jusqu’au début du mois d’août, le gouvernement uruguayen négociait sa participation dans le TISA [1] (Trade In Services Agreement), visant à déréguler les services et le commerce, fortement défendu par le ministre de l’Économie, Danilo Astori, et s’apprêtait à approuver le budget quinquennal malgré l’opposition de certains syndicats, en particulier ceux de l’éducation. Le président Tabaré Vázquez exerçait son pouvoir de façon quasi monarchique, selon l’expression judicieuse de l’historien Gerardo Caetano (Brecha, 04/09/15).

Un mois après, le gouvernement a essuyé un revers historique de la part des syndicats d’enseignants, en affrontant la plus grande contestation sociale depuis des années (et rassemblant un nombre record d’opposants contre un gouvernement de gauche). L’autorité de Vázquez a été contestée dans la rue, au sein de son propre parti et dans les milieux syndicaux. Les deux semaines de contestation ont été clôturées par l’annonce de l’abandon des négociations du TISA. Ainsi, les tentatives de faire de l’Uruguay un partenaire de premier plan des États-Unis dans le Mercosur ont été balayées par l’implacable mobilisation populaire.

Revenons-en aux origines de l’histoire. Depuis près d’un demi-siècle, les syndicats de l’éducation s’opposent à l’autoritarisme. D’abord, à celui du gouvernement de Jorge Pacheco Areco (1967-1972), qui avait décrété l’intervention de l’enseignement secondaire et technique dans le cadre de l’état d’exception pour contenir la protestation sociale. Avec le retour de la démocratie en 1985, les syndicats enseignants ont poursuivi la résistance contre les réformes néolibérales et ont joué un rôle majeur dans d’importantes luttes des années 90.

Depuis une décennie et demie, ces syndicats exigent que 6% du budget national soit investi dans l’éducation. Après 11 ans de gouvernement du Frente Amplio [2] , l’investissement dans l’éducation reste l’une des principales dettes de la gauche. Bas salaires, locaux en mauvais état, déficit d’enseignants qui empêchent de remplir les quotas dans tous les niveaux éducatifs, et une performance générale stagnant, à la limite du recul, sont des tendances persistantes qui n’ont pas été inversées par les trois gouvernements de gauche.

L’aspect le plus flagrant est celui des mauvaises relations avec les corporations d’enseignants. L’ancien président José Mujica avait déclaré à mi-mandat : « il faut se réunir et faire chier ces corporations », en faisant référence aux syndicats de l’éducation (Brecha, 28/08/15). Cependant, personne n’était allé aussi loin que Vázquez qui, le lundi 24 août, a décrété l’austérité pour casser la grève enseignante avec citations à comparaître et licenciements massifs.

Ce fut la première fois depuis 1985 qu’une telle mesure était imposée, aucun gouvernement néolibéral n’y avait eu recours. La réponse a été drastique : des milliers d’enseignants se sont rassemblés devant le siège des syndicats pour marquer clairement leur mépris de l’autoritarisme ; la centrale syndicale a organisé une grève générale et une manifestation où 50 000 enseignants et étudiants ont clamé leur désaccord avec le décret de Vázquez, pendant que 50 centres d’études étaient bloqués. Le Frente Amplio s’est divisé. Seule la droite a soutenu le président.

Dans un climat de crispation entre gouvernement et syndicats, le Frente Amplio s’est réuni en audience plénière le premier samedi de septembre pour discuter, après des allées et venues, de la position à adopter concernant le TISA. Le vote des représentants des secteurs et des bases a démontré l’isolement du cabinet : 117 voix en faveur du retrait des négociations contre 22 voix en soutien à l’Exécutif. Le lundi 7, le gouvernement a annoncé que l’Uruguay cesserait toute participation dans les négociations.

Le TISA a également son historique. Comme le souligne l’économiste Antonio Elías, qui a eu le mérite d’en dévoiler le secret, il y a eu 3 étapes : la première, dans le secret le plus total ; la seconde, semi-publique mais sans discussion ; la dernière était publique, il y a eu débat, mais les documents secrets n’ont pas été communiqués à la société pour analyse (Voces, 10/09/15).

Durant presque un an, entre septembre 2013 et juillet 2014, au moment de la publication des premières données, le gouvernement de Mujica a mené les négociations sans en informer la population, ni sa force politique, ni le Parlement. Le Ministre des Affaires Étrangères Luis Almagro, nommé par Mujica à la tête de l’OEA (Organisation des État Américains), a dû reconnaître qu’il était en négociation et a assuré qu’il s’agissait d’un traité positif pour le pays.

Les négociations officielles ont débuté en février 2015, sans annonce publique, durant les derniers jours du gouvernement Mujica. C’est le site Internet du Ministre des Relations Extérieures du Canada qui a annoncé l’entrée de l’Uruguay dans les négociations, rappelle Elías. Il serait bon que quelqu’un, dans quelque endroit du monde où il est encensé, interroge l’ex-président sur les raisons de ce silence assourdissant.

Le point plus important, est qu’à peine le silence rompu, la société uruguayenne a rejeté massivement le TISA. Les médias de gauche qui, dans ce pays, ont toujours joué un rôle décisif ; le mouvement syndical, les organisations sociales et environnementales, les groupes comme le Réseau d’Économistes de Gauche (REDIU), des universitaires et des intellectuels, ont modifié les rapports de force. Le vote au sein du Frente Amplio, où les partisans d’Astori et de Vázquez sont restés isolés, reflète le mode de pensée de la majorité des Uruguayens.

Le déroulement des évènements a fait coïncider la lutte des corporations enseignantes, qui n’est toujours pas terminée, et la résistance au TISA dans la continuité de celle menée en 2007 par la gauche sociale contre le TLC avec les États-Unis que Vázquez essayait de signer dans son premier gouvernement. Dans les deux cas, il s’est retrouvé soutenu par la droite et rejeté par le mouvement populaire.

La défaite de l’austérité contre les enseignants et le fiasco du TISA ont un point commun : cette société ne se laisse pas décourager par des politiques autoritaires, ni au nom du développement, ni par un gouvernement qui se dit être de gauche. La rue a imposé des limites à ce revirement à droite.

http://www.jornada.unam.mx/2015/09/...

Notes

[1Accord sur le Commerce des Services (ACS)

[2mouvement politique uruguayen fondé en 1971, rassemblant du Parti démocrate chrétien au Parti communiste et au Mouvement révolutionnaire oriental (MRO), en passant par des dissidents des Partis blanco et colorado. Il fut rapidement rejoint par le Mouvement du 26 mars, fondé par les Tupamaros.

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