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« Dans les moments de crise, on trouve de l’espoir »

, par BRISS Moira , CASTRO SOTO Gustavo



Entretien avec le militant mexicain Gustavo Castro Soto sur le meurtre de Berta Cáceres, et la construction d’un monde au-delà de l’extractivisme.

Gustavo Castro Soto, militant mexicain qui consacre sa vie aux droits de l’Homme et de l’environnement, a été le seul témoin oculaire - et survivant - de l’assassinat de Berta Cáceres, une militante hondurienne des droits de l’environnement et des peuples autochtones de renommée mondiale. Bien que Castro ait survécu à l’attaque, le traitement dont il a fait l’objet par les autorités honduriennes s’apparente, selon ses mots, à de la torture psychologique. Désormais de retour au Mexique après avoir été empêché de quitter le Honduras pendant un mois, Castro revient sur son expérience au Honduras, sur le danger permanent d’être militant aux Amériques, sur la crise du capitalisme, ainsi que sur sa vision d’un avenir rempli de mondes différents, et meilleurs.

Moira Birss (MB) : Vous avez déjà décrit ailleurs en détail les moments entourant l’assassinat de Berta, y compris la façon dont ses assassins vous ont tiré dessus et comment vous avez survécu, en vous faisant passer pour mort. Dites-nous ce qui est arrivé les heures et les jours suivant l’assassinat. Comment les autorités honduriennes vous ont-elles traité ? Avez-vous été autorisé à consulter un avocat ? Un médecin ?

Gustavo Castro Soto (GCS) : Berta a été tuée le 2 mars, environ 20 minutes avant minuit. Après avoir appelé des amis pour les alerter sur ce qui était arrivé, j’ai dû attendre que quelqu’un vienne me sauver ; cela a pris près de deux heures. Dès que l’information sur ce qui s’est passé a commencé à se répandre, la police a commencé à me chercher. Je suis resté et j’ai attendu jusqu’à ce que le procureur local arrive, puis les membres du COPINH [Consejo Cívico de Organizaciones Populares e Indígenas de Honduras, l’organisation sociale et environnementale fondée par Berta] m’ont emmené chez une famille locale de guérisseurs pour traiter mes blessures.

J’ai répondu à toutes les questions que les autorités honduriennes m’ont posées, fourni toutes les déclarations, formelles et informelles, qu’ils voulaient, et j’ai y compris répondu à l’interrogatoire informel sur la personne qui avait tiré sur moi. Mais ce n’est pas avant 13 heures le 3 [mars], que j’ai été conduit au bureau du procureur. Lorsque je suis arrivé, on m’a proposé quelque chose à manger, mais après cela plus rien, pendant de nombreuses heures. J’ai demandé à être examiné par un médecin, mais on ne m’a jamais emmené en voir un. Toute la journée, j’ai dû garder sur moi les vêtements ensanglantés que je portais quand Berta et moi nous sommes fait tirer dessus. Ce n’est pas avant 3h du matin le lendemain que le médecin légiste est arrivé pour m’examiner et prendre des photos de mes blessures. Et puis cette nuit-là, avant de me laisser me reposer, ils m’ont demandé de regarder des photos des suspects ; au début, ils ne m’ont montré que des photos de membres du COPINH.

Le traitement que j’ai reçu était poli, mais indifférent ; ils me traitaient comme un autre élément de preuve, pas comme la victime d’un crime.

Dans les heures qui ont suivi, j’ai fourni d’autres déclarations, à la fois au procureur et au juge. J’ai demandé des copies de ces déclarations, mais mes demandes ont été rejetées. J’ai également demandé les enregistrements. Je ne sais pas s’ils ont enregistré mes déclarations, mais je n’ai pas eu de copies, naturellement. Toutes les déclarations et comptes-rendus ont été scellés, et ce n’est que plusieurs semaines plus tard que mon avocat a reçu la copie de l’ordre de les sceller.

Durant les premières heures, je n’ai pas eu d’avocat, et ce n’est que quelques jours plus tard que j’ai été en mesure d’avoir un avocat de confiance près de moi. Le Consul du Mexique est arrivé la nuit du 3, et a toujours été là avec moi, ce qui m’a fourni une protection et un soutien importants.
Finalement, le 5 [mars], il était prévu que je retourne à Tegucigalpa, et le consul m’a acheté un billet pour rentrer au Mexique, avec un départ le matin du 6.

MB : Dans une autre interview, vous avez décrit la façon dont les autorités honduriennes se sont cachées pour vous attendre à l’aéroport le 6 mars, alors que vous vous apprêtiez à quitter le pays accompagné de l’ambassadeur du Mexique, et comment à la dernière minute elles vous ont arrêté et ont refusé de vous laisser embarquer à bord de l’avion. Pourquoi pensez-vous que les autorités se sont comportées de cette manière ?

GCS  : Je ne sais pas pourquoi ils ont agi de cette façon. Cela semble être une véritable erreur de leur part... et d’ailleurs, ils s’en sont excusés plus tard. Il aurait été largement suffisant qu’ils me demandent simplement de rester quelques jours de plus.
[Durant ces premiers jours après l’assassinat], on ne m’a pas dit une seule fois qu’il m’était légalement interdit de partir. On ne m’a jamais non plus présenté de convocation formelle. Et à l’origine, les autorités avaient même proposé de me transférer en hélicoptère de La Esperanza [la ville où Berta a été assassinée] vers Tegucigalpa pour attraper ce vol du 6 ; mais cela a été annulé plus tard en raison du mauvais temps ; nous y sommes donc allés en voiture.

J’ai répondu à toutes leurs requêtes, quelle que soit l’heure. En fait, le procureur et le bureau du procureur général ont par la suite reconnu combien j’ai été coopératif. Ils semblent avoir oublié que je suis une victime et un témoin, pas un suspect, et qu’ils m’ont traité comme un élément de preuve, tout au mieux.

MB : Vous avez dénoncé votre traitement par les autorités honduriennes comme étant de la torture psychologique. Vous venez de décrire une partie du traitement que vous avez reçu ; quels sont les autres éléments qui vous font appeler cela de la torture psychologique ?

GCS : Après cette expérience humiliante à l’aéroport, on m’a demandé de revenir à La Esperanza. J’ai demandé davantage de sécurité parce que je me sentais en grand danger si je retournais là-bas ; j’étais inquiet que les assassins puissent être à ma recherche pour me faire taire. Le gouvernement du Honduras voulait m’avoir sous sa supposée protection. Mais il n’existe aucune loi au Honduras pour protéger les victimes dans ce genre de situations. Il existe bien une loi de protection des témoins, mais aucune réglementation n’a été adoptée pour sa mise en œuvre. Il en est de même pour le récent droit à la protection des défenseurs des droits humains. Les victimes, les témoins et les défenseurs des Droits de l’Homme sont laissés sans aucune protection au Honduras. Voilà pourquoi je voulais l’accompagnement de l’ambassade du Mexique, et je voulais rester dans l’ambassade même lorsque j’étais à Tegucigalpa.

Après qu’on m’ait dit de revenir à La Esperanza, j’ai été informé que le juge avait rendu une ordonnance m’interdisant de quitter le pays pendant 30 jours. Ils ont refusé de donner une copie de cette ordonnance à mon avocat, même si les lois locales l’exigent. Le lendemain, mon avocat a fait appel de l’ordonnance et a fait une demande officielle pour obtenir une copie du document. En réponse, le juge a suspendu mon avocat de l’affaire, et a suspendu sa licence professionnelle. Cela était sans précédent, et je suis resté sans défense légale [pour un temps]. Mes avocats ont déposé tous les types de recours possibles, y compris l’habeas corpus, mais tous ont été rejetés. L’autorisation que j’ai demandée pour me rendre à Washington afin d’assister à une réunion demandée par la Commission interaméricaine des Droits de l’Homme a également été refusée.

Lorsqu’ils m’ont ramené à La Esperanza, j’ai encore répondu à d’autres questions et j’ai aidé l’enquête jusqu’au 9 [mars]. Donc, entre le 2 et le 9, je n’ai simplement pas pu dormir et ai constamment été soumis à des interrogatoires.

Et dans le restant de ces 30 jours où l’on m’a fait rester au Honduras, et il ne s’est rien passé de spécial. Oui, ils m’ont demandé de leur remettre mes bottes, même si à ce moment-là la scène du crime avait déjà été totalement modifiée. Et quelques jours avant que je doive quitter le pays, ils sont arrivés avec quelques photos pour voir si je pouvais identifier quelqu’un. Mais c’était tout.

MB : Vous avez parlé auparavant de la « criminalisation des Droits de l’Homme » et des défenseurs des Droits de l’Homme. Berta elle-même subissait un harcèlement judiciaire et la criminalisation. Qu’y a-t-il derrière cette criminalisation, et pourquoi est-elle si problématique pour les défenseurs des Droits de l’Homme ?

GCS  : C’est une question tellement importante mais que malheureusement peu de gens considèrent. Ce n’est pas seulement Berta, ni juste le COPINH, mais tous les mouvements sociaux au Honduras ainsi que dans toute la région, qui font face à cette menace.

Permettez-moi de m’expliquer : dans tous les accords de libre-échange (ALE), les entreprises recherchent la protection de leurs investissements, grâce à des mécanismes comme le Centre international de la Banque mondiale pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI). Cela leur permet d’engager des procédures judiciaires, pour des millions de dollars, lorsqu’un gouvernement annule une concession ou évince une entreprise.

Presque tous les pays d’Amérique latine ont des ALE avec le Canada, les États-Unis, les pays d’Asie, et d’autres ; et cela signifie que les gouvernements locaux doivent modifier les lois locales pour faciliter ces investissements étrangers. Par exemple, l’industrie extractive a besoin de beaucoup d’eau ; comment un gouvernement assure-t-il l’approvisionnement en eau d’une compagnie minière quand il y a des communautés autochtones sur les terres et les cours d’eau ? En changeant la législation locale.

Certains ALE exigent même que les gouvernements locaux installent de nouvelles infrastructures, comme des autoroutes, pour faciliter les investissements étrangers. Et pour beaucoup de ces projets d’infrastructure, une grande partie du financement provient de sources comme la Banque interaméricaine de développement. Ces banques ne disposent pas de normes opérationnelles nécessitant une consultation des communautés locales, et ne garantissent pas non plus le droit humain à l’eau, et encore moins le droit à la vie.

Sachant que ces potentielles poursuites peuvent atteindre des millions de dollars, et étant donné qu’il y a des investissements dans des centaines de projets d’extraction, d’autoroutes, d’industrie agroalimentaire, d’huile de palme, de maïs transgénique, de ports et d’aéroports dans ces pays, eh bien, si un gouvernement décide de protéger les Droits de l’Homme de son peuple, les poursuites judiciaires seraient absolument énormes.

Les ALE ont également élargi la notion d’expropriation. Si un gouvernement annule une concession, cela signifie exproprier les biens de la société. Mais si les gens bloquent une route pour manifester, l’entreprise appelle cela de l’expropriation indirecte, et poursuit le gouvernement.

Donc, les gouvernements doivent empêcher toute mobilisation sociale, et par conséquent à travers toute l’Amérique latine, ils sont en train de modifier les lois pour criminaliser la défense des Droits de l’Homme et neutraliser les protestations. Par exemple, ils rendent illégal le fait de se mobiliser, de sortir pour manifester pour défendre le droit à l’eau, ou pour protester contre l’assassinat d’un leader autochtone comme Berta ; ils qualifient maintenant cela de "terrorisme". Entraver une route équivaut à un détournement ou un enlèvement.

Il revient moins cher pour les gouvernements de jeter en prison certains défenseurs des Droits de l’Homme plutôt que de payer des millions de dollars de poursuites.

MB : La famille de Berta et le COPINH demandent une commission d’experts indépendante, dirigée par la Commission interaméricaine des Droits de l’Homme, pour assurer une enquête juste et indépendante sur l’assassinat de Berta. Que vous dit votre expérience au sujet de la nécessité d’une telle commission ? Pourquoi pensez-vous que le gouvernement hondurien s’oppose à une telle commission, et pourquoi les États-Unis n’ont-ils pas appuyé la demande de la famille ?

GCS  : Le gouvernement hondurien veut avoir le contrôle sur l’enquête, les preuves et les résultats. S’il y avait une volonté politique de rendre justice et de trouver les responsables, il n’y aurait aucune raison qu’ils fassent opposition à une enquête crédible.

Le problème, comme le COPINH l’a dit (et que même le bureau du procureur général a reconnu), c’est que l’enquête a inévitablement conduit à DESA [l’entreprise de construction du barrage hydroélectrique à laquelle Berta et le COPINH se sont longtemps opposées], et des armes ont été retrouvées sur la propriété de l’entreprise. Cependant, les autorités ne veulent pas s’enfoncer dans cette voie, parce que derrière DESA se trouvent de très puissants intérêts économiques, comme la Banque mondiale, des banques néerlandaises, et de nombreux intérêts politiques également. A titre d’exemple, le directeur des procureurs du Honduras a fait partie du cabinet d’avocats qui représente DESA.

MB : Le gouvernement des Etats-Unis fournit des quantités significatives d’aide étrangère au Honduras, y compris pour le système de justice et la police. Comment pensez-vous qu’une telle aide affecte la situation du COPINH et du Honduras, de façon globale ?

GCS : Il est bien connu que la présence américaine au Honduras est très forte. Après tout, le Honduras abrite la plus grande base militaire américaine en Amérique latine. Le pays est stratégique pour les États-Unis, car il est situé en plein milieu de l’Amérique centrale, et je pense que le Honduras est important pour les intérêts géopolitiques des États-Unis dans la région. Beaucoup au Honduras croient, en particulier après l’expérience du coup d’État, que les États-Unis peuvent installer et renverser des gouvernements.

Bien que beaucoup de fonds étrangers au Honduras proviennent d’autres gouvernements et des banques, nous savons que les États-Unis investissent dans la formation militaire des unités d’élite, dans des bases militaires, dans des projets miniers et de barrages, et dans les soi-disant « villes modèles », ou zones économiques spéciales. En fait, le gouvernement du Honduras est en train de travailler sur une nouvelle loi permettant la mise en œuvre de nouvelles zones économiques spéciales, et ceux qui sont actuellement au pouvoir dans le pays sont ceux qui ont proposé la loi d’origine sur les villes modèles, après le coup d’État.

MB : Votre organisation est appelée Otros Mundos Chiapas (Autres Mondes Chiapas), et vous parlez souvent du fait que d’« autres mondes » sont possibles. Pouvez-vous décrire ces « autres mondes » que vous souhaitez voir ?

GCS  : Nous croyons que ce système capitaliste nous mène à la ruine. Le changement systémique est un impératif moral et éthique. Mais nous ne pouvons pas simplement substituer un modèle à un autre. Au contraire, nous devons reconnaître que beaucoup de mondes sont possibles, dans chaque région et chaque ville ; il y a d’autres mondes qui peuvent être créés, d’autres façons de vivre nos vies.

Nous avons tous une grande responsabilité, celle de travailler pour construire ces autres mondes, parce qu’il n’y a pas qu’une seule solution ; nous ne pouvons pas non plus juste nous asseoir et attendre qu’une solution se présente ; nous ne pouvons pas nous soustraire au fait de devoir penser et travailler et construire d’autres formes de vie et d’être.

Nous aimons appeler la construction de ces autres mondes la construction d’« alternatos », parce que ce sont des alternatives nées de chaque région, chaque culture, reflétant l’immense diversité culturelle dans le monde, tout comme l’immense diversité biologique qui existe aussi. Nous devons respecter les nombreuses façons de vivre, et nous savons qu’elles peuvent concilier l’harmonie et l’unité, le bonheur et la dignité. C’est possible.

MB : Que demandez-vous de ceux d’entre nous qui vivent aux États-Unis ? Comment pouvons-nous aider ?

GCS  : Nous aimerions voir des gens aux États-Unis se joindre à cette recherche pour des alternatos. Le modèle extractiviste auquel nous faisons face ici en Amérique latine existe pour que les gens aux États-Unis puissent avoir un niveau de vie élevé. Il y a une lutte majeure qui se joue en Amérique latine contre ce modèle, et cette lutte nécessite une résistance importante, au prix maintenant de nombreuses vies, y compris celle de Berta. Mais nous devons continuer à lutter pour que le système actuel ne continue pas à détruire la nature et à nous détruire.

Mais même aux États-Unis, ça ne peut pas continuer comme ça. Personne ne peut vivre au détriment de la vie des autres. La solidarité concerne tout le monde. Le changement climatique nous affecte tous. La Terre est notre maison à tous.

Par conséquent, nous avons tous la responsabilité de chercher d’autres façons de faire les choses. Qu’est-ce que les gens aux États-Unis doivent faire ? Je ne sais pas ; c’est à eux de trouver, tout comme ici nous sommes en train de chercher et de trouver pour nous-mêmes. Aux États-Unis, je sais qu’il y a déjà de nombreuses luttes importantes et belles, et nous savons qu’il est difficile de mener à bien ces luttes dans le ventre de la bête.

Dans les moments de crise, on trouve de l’espoir, même si cela semble contradictoire. Comme Berta avait l’habitude de dire, nous devons nous réveiller, nous n’avons plus le temps.

Le défi, c’est que chacun d’entre nous prenne la responsabilité de jouer un rôle. Mais c’est un beau défi.

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Moira Birss est la chargée de plaidoyer des États-Unis pour Peace Brigades International - Colombie, siège au conseil de Other Worlds / Autres Mondes, et coordonne la campagne Showing Up for Racial Justice (Se mobiliser pour le justice raciale) pour Whashington DC.

Gustavo Castro Soto est un écrivain mexicain et organisateur pour la justice environnementale et économique, qui travaille en tant que de coordinateur du groupe Otros Mundos / Amis de la Terre Mexique. Il a cofondé, et siège dans les instances de direction, de nombreux réseaux anti-mines et anti-barrages, ainsi qu’au sein de l’organisation Autres Mondes, basée aux États-Unis.

Cet entretien, réalisé par Moira Birss le 28 avril 2016, a été traduit de l’anglais au français par Sévane Fourmigue et Virginie de Amorim, traductrices bénévoles pour Ritimo. Retrouvez l’article original sur le site de Nacla : "In Crisis, We Find Hope"

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