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Dans le Kutch indien, les femmes prennent leur destin en main

Portrait de la Kutch Mahila Vikas Sangathan (KMVS)

, par RITIMO , FERNANDO Valérie

L’association KMVS travaille depuis plus de vingt ans à la promotion et la défense des droits des femmes de la région du Kutch dans l’État du Gujarat. Elle met l’accent non seulement sur les activités économiques centrées sur la valorisation de l’artisanat traditionnel mais aussi sur l’amélioration de la participation sociale et politique des femmes et la reconnaissance de leurs droits fondamentaux.

Le Kutch : une région aride mais culturellement diverse

La région indienne du Kutch, située à l’ouest de l’État du Gujarat, est caractérisée par une géographie et un climat extrêmes. Le Kutch, désignant une zone alternativement sèche et humide, est principalement constitué de basses terres inondées pendant la mousson et sèches le reste de l’année. En saison sèche les températures y atteignent 50 degrés.

Soumise à une série de fortes sécheresses dans les années 80 qui ont rendu difficile et aléatoire l’activité traditionnelle de petite agriculture et d’élevage, la région est également une zone sismique importante. Le tremblement de terre de 2001 a fait plus de 20.000 morts, rasé nombre de villages laissant 600.000 personnes sans abris, et tué 20.000 têtes de bétail. Les pertes économiques ont été estimées à plusieurs milliards de dollars.

La population du Kutch qui compte plus d’1,5 million d’habitants, est très diverse. Située au carrefour de l’Asie centrale, du Pakistan et de l’Inde, la région est constituée de nombreux groupes de population et tribus, nomades ou sédentarisées. Elle en a tiré sa renommée pour son artisanat riche et unique, en particulier dans le textile et la broderie, mais aussi la poterie, la laque, le travail du cuir et du cuivre.

KMVS : une histoire de femmes

L’association Kutch Mahila Vikas Sangathan (Association pour le Développement des Femmes du Kutch) est un collectif réunissant les femmes de 173 villages de 4 talukas ou blocs administratifs (Pachcham, Nakhatrana, Abdasa et Mundra) et luttant pour leur promotion socio-économique et politique. Sur les 12.000 membres de KMVS, 1.200 sont des artisanes traditionnelles appartenant à huit communautés différentes de 42 villages qui se sont organisées pour former des groupes de producteurs indépendants.

KMVS a été créée en 1989 dans un contexte de crise. A la fin des années 80, la sécheresse s’est en effet abattue pour la troisième année consécutive sur le Gujarat, entraînant la migration massive des hommes, les femmes demeurant seules et sans revenus dans les villages.

Traditionnellement, les femmes du Kutch ne vendaient pas leurs pièces de broderies mais les confectionnaient et les conservaient pour leur dot. Les femmes n’ont commencé à vendre leurs broderies que poussées par la nécessité de subvenir aux besoins de leur famille. A l’époque, la mode du look ethnique s’était répandue dans les villes indiennes et les boutiques du Gujarat regorgeaient de produits artisanaux, dont des broderies du Kutch. Mais les femmes des villages ne recevaient que 5 à 10% du prix de vente final, les intermédiaires empochant largement le bénéfice.

Parallèlement, les années 80 ont vu un regain des organisations de femmes et le secteur du développement a commencé à prendre conscience de l’importance de l’« empowerment » (autonomisation, émancipation, participation) des femmes. L’organisme gouvernemental Gurjari (Gujarat State Handicraft Development Corporation ou Corporation pour le Développement de l’Artisanat de l’Etat du Gujarat) a alors pris contact avec Jan Vikas, une organisation non gouvernementale basée à Ahmedabad, avec comme projet de travailler avec les femmes des villages, pour les organiser et les soutenir dans la commercialisation de leurs produits à travers le réseau des boutiques Gurjari. L’objectif était d’assurer de meilleurs revenus aux femmes en leur fournissant un accès direct au marché, sans passer par les intermédiaires.

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Femmes Harijan occupées aux travaux de broderie dans le village de Zura (Kutch)

Cette initiative a rencontré le désir de Sushma Iyengar, diplômée de communication d’une université américaine, d’améliorer le sort des femmes du Kutch. C’est ainsi qu’est née Kutch Mahila Vikas Sangathan, fondée par Sushma, Meera Goradia et Alka Jani. Mais les trois femmes souhaitaient aller au-delà de l’artisanat et s’attaquer aux racines des problèmes : « Nous savions que l’empowerment économique n’assure pas nécessairement l’empowerment social. Et le Gujarat notamment connaît un fort taux de violence contre les femmes ».

Après avoir surmonté l’hostilité et la méfiance des villageois, la première étape a consisté à former des groupes de femmes (Community Based Groups) et à identifier avec elles les thèmes importants et les priorités au niveau de la communauté : fragilité de l’écosystème, effets de la migration sur les femmes, situation sanitaire précaire, manque d’éducation, rôle des femmes en tant que producteurs et en termes de dynamique sociale, autant de domaines auxquels s’ajoutaient l’étude et la compréhension de la diversité géographique et culturelle du Kutch. Chaque taluka avait des besoins spécifiques. Ainsi, dans le taluka de Nakhatrana les moyens de subsistance et la santé étant prioritaires, la mise en place d’une crèche a été la méthode choisie pour commencer à organiser les femmes.

KMVS a initié un mouvement de changement social en travaillant sur les sujets importants qui touchent la vie quotidienne et les moyens de subsistance des femmes et de leur communauté en milieu rural. L’organisation vise l’autonomisation (« empowerment ») des femmes en les mobilisant au sein de collectifs locaux capables de gérer indépendamment les questions d’inégalité des sexes dans le processus de développement et de générer une transformation socio-économique durable dans la région.

Les associations villageoises de femmes (mahila mandal) se sont développées au niveau des talukas en fédérations (mahila sangathan) qui existent désormais en tant qu’entités indépendantes. Chaque fédération dispose d’un membre au conseil d’administration de KMVS. Un réel leadership féminin a émergé de ces groupes. Suite au tremblement de terre de 2001, KMVS a consacré toutes ses ressources et son énergie à l’aide d’urgence et au travail de reconstruction. Les femmes des fédérations ont alors montré leur capacité à diriger et organiser la distribution de l’aide, à tenir des comptes et assurer une juste distribution, gagnant ainsi le respect des autres membres de la communauté.

KMVS est aujourd’hui une « registered trust and society » avec une équipe salariée de 70 membres, formés sur le terrain, qui se sont progressivement spécialisés dans des domaines spécifiques. L’organisation est soutenue par Jan Vikas, Gurjari et l’Agence de Développement Rural de District, d’où un dialogue permanent entre les femmes des villages et les institutions du Gouvernement.

L’artisanat traditionnel des femmes comme source de revenus

L’artisanat a été l’activité de départ permettant d’assurer un revenu aux familles même en période de crise agricole. En 1997, l’absence d’une demande suffisante pour les produits artisanaux et le poids des intermédiaires qui avaient réussi à se ré-introduire dans ce circuit, a conduit KMVS à créer une marque indépendante : Qasab (« talent artisanal » en langue Kutchi). La stratégie a évolué, de nouveaux modèles ont été créés, basés sur la broderie traditionnelle mais adaptés à un marché moderne et de plus haut standing, utilisant des matières premières de meilleure qualité. Qasab met aussi en valeur l’identité des diverses communautés Muttwa, Darbari, Rabari, Jat, chacune possédant ses propres motifs et techniques. Les prix ont augmenté mais cette évolution a permis d’accéder à un autre type de marché, en Inde et à l’étranger, où Qasab travaille également avec des musées et des stylistes.

Un Centre de ressources artisanales (Craft Resource Centre) a été créé, dirigé par les « artisanes-entrepreneurs » qui, de simples travailleuses à la pièce, sont devenues des artisans indépendantes de toute exploitation, comme le suggère leur slogan : « Le travail que vous achetez est une expression de notre fierté ».

Les femmes artisanes contrôlent les diverses étapes de la conception à la vente :

  • la création de motifs plus contemporains grâce à des ateliers animés par des institutions de design et des créateurs,
  • l’approvisionnement en matières premières de meilleure qualité à des prix plus avantageux grâce au pouvoir de négociation acquis par le collectif,
  • la commercialisation de leurs produits en rencontrant et interagissant avec les acheteurs,
  • le prix des articles, décidé collectivement afin qu’il soit à la fois compétitif et juste.

Sur 100 roupies de prix de vente, 30 roupies vont directement à l’artisane (contre 10 seulement sur le marché libre), 30 au groupe de producteurs et 40 à l’achat de matières premières, la production, la commercialisation et l’administration. Les femmes de Qasab gagnent environ 2.500 à 3.000 roupies par mois, en fonction du nombre d’articles produits.

La santé des femmes : une priorité

La santé a été l’un des premiers problèmes et besoins identifiés par les femmes des Mahila Mandal. Le programme de santé maternelle et infantile a débuté en 1998 avec la formation d’agents de santé villageoises et des « daï » (sages-femmes traditionnelles). Celles-ci reçoivent un kit de soins de santé primaires et sont capables d’évaluer la gravité des cas, auquel cas elles en réfèrent à un médecin de la ville. Les femmes elles-mêmes sont formées sur les questions de santé majeures et leurs droits aux services publics de santé.

L’approvisionnement en eau potable, lié à la santé, était une autre grande priorité. Avec la cellule écologique de Jan Vikas, les femmes ont organisé et participé aux travaux de recharge des nappes phréatiques en nettoyant les puits et en construisant des réservoirs d’eau (étangs).

En 2009, KMVS a lancé une campagne de détection et de vaccination du cancer du col de l’utérus, à très forte prévalence en Inde où près de 100.000 femmes sont diagnostiquées avec ce cancer chaque année, notamment en zones rurales. En cause : le manque d’accès à la prévention et aux traitements qui peuvent pourtant guérir ou limiter efficacement la progression de la maladie.

KMVS estime que la maternité, devoir social en Inde incombant biologiquement aux femmes, constitue l’une des sources de leur vulnérabilité sociale et économique. Afin de la surmonter, les femmes doivent être informées et avoir un contrôle plus grand sur leur corps. Par ailleurs, les violences faites aux femmes, qu’elles soient domestiques ou à l’extérieur du foyer, sont monnaie courante, tandis que le ratio homme-femme dans la région est très bas avec 942 femmes pour 1.000 hommes, et seulement 918 chez les enfants entre 0 et 6 ans. D’où la nécessité de travailler sur la prise de conscience de l’importance des femmes et de leur santé tant au niveau individuel qu’au sein de la communauté.

Éducation et médias communautaires

Le Kutch souffrant d’un fort taux d’illétrisme, KMVS a tout d’abord mis en place des classes en kutchi pour alphabétiser les femmes. Puis, dans les années 90, elle a lancé un magazine mensuel intitulé Ujjas (« lumière »), rédigé en gujarati simple et illustré pour les personnes illettrées. Les femmes des villages en sont les journalistes, qui recueillent des informations destinées plus particulièrement aux femmes, couvrant l’activité des mahila sangathans et abordant certains sujets tabous tels que les problèmes gynécologiques.

Suite à une étude réalisée par KMVS, il s’est avéré que dans un contexte de faible alphabétisation, de pauvreté et de faible électrification rurale, la principale source d’information était la radio. KMVS a alors lancé Radio Ujjas en 1999, conçue comme une extension de son activité d’éducation et d’échange d’information et comme instrument de renforcement des communautés.

Radio Ujjas diffuse ses émissions sur les ondes régionales de la radio publique All India Radio (AIR Bhuj). Fort de la popularité de la première émission « Kunjal Panje Kutchi » (« La grue antigone de notre Kutch »), d’autres ont suivi, traitant toujours des questions et sujets d’intérêt local de manière imagée, sous forme de contes par exemple, ou interactive.

Des enquêtes sont également menées par les reporters villageois. Ainsi, après le séisme dévastateur de 2001, elles ont permis de dénoncer des cas de corruption ou de négligences, concernant notamment l’allocation de l’argent pour la reconstruction.

Aide juridique et violences faites aux femmes

Face au problème malheureusement très répandu de la violence domestique, une aide juridique a été mise en place dans les districts de Mundra et Abdasa. Des conseillers et avocats sont embauchés pour aider les femmes des zones rurales socialement opprimées à lutter contre les violences liées au genre. Les centres suivent les cas de mort non naturelle, de disputes conjugales, d’alcoolisme et de violence domestique. KMVS forme, avec le soutien technique du Centre for Social Justice d’Ahmedabad, des travailleurs para-légaux locaux pour gérer certains cas avec le soutien des avocats.

Les panchayats comme instrument de participation politique

Suite à la Conférence mondiale sur les Femmes de Beijing en 1995, à laquelle Sushma Iyengar a participé, KMVS a entrepris d’encourager la participation politique comme élément d’« empowerment » au niveau des panchayats (assemblées villageoises) où un quota de 33% est réservé aux femmes. Selon Sushma, le passage de l’affirmation de leurs droits à la prise de responsabilités représente un défi pour le mouvement des femmes.

KMVS travaille avec les femmes des panchayats et les sarpanch (chefs de village) dans six talukas afin de développer une masse critique de femmes élues comme représentantes dans les panchayats et de créer un forum pour soulever les questions essentielles de gouvernance et de développement.

Des sangathan (assemblées) rassemblant les sarpanchs, les autres membres des panchayats, et les personnes désireuses de devenir membres ont été ouverts aux hommes et aux femmes. Des programmes réguliers de formation y couvrent de nombreux sujets : explication du système de gouvernance villageoise (Panchayati Raj) et de la structure du panchayat, droits et responsabilités des chefs de panchayat, bonne utilisation des subventions et des fonds alloués aux panchayats, explication des projets de développement rural du Gouvernement.

Les collectifs (manch) se réunissent une à deux fois par mois pour échanger leurs expériences, tandis que des séminaires sont organisés à Bhuj, capitale du Kutch, pour former à la gestion des panchayats.

Toutes ces initiatives d’éducation, d’information et de responsabilisation politique ont profondément transformé la vie des femmes qui bénéficient d’une nouvelle confiance en elles et d’une plus grande estime de soi. Alors que, traditionnellement, la plupart d’entre elles vivaient très isolées, se mariant dans leur village natal et ne quittant jamais le purdah (retranchement des femmes dans les maisons), leurs nouveaux rôles et fonctions les ont fait sortir de leurs foyers, interagir avec des personnes étrangères à leur environnement immédiat, ou même se servir d’ordinateurs pour la diffusion des émissions de radio. Certaines se déplacent désormais seules en ville, ce qui étaient autrefois inimaginable, pour elles comme pour les hommes du village. L’action de KMVS a permis au fil des années de renforcer leur autonomie en tant que femmes et leur reconnaissance en tant qu’actrices au sein de leur communauté.

De nouveaux défis à relever

En plus du séisme de 2001, dont les conséquences se font toujours sentir, de nouveaux défis ont surgi que KMVS se propose de relever. L’organisation a ainsi commencé à étendre son activité en milieu urbain, dans les bidonvilles de cités telles que Bhuj, et à s’attaquer aux problèmes omniprésents de l’alcoolisme chez les hommes, du suicide et de la violence domestique.

Elle a mis en place des groupes d’entraide (Self Help Groups) avec le soutien de la municipalité de Bhuj qui rémunère les femmes pour la gestion, la collecte, le tri des déchets, le recyclage du plastique et des tissus, ce qui leur permet de gagner leurs propres revenus.

Enfin, l’implantation de zones économiques spéciales ou de centrales électriques dans la région constituent des menaces pour les moyens de subsistance traditionnels, que ce soit l’agriculture, l’élevage ou la pêche. Et bien souvent, les femmes sont les premières à en souffrir. A l’avenir, KMVS souhaite les aider à surmonter ces nouvelles difficultés.

Sources :

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