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Dossier Défis et alternatives face au changement climatique

Compensation, finance verte : comment les multinationales esquivent leur responsabilité climatique

, par Basta ! , PETITJEAN Olivier

Les principales causes de la crise climatique sont bien connues : la consommation d’énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz) et, à un degré un peu moindre, l’agriculture industrielle [1]. Les multinationales de ces secteurs, et de tous ceux qui en dépendent, portent donc une responsabilité indéniable en matière climatique, du fait des émissions de gaz à effet de serre occasionnées par leurs activités.

On sait que l’une des raisons pour lesquelles la communauté internationale a réalisé si peu de progrès depuis 20 ans face à l’enjeu du climat est que ces multinationales ont cherché à éviter par tous les moyens ce qui pourrait pourtant sembler la solution évidente : réduire drastiquement notre consommation de sources fossiles et reconvertir nos systèmes agroalimentaires. Ces solutions ont en effet l’inconvénient de remettre en cause le modèle technologique et commercial sur lequel elles ont construit leur richesse présente.

Pour éviter d’en arriver là, les intérêts économiques ont poursuivi une double stratégie. D’un côté, ils ont cherché à dénier la réalité de la crise climatique ou de leur responsabilité dans celle-ci. De l’autre côté, ils ont mis en avant des solutions « autres » que les ruptures radicales probablement requises, mais plus compatibles avec le maintien de leur puissance et de leur taux de profit : d’une part, des solutions technologiques (souffrant souvent de problèmes de crédibilité, de coût et d’acceptabilité, comme le nucléaire ou la capture-séquestration du carbone), et d’autre part des solutions « basées sur le marché », comme les crédits carbone, la compensation ou encore la finance verte.

La justification de ces dernières est qu’elles offriraient aux entreprises de la « flexibilité » pour s’adapter à l’exigence de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre sans remettre en cause leur modèle commercial, ni le paradigme néolibéral qui s’est imposé depuis quelques décennies. Elles visent en particulier à éviter un renforcement de l’intervention publique, à travers une fiscalité sur le carbone ou des objectifs contraignants de réduction de leurs émissions. L’expérience de deux décennies de mise en œuvre des solutions de ce type ne peut que renforcer le constat qu’elles sont fondamentalement viciées. Non seulement elles ne permettent pas de réduire réellement nos émissions de gaz à effet de serre et ne font au mieux que déplacer le problème, mais elles occasionnent également souvent des atteintes aux droits humains et fonciers des populations locales dans les pays affectés par leur mise en pratique – c’est-à-dire dans l’immense majorité des cas les pays du Sud. C’est ce que montrent les trois exemples suivants.

Compensation aux dépens des populations

Le secteur du transport aérien représente une portion significative des émissions globales de gaz à effet de serre, et c’est l’un des rares secteurs dont les émissions sont en forte croissance. Mais il a réussi à échapper largement, jusqu’aujourd’hui, à toute forme de régulation contraignante de son impact climatique. La stratégie climat récemment présentée par le secteur aérien repose encore en large partie sur le recours à des mécanismes de « compensation » [2]. Ces derniers permettent aux compagnies aériennes de « compenser » leurs propres émissions en finançant directement ou en achetant des crédits carbone générés par des projets « bénéfiques pour le climat », le plus souvent des projets de reforestation ou de protection des forêts – localisés dans leur immense majorité, eux aussi, dans les pays du Sud de la planète.

Par exemple, Air France a financé il y a quelques années un projet de lutte contre la déforestation à Madagascar, mis en œuvre par le WWF et GoodPlanet. En théorie, ce projet contribuait à conserver la biodiversité, à stocker du CO2, tout en aidant au « développement humain ». 470 000 hectares de nouvelles aires protégées – environ deux fois le Luxembourg – auraient ainsi été créées depuis 2008. Mais pour les villageois concernés, la réalité est tout autre. La forêt dans laquelle ils vivent a été délimitée en plusieurs zones avec des droits d’usage extrêmement variables. Désormais, la pratique traditionnelle qui consiste à brûler la végétation pour cultiver (le « hatsaky »), est interdite partout dans l’aire protégée. Quant aux autres activités dont dépendent les villageois – pâturage des zébus, coupe de bois, collecte de bois de chauffe, de plantes médicinales et de miel – elles sont désormais encadrées par le « COBA », l’association locale en charge de la gestion de la forêt.

Mise en place par le WWF, celle-ci gère les revenus issus des permis de coupe, des droits d’entrée dans l’aire protégée et des sanctions appliquées aux personnes qui défrichent pour cultiver. Pour surveiller les potentiels « fraudeurs », l’association a aussi mis en place une police de la forêt. Une personne prise en flagrant délit risque une amende de 60 000 Ariary (21 euros) et un zébu, ce qui constitue une somme exorbitante pour les malgaches. Si elle n’est pas en mesure de payer, la sanction peut aussi être pénale, de 6 mois à un an d’emprisonnement.

Source de tensions et de conflits au sein de la communauté, ces sanctions financières et pénales ont-elles pour autant contribué à réduire la déforestation ? L’administration locale assure que « les dégâts forestiers diminuent beaucoup », mais demeure dans l’incapacité de fournir des données précises à ce sujet. A l’échelle nationale, un rapport [3] montre au contraire que le défrichement s’est accéléré ces dernières années dans les forêts épineuses. Pour GoodPlanet/ETC Terra, arriver à « un arrêt intégral de la déforestation » dans les zones protégées, tout en diffusant des « techniques alternatives » à l’ensemble des habitants, est « tout simplement impossible compte tenu du grand nombre de ménages à accompagner vers des pratiques plus durables. » La priorité a donc été donnée à la lutte contre la déforestation. Les compensations pour les villageois, dont les zones disponibles pour l’agriculture et la collecte de bois ont été restreintes, viendront plus tard. Eux ne sont pas clients d’Air France, et n’ont pas d’émissions de CO2 à compenser... Juste besoin de manger.

Quand la finance verte détruit l’Amazonie

En 2014, l’entreprise énergétique française GDF Suez (aujourd’hui Engie) a battu tous les records en levant 2,5 milliards d’euros grâce à une émission obligataire « verte ». Le principe ? Comme dans le cadre d’une obligation traditionnelle, l’entreprise lève de l’argent auprès des investisseurs, qu’elle devra rembourser à une échéance fixée d’avance, généralement éloignée, ce qui lui permet d’investir sur le long terme. L’argent collecté était censé servir exclusivement à financer des projets d’énergies renouvelables ou d’efficacité énergétique. Le succès a été au rendez-vous pour GDF Suez, puisque son « obligation verte » a attiré trois fois plus d’acheteurs que ce qui était prévu, notamment des investisseurs éthiques ou « socialement responsables ».

L’opération s’est toutefois rapidement retournée contre le géant énergétique français, qui s’est attiré les critiques des écologistes – qui lui ont décerné un « prix Pinocchio » de la pire multinationale française de l’année à cette occasion – mais aussi d’une partie du monde financier, craignant que les controverses suscitées par GDF Suez ne pèsent sur le développement futur de leur « produit ». Que lui reproche-t-on exactement ? D’abord, tout en ouvrant ainsi une niche d’énergie verte pour mieux soigner son image, l’entreprise poursuivait ses investissements massifs dans les énergies polluantes. Ensuite, et surtout, l’obligation verte de GDF Suez a été utilisée pour financer des projets dans le solaire ou dans l’éolien, mais aussi des grands barrages hydroélectriques. Et pas n’importe lesquels : ceux que l’entreprise construit ou projette d’édifier au beau milieu de l’Amazonie, à commencer par l’un des plus controversés au monde, celui de Jirau, qui s’est révélé un véritable désastre environnemental et humain [4]. L’obligation pourrait également servir à financer d’autres grands barrages, comme ceux du rio Tapajós, l’une des seules régions encore préservées de l’Amazonie.

Malgré son image d’énergie « renouvelable », l’hydroélectricité à très grande échelle occasionne d’importantes émissions de gaz à effet de serre. D’une part, la construction de grands ouvrages au cœur de forêts primaires occasionne, directement ou indirectement, une déforestation plus vaste. Ensuite, de plus en plus d’études scientifiques démontrent que les retenues des barrages tropicaux sont sources d’émissions de méthane (un gaz à effet de serre nettement plus puissant que le CO2), du fait de la décomposition de la végétation dans l’eau. Autant de raisons qui font que les grands barrages restent le plus souvent exclus du champ des énergies « vertes », même chez des acteurs que l’on peut difficilement soupçonner d’intégrisme écologique comme EDF ou la banque britannique Barclays.

De nombreux acteurs, y compris chez les écologistes, placent beaucoup d’espoirs dans le développement des obligations vertes. En l’absence de normes suffisamment fortes et acceptées de tous, ce produit financier reste sujet à tous les abus et à toutes les manipulations.

Des crédits carbone « équitables » ?

L’entreprise Pur Projet, qui compte aujourd’hui une trentaine de projets de reboisement ou de conservation de la forêt, dans 25 pays, y compris en Europe, a été créée en 2008 par Tristan Lecomte, fondateur de la firme de commerce équitable Alter Eco. 3,4 millions d’arbres auraient déjà été plantés. Mais l’un des projets menés par Pur Projet au Pérou s’est retrouvé dans le viseur de l’association écologiste les Amis de la Terre.

Pur Projet y a initié en 2010 un programme de préservation de plus de 300 000 hectares de forêt primaire dans l’État de San Martín. « [5] », explique Pur Projet. En réalité, selon les Amis de la Terre, « les consultations auprès des communautés vivant à l’intérieur de l’aire de conservation ont eu lieu a posteriori ». Une partie des populations qui y vivent sont arrivées récemment, quittant la région voisine de Cajamarca convoitée par l’industrie minière, et ne disposent pas forcément de titres de propriété. Pour l’entreprise, ces témoignages constituent des « exceptions ».

Pour financer ses projets, Pur Projet mise elle aussi sur la « compensation carbone ». Mais l’idée est de créer un « marché carbone équitable », dans lequel sont supprimés les multiples 
intermédiaires et les éventuels spéculateurs pour une meilleure rémunération des acteurs locaux. Plutôt que de compenser une future activité polluante en investissant dans une opération de conservation ailleurs dans le monde, comme Air France à Madagascar, Pur Projet propose aux entreprises d’intégrer au sein même de leurs filières leurs engagements sociaux et environnementaux. Dans le cas du Pérou, les projets sont financés par des entreprises, comme Alter Eco, Ben & Jerry’s (Unilever) ou Clarins (produits cosmétiques), qui se fournissent en matières premières – cacao, café, plantes, noix de coco, miel... – auprès des communautés locales et souhaitent minimiser l’impact de leurs chaînes d’approvisionnement.

Pour les Amis de la Terre, cependant, la différence avec la compensation carbone classique n’est pas évidente. « Plutôt que d’investir auprès de leurs fournisseurs pour réduire l’impact de leur chaîne d’approvisionnement, ces entreprises se donnent bonne conscience en finançant, via l’achat de "crédits carbone", des projets plus porteurs pour leur image de marque. » L’association relève dans la liste des clients de Pur Projet des entreprises comme GDF Suez qui a compensé les émissions de CO2 de son siège social en plantant plus de 10 000 arbres dans la coopérative péruvienne Acopagro. Ou bien encore le groupe de BTP Vinci qui s’est engagé à replanter un arbre pour chacun des 180 000 employés du groupe.

Pur Projet s’est effectivement lancé depuis 2013 dans la commercialisation de crédits carbone générés par les forêts primaires du Pérou. Sur 100 euros de crédits carbone, 70 euros seraient réinvestis sur place. Ce « carbone équitable » devrait générer environ 8,8 millions de tonnes de crédit carbone sur 40 ans. Au prix de 7 à 10 euros la tonne, cela représente un chiffre d’affaires global de plus de 60 millions d’euros, notent Les Amis de la Terre. Selon les contrats que s’est procurée l’association, Pur Projet a obtenu l’exclusivité du commerce de crédits carbone sur sa concession péruvienne pendant 80 ans.

« La notion de droits du carbone constitue potentiellement une forme d’accaparement des terres extrêmement forte puisque, des racines aux feuilles d’un arbre, tout est carbone », observent les Amis de la Terre. « Pur Projet n’a aucun droit sur les terres, leurs usages, leur production », répond l’entreprise. Reste à vérifier que sa vision d’un « marché carbone équitable » aura une réelle influence sur le préservation des forêts primaires, sans nuire aux populations locales les plus défavorisées.

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