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Changer de regard sur les migrant-e-s

Zoom d’actualité

, par CIIP , GRUNWALD Catherine

Nouvelle lois sur l’asile et nouvelle réforme de l’entrée, du séjour et de l’éloignement des étrangers en France, "Opération Triton" faisant suite à "Mare Nostrum" de Frontex, l’agence européenne chargée de la surveillance des frontières... Encore et toujours, suspicion, contrôle et criminalisation des migrants sont les principes qui régissent les politiques migratoires en France comme en Europe : elles ne cessent de considérer les migrants comme des ennemis et les réfugiés comme une menace. Alors que l’on sait que ces politiques n’ont aucune efficacité quant au nombre de personnes migrantes car malgré toutes les entraves, d’ordre juridique, militaire et politique qui leur sont opposées, des milliers de personnes continuent de tenter leur chance en vertu du droit à circuler librement reconnu dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Lire à ce sujet le décryptage de l’idée reçue "Les politiques anti-migratoires sont efficaces pour ralentir les migrations".

Migrants, sans-papiers et demandeurs d’asile comme les organisations qui leur viennent en aide sont donc confrontés à la nécessité de rallier l’opinion publique car, "à défaut d’un soutien actif d’une majorité de citoyens, toute tentative d’ébranler les fondements de la politique migratoire ultra-restrictive semble vouée à l’échec". [1]

Sensibiliser

Pour cela, médias et associations ne cessent de dénoncer l’horreur des milliers de naufragés qui périssent en mer ainsi que les réalités dramatiques vécues par les centaines de milliers de personnes qui tentent d’émigrer. Des web documentaires contribuent à sensibiliser sur cette situation dramatique vécue par les migrants, par exemple :

  • "a las puertas de Europa", un reportage textes et photos sur l’odyssée que vivent - de Melilla aux camps de réfugiés en Grèce et Bulgarie - des centaines de milliers de personnes prises dans les mailles du filet de la forteresse Europe,
  • "aux frontières de l’Union Européenne, si loin des droits humains" d’Amnesty international
  • la réalité quotidienne des sans-papiers en Europe vue par la Plate-forme pour la Coopération Internationale sur les Sans-papiers (PICUM) et déclinée en cinq chapitres : criminalisation, santé, travail, femmes, enfants.
  • Balkan Road, projet mené par le photographe Alberto Campi et la géographe Cristina Del Biaggio, pour essayer de comprendre les dynamiques induites par le "piège migratoire grec".
  • "La machine à expulser" de Julie Chansel et Michaël Mitz, est une plongée inédite dans le dispositif complexe et déshumanisant des centres de rétention administrative.

Pour découvrir la détention des migrants et les lieux d’enfermement, le site participatif Closethecamps (en lien avec la Campagne Open Access Now) tente de mettre fin à l’opacité de tels lieux grâce à une base de données et une carte collaborative de l’enfermement des étranger(e)s. Cette carte interactive permet de visualiser la multiplication des camps et la banalisation de l’enfermement. Closethecamps veut ainsi mobiliser autour de la question de l’enfermement et légitimer l’exigence de fermeture de ces "camps" quel que soit le nom qu’on leur donne (zone d’attente, centre de rétention...)

Parallèlement à ce travail de sensibilisation, il s’agit à la fois de continuer à lutter contre les idées reçues sur les migrations et de porter un nouveau regard sur les migrants.

Casser les idées reçues sur les migrations

  • une visualisation qui cassera vos idées reçues sur l’immigration : le graphique interactif The Global Flow of People permet d’explorer les données sur les flux migratoires entre grandes sous-régions et d’un pays à l’autre, par tranches de cinq ans, de 1990 à 2010. Trois conclusions principales de ce travail. "La plus notoire [...] dans un climat de crispation frontalière en Europe, est celle du caractère très largement intra-régional des migrations africaines. Les clichés des navires et radeaux débarquant sur les plages d’Europe méridionale, et remontant par les voies de communication vers le Nord sont contrebalancés par l’attraction évidente qu’exerce l’Afrique de l’Ouest sur ses voisins. Le graphique permet aussi de relever que les flux migratoires asiatiques sont tournés davantage vers les États-Unis que vers l’Europe lorsqu’ils sortent des limites régionales, ce qui ne concerne qu’une part minime des migrants qui font le choix d’un voyage coûteux et bien plus incertain que celui du travail temporaire dans les Émirats Arabes Unis. Enfin, la stabilité du graphique depuis les années 1990 nuance l’idée selon laquelle la transition démographique de l’Afrique subsaharienne constitue un péril pour les années à venir." (Le système global migratoire : une énigme polysémique ? in Mappemonde n° 112)
  • Complétant ces données, une étude de l’INSEE de novembre 2014 sur "Les immigrés récemment arrivés en France" montre que l’immigration en France est majoritairement européenne : "De 2004 à 2012, 200 000 immigrés sont entrés chaque année, en moyenne, sur le territoire français. Compte tenu des décès et des départs, la population immigrée a crû en moyenne de 90 000 personnes par an. Début 2013, elle représente 8,8 % de la population française. De 2004 à 2009, les entrées en France sont restées stables, puis ont augmenté, de 2009 à 2012, en raison essentiellement de l’afflux d’Européens...."
  • "Plus il y a d’immigrés, plus il y a de délinquance" est un des préjugés extrêmement répandu en France. Cette idée reçue et fausse est démontée point par point dans l’émission "Immigration et délinquance" diffusée sur France 2, le 25 novembre dernier. La première partie, "l’enquête qui dérange", démontre avec l’aide de statisticiens et de spécialistes de la criminalité "qu’il n’y a aucun lien entre immigration et délinquance". Un second film "la fabrique du préjugé" essaye de comprendre pourquoi tant de monde croit en ce préjugé. Pour ce faire sont décryptés les mécanismes insidieux à la racine de toute discrimination : professeurs en psychologie sociale et expériences réalisées dans des écoles primaires et dans des salles de laboratoire révèlent les processus inconscients qui nous poussent à créer des catégories humaines et à apposer des stéréotypes, qui deviennent des préjugés à la base de toute discrimination... (Voir la présentation de l’émission)

Changer de regard sur les migrants

Pour Grégory Mauzé, Responsable de l’Association culturelle Joseph Jacquemotte (ACJJ), une organisation d’éducation permanente belge, il faut "changer la figure du migrant" : le discours fondé sur les aspects humanitaires se révèle insuffisant, voire un frein à une analyse susceptible d’enrayer structurellement la perception négative du phénomène migratoire," a fortiori dans un contexte de crise propice à la raréfaction des comportements altruistes", l’approche didactique aussi nécessaire qu’elle soit, se révèle insuffisante. "Pour espérer faire bouger les lignes, elle doit s’accompagner d’une approche plus pragmatique fondée sur les intérêts bien compris des nationaux". Il s’agit alors de défendre une vision alternative de l’immigration, en lien avec les questions socio-économiques : plutôt que la charité, la solidarité doit être entendue comme "relation d’entraide et de soutien entre personnes ayant conscience d’une communauté d’intérêts", ce qui signifie revenir à une conscientisation de classe.

D’autres approches cherchent à changer le regard porté sur les nouveaux arrivants :

  • par l’adoption d’une terminologie appropriée : un migrant peut se trouver sans papier mais n’est jamais illégal. Les directives de Human Rights Watch pour décrire les migrants explicitent clairement pourquoi ce terme est à proscrire.
  • avec les artistes et les chercheurs du collectif L’antiAtlas des frontières, qui envisage de manière inédite les mutations des mécanismes de contrôle aux frontières terrestres, maritimes, aériennes et virtuelles des États. Un exemple, pour exprimer les réalités concrètes du vécu des migrants et leur apporter une "dimension humaine" : le projet "Crossing maps Cartographie Traverses" mené en 2013 par des enseignantes/chercheuses et des artistes avec des migrants accueillis par l’Association pour les demandeurs d’asile de Grenoble, où "Voyageurs, artistes et chercheurs abordent la cartographie comme une technique créative de relevés d’expériences" qui permet de "transfigurer le quotidien, les dangers, la police, les soins médicaux, les rencontres – amitié – amour, le froid, la peur, la faim et la soif, etc. (Lire aussi "Quelle migration ?" de Philippe Savoye)

Les campagnes et mobilisations

  • Non au "mur de la honte" à Calais ! : Appel du mouvement Emmaüs et de l’Organisation pour une Citoyenneté Universelle - soutenu par Ritimo - pour une grande mobilisation de soutien aux migrants le jeudi 18 décembre (Journée Internationale des Migrants) prochain à Calais.
  • "Parce que cet étranger, c’est l’un de nous", parce que "la crise économique et sociale se moque des nationalités. Citoyens du monde, nous sommes tous concernés par les désordres mondiaux qui peuvent conduire, un jour, un homme, une femme ou une famille à quitter son pays : déséquilibres macro-économiques, dérèglement climatique, conflits nationaux et internationaux...", La Cimade appelle à signer le manifeste "Ni un problème, ni une menace" pour défendre les droits des personnes étrangères.
  • avec toutes les personnes migrantes et/ou sans papiers et les associations qui les soutiennent pour défendre leurs droits au quotidien partout en France, dans les différents pays d’Europe et du monde...

Le 6e Forum social mondial des migrations a réuni du 5 au 8 décembre 2014, des centaines d’associations, des syndicats, des migrants d’Afrique du Sud et de tous les continents, à Johannesburg, en hommage à Nelson Mandela pour s’interroger sur les enjeux liés aux migrations et proposer des politiques alternatives davantage respectueuses des droits des migrants. Le thème du FSMM 2014 "Migration au cœur de notre humanité : défendre notre liberté et repenser la migration, la mobilité, le développement et la mondialisation". Tout un programme !

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