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COP-19 : peu d’avancées, accord minimal et lobby du secteur privé

Interview de Camila Moreno

, par IHU

L’article a été traduit du portugais au français par Jean-Luc Pelletier traducteur pour Ritimo. Retrouvez l’article original sur le site d’Instituto Humanitas Unisinos, COP-19 : poucos avanços, acordo mínimo e lobbies do setor privado. Entrevista especial com Camila Moreno

« Il est manifeste que les grandes entreprises polluantes ont investi l’espace où s’est déroulée la convention et que l’on a fait appel au secteur privé (aux marchés, aux investisseurs et aux opportunités d’affaires grâce au climat). Cela a été cautionné et soutenu par l’Organisation des Nations Unies (ONU) elle-même dans un discours de Ban Ki Moon, son secrétaire général et, ainsi qu’on l’a constaté, dans le panel de haut niveau (high level pannel) concernant l’approche par le marché de l’action renforcée (market approach for enhanced action) ». Telle est l’une dés déclarations de la chercheuse Camila Moreno qui a participé à la 19ème Conférence des Parties de la Convention cadre de l’Organisation des Nations Unies sur le Changement climatique, COP-19, à Varsovie en Pologne du 11 au 22 novembre 2013. La Conférence avait comme objectif de préparer les bases d’un accord qui remplacera le Protocole de Kyoto lors de la Conférence qui aura lieu à Paris en 2015.
ONGs y Movimientos Sociales abandonan las negociaciones en Varsovia COP 19
L’événement s’est conclu avec « peu d’avancées » et un « accord minimal ». « D’ici la fin du premier trimestre 2015, les pays qui peuvent le faire (in a position to do so) doivent définir leurs objectifs de réduction volontaire des émissions afin qu’ils soient communiqués à la Convention ».

Pour Camila « les deux années à venir seront décisives pour atteindre l’objectif d’un nouvel accord. Mais nous avons constaté à Varsovie que les pays développés coordonnent leurs efforts pour aboutir à l’abandon des principes fondamentaux de la Convention. En mettant tous les pays dans le même bateau, ils essayent par tous les moyens d’édulcorer le « principe des responsabilités communes mais différenciées », un des piliers du débat international ».

Camila Moreno est chercheuse dans le domaine de l’environnement et suit le processus de Convention du Climat depuis 2008. Elle a représenté le « Grupo Carta de Belém » à Varsovie, où elle s’est rendue avec l’appui de la Fondation Heinrich Böll – Brésil, en tant que coordinatrice des projets sur la durabilité.

Interview

IHU On-Line : Quel bilan faites-vous de la COP-19 ?

Camila Moreno : L’encadrement corporatiste de cette COP avant et pendant les deux semaines de négociations a fait l’objet de beaucoup de critiques, d’actions et d’enquêtes de la part de la société civile.

« Il est manifeste que les grandes entreprises polluantes ont investi l’espace où s’est déroulée la convention et que l’on a fait appel au secteur privé (aux marchés, aux investisseurs et aux opportunités d’affaires grâce au climat). Cela a été cautionné et soutenu par l’Organisation des Nations Unies (ONU) elle-même dans un discours de Ban Ki Moon, son secrétaire général et, ainsi qu’on l’a constaté, dans le panel de haut niveau (high level pannel) concernant l’approche par le marché de l’action renforcée (market approach for enhanced action) ».

IHU On-Line : De quels thèmes a-t-on débattu à la COP-19 ?

Camila Moreno : La COP-19 s’est achevée sur peu d’avancées ; mais celles-ci garantissent officiellement que le processus va se poursuivre et devra, avant fin 2015, définir les règles pour [trouver] un nouvel accord global sur le climat, lors de la COP – 21 à Paris.

Avec des négociations jusqu’au petit matin pendant toute la seconde semaine, ce ne fut qu’à l’aube du dimanche 24 qu’un accord minimal fut ébauché : d’ici la fin du premier trimestre 2015 les pays qui peuvent le faire (in a position to do so) doivent définir leurs objectifs de réduction volontaire des émissions afin qu’ils soient communiqués à la Convention »

Il s’agit d’un pas qui est considéré comme fondamental pour [l’élaboration de] la première ébauche du texte de négociation qui, en principe, doit être prêt en mai 2015, avant la réunion intermédiaire qui a lieu chaque année en juin. La volonté politique n’est pas la seule condition [exigée] pour que les pays présentent leurs objectifs. Il doit y avoir un important investissement faisant appel à des techniques telles que le suivi par satellite et une capacité à quantifier [les émissions gazeuses], à produire des inventaires, à faire fonctionner des systèmes nationaux d’enregistrement quantitatif pour mesurer, référencer et vérifier les réductions [d’émission]. Un accord sur les règlements méthodologiques définissant les conditions à remplir pour percevoir les financements ou les paiements justifiés par les résultats, est un point fondamental pour construire le système financier de protection du climat et de mise en œuvre de ce que l’on appelle l’économie à faible rejet de carbone. Un exemple a été la conclusion, après huit ans de négociations, d’un accord sur un ensemble de règles méthodologiques concernant les actions de REDD+ (la proposition de réduction compensatoire des émissions fut présentée à la COP en 2005).

À la fin de 2015, les pays doivent se mettre d’accord sur un nouveau régime international qui entrera en vigueur à partir de 2020. Ce nouvel accord devra établir des obligations de réduction d’émissions valables pour tous les pays, remplaçant ainsi le protocole de Kyoto. Selon ce dernier, les obligations liées à des responsabilités particulières concernent seulement les pays développés, ceux qui historiquement auraient le plus contribué aux émissions de gaz à effet de serre, causes principales du changement climatique et de l’augmentation de la température moyenne de la planète.

IHU On-Line : Quelles doivent être les bases de ce nouvel accord qui remplacera le Protocole de Kyoto ?

Camila Moreno : Le Protocole de Kyoto, l’instrument de la Convention sur le Climat de 1992, a commencé à être négocié à partir de 1995 et fut achevé et signé en 1997. Cependant il n’est entré en vigueur qu’en 2005 (dès lors qu’un nombre suffisant de pays l’eut ratifié) et ce n’est que de 2008 à 2012 que s’est écoulée sa première période réelle d’engagement. Au cours de cette durée de presque 20 ans (à partir du moment où ont commencé les négociations) le monde a été affecté par de nombreuses transformations qui sont aujourd’hui la cause de la grande difficulté à faire avancer les négociations et à la mise au point du nouvel accord.
D’une part, il faut prendre en compte le caractère urgent des réductions beaucoup plus importantes des émissions, mis en évidence par la science.
D’autre part, une nouvelle répartition des obligations est nécessaire, en y incluant la participation de pays émergents tels que la Chine, l’Inde, le Brésil et certains autres pays, qui aujourd’hui contribuent significativement à l’augmentation des émissions et doivent assumer, au même titre que les pays développés, des obligations liées à leurs responsabilités.

Les deux années à venir seront décisives pour atteindre l’objectif de conclure un nouvel accord. Nous avons, malheureusement, constaté à Varsovie que les pays développés coordonnent leurs efforts pour aboutir à l’abandon des principes fondamentaux de la Convention. En mettant tous les pays dans le même bateau, ils essayent par tous les moyens d’édulcorer le « principe des responsabilités communes mais différenciées », un des piliers du débat de portée internationale sur de thème depuis son instauration.

IHU On-Line : En quoi consiste la proposition brésilienne présentée à la COP-19, selon laquelle chaque pays ferait le calcul de sa responsabilité dans l’augmentation de température et comment cette initiative peut-elle contribuer à la réflexion pour un nouvel accord climatique ?

Camila Moreno : Ce que j’ai dit précédemment est en relation avec la proposition du gouvernement brésilien de demander à l’IPCC - Intergovernmental Panel on Climate Change (Panel International sur le changement climatique) d’élaborer une méthodologie permettant à chaque pays de calculer ses émissions et sa contribution historique au phénomène de réchauffement global. Cette proposition est apparue comme étant celle du groupe G 77 et de la Chine. Elle a été vivement rejetée par les pays développés et même par des réseaux d’organisations de la société civile du Nord et du Sud qui y voient un subterfuge pour revenir plusieurs décennies en arrière dans le débat et reporter encore davantage un accord sur les engagements.

La motivation du Brésil n’était pas du tout celle-là, au contraire. Une méthodologie unifiée et approuvée au sein de la Commission apporterait de la transparence (y compris dans les processus nationaux de définition des objectifs volontaires à adopter dans le nouveau régime). En plus, dans le contexte actuel, la proposition vise clairement à s’opposer à ce qu’on observe aujourd’hui : des pays du Nord qui prennent le prétexte de la croissance des pays émergents (et de celle de leurs émissions) pour adopter un nouveau paradigme. Ils mettent les responsabilités au même niveau, conditionnant le paiement du financement à une justification des résultats de réduction des émissions et, de cette façon, sautent une étape, effaçant le processus historique et ignorant les responsables. Comme si maintenant, face à l’urgence climatique, nous ne faisions plus qu’un, sans considération pour les anciennes distinctions entre Nord et Sud. Cette division est revenue avec force ainsi que certaines nouveautés telles que l’adoption d’une ligne commune par les pays du BASIC (Brésil, Inde, Chine et Afrique du Sud) qui fut un élément important de cette COP.

Par exemple, les Ministres de l’Environnement des BASIC réunis en septembre 2013 à Foz de Iguaçu [Brésil] ont adopté une déclaration qui s’oppose aux offsets pour les actions de REDD+.

Cet engagement repris lors du sommet des Ministres des BASIC à Pékin (grâce à une action intransigeante emmenée par le Brésil pendant des nuits de négociations) qui garantit l’exclusion des offsets de l’accord REDD+ fut conclu à Varsovie.

IHU On-Line : Dans quelle mesure les thématiques abordées lors des COP-17 et COP-18 ont-elles été reprises ?

Camila Moreno : L’accord de décembre 2011 à Durban, lors de la 17ème Conférence des Parties de la Convention du Climat, s’inscrit dans un contexte tenant compte de la conjoncture économique internationale telle qu’elle est aujourd’hui, avec ses perspectives de croissance, en particulier celles des pays du BRIC - Brésil, Russie, Inde et Chine. Pour cette raison, les débats et négociations au sujet du nouvel accord ont gardé la ligne de la Plateforme de Durban pour une action renforcée (Durban Platform for Enhanced Action), ADP dans le jargon de la Convention. Mais cela a conduit à des impasses qui ont amené la 19ème COP à ne se mettre d’accord qu’à l’aube du dimanche 24 novembre (2013) sur un accord minimum permettant au processus de perdurer. Malgré cela, les deux années à venir seront décisives et le calendrier serré pour arriver à conclure les négociations dans les délais, avant la conférence de Paris en décembre 2015.

Avec marché ou sans marché. La controverse intense entre l’option de créer un nouveau mécanisme de marché tel que « Framework for various approaches » et la proposition de mécanisme « hors du marché » a été retirée de l’agenda pour des raisons de procédure. Elles seront le thème de la réunion intermédiaire de juin 2014 à Bonn en Allemagne. Les pays développés ont fait malgré tout et jusqu’à la fin, une intense pression pour que la présidence réintroduise le thème, même hors de l’agenda, mais en vain. Cela fut vivement critiqué par les pays du Sud, avec l’argument que le « rôle fondamental des marchés » pour mettre en place le financement de la protection du climat n’a aucun fondement. Le système européen du commerce des émissions ( EU-ETS ) qui est le plus grand marché du « climat » du monde a échoué catégoriquement à entraîner des réductions et on ne sait rien de ce que sera son avenir.

En réaction contre la panacée des marchés, les pays du Sud ont fortement insisté sur la nécessité pour les pays développés de prendre des engagements clairs et « ambitieux », y compris au sujet d’un financement public effectif qui doit constituer le Fonds Vert du Climat (Green Climate Fund), lequel sera le principal instrument de remboursement de leurs dépenses au pays.

IHU On-Line : Désirez-vous ajouter quelque chose ?

Camila Moreno : Le processus prévoit qu’avant 2015 à Paris, aura lieu en décembre 2014 la COP-20 à Lima au Pérou. Ce sera une occasion importante d’attirer l’attention sur la dimension régionale : l’Amazonie. Le Brésil peut avoir un rôle important avec la Bolivie et le Venezuela qui défendent des mécanismes indépendants du marché et d’une vision focalisée sur le carbone. Il est urgent de mettre au point un exposé alternatif qui donne de l’importance à la dimension sociale et réelle des impacts du climat et fasse appel à la responsabilité historique des pays qui sont à l’origine du problème.

Cependant, avant cela, il y a d’autres tâches importantes qui impliquent que les pays entreprennent des consultations nationales pour définir leurs engagements. Le Brésil va le faire en 2014, année difficile, déjà encombrée par la Coupe du Monde [de football], par le plébiscite sur la réforme politique et par les élections. Il est fondamental d’engager le processus participatif qui permettra que les visions des mouvements sociaux et des populations concernées soient prises en compte, y compris leurs positions sur les « fausses solutions » - telles que le marché du carbone - qui sont déjà établies et font partie des programmes de lutte des divers réseaux d’organisations de la société civile.

Par ailleurs, nous lançons un appel pour réaliser au Venezuela en octobre 2014 un pré-COP social afin de rassembler les propositions de la société civile mettant en évidence les impacts et les aspects sociaux des changements climatiques et pour se positionner contre le point de vue des marchés et les solutions du secteur privé.

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