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Boko Haram ou la stratégie de la terreur

Zoom d’actualité

, par CRIDEV , THÉBAULT Yves

Le conflit armé entre la secte Boko Haram et l’État nigérian aurait fait, depuis 2009, plus de 13 000 morts et près d’un million et demi de réfugiés. L’insurrection menée par la secte islamiste Boko Haram menace de plus en plus la stabilité du Nigeria. A la veille des élections au Nigeria, la secte s’est lancée dans une véritable stratégie de la terreur.

La terreur

Au début de l’année 2015, la secte Boko Haram a attaqué une base militaire de l’armée nigériane à Baga dans le nord-est du pays.
Boko Haram a ensuite dévasté de nombreux villages, faisant des centaines de tués et des milliers de personnes obligées de quitter leurs villages.

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Distribution alimentaire dans le camp de Bosso, Niger, où vivent des dizaines de milliers de Nigérians victimes des attaques de Boko Haram, décembre 2014. Photo DG Echo CC BY-ND 2.0

Le gouvernement a d’abord nié l’évidence en parlant d’une centaine de tués.
La diffusion d’images satellitaires par Amnesty international a néanmoins contraint le président nigérian Goodluck Jonathan à reconnaitre l’étendue des massacres et à se rendre sur les lieux. Amnesty International parle de 2 000 tués. C’est l’offensive la plus meurtrière menée par la secte depuis sa création en 2002.

Quelle est l’idéologie de Boko Haram ?

La secte a été fondée en 2002 dans l’État du Borno (au nord-est du Nigéria), une des régions les plus pauvres et les moins alphabétisées du pays, délaissée par le pouvoir central et où les violences de la police et de l’armée sont fréquentes.

"Boko" signifie "book" donc "livre" en anglais et "haram", "interdit" en arabe. Le nom Boko Haram signifierait par extension « l’éducation occidentale est un péché ».
En fait, le « crédo » de la secte est l’application stricte de la charia (en vigueur actuellement dans 12 États sur 36 au Nigeria). La secte s’attaque donc principalement à l’État laïc, au pluralisme religieux, aux mœurs occidentales mais aussi aux autorités religieuses islamiques traditionnelles.

Ce mouvement s’inscrit dans un contexte de corruption des élites, de demande de justice sociale et de radicalisation religieuse dans les sectes musulmanes du Nord-Nigéria, comme le décrit le chercheur Marc-Antoine Pérouse de Montclos dans un ouvrage collectif.

Peu à peu, la secte s’est radicalisée, comme l’analyse l’ONG International Crisis Group. Sa volonté de créer un État islamique pour lutter contre la mauvaise gouvernance et la corruption l’entraine dans une confrontation de plus en plus violente avec les autorités politiques. Lors d’un affrontement violent avec l’armée, le leader salafiste (mouvement fondamentaliste qui prône un retour à l’islam des origines) Mohammed Yusuf est assassiné par les forces de police en 2009.
A partir de cette date, la secte va rentrer dans une insurrection armée plus étendue sous le leadership d’un nouveau dirigeant Aboubakar Shekau.

Pour le chercheur Marc-Antoine Pérouse de Montclos, il est difficile de définir l’idéologie de Boko Haram. « À la confluence des mouvements salafistes et islamistes républicains, Boko Haram relève donc d’une espèce assez difficile à définir. Le groupe est sectaire quand il cherche à endoctriner les jeunes ; totalitaire quand il développe une vision holistique d’un gouvernement islamique régulant tous les aspects de la vie privée ; et intégriste quand il prohibe les vêtements serrés et veut interdire aux femmes de voyager seules ou de monter sur des motos taxis ».

Comment opère Boko Haram ?

Au début des années 2000, la secte s’attaquait aux leaders traditionnels, aux forces de sécurité, aux politiciens ou même aux responsables musulmans auxquels elle reprochait de ne pas défendre une application stricte de la charia
Depuis 2010, Boko Haram a changé de cibles comme l’analyse une membre du GRIP. Désormais, le mouvement s’attaque aux journalistes, aux chrétiens, aux écoles, qui sont devenues une cible majeure comme en témoignage l’enlèvement de 300 écolières en mars 2014 (affaire Chibok).

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Manifestation à New-York pour demander la libération des 230 écolières enlevées par Boko Haram, 3 mai 2014. Photo Michael Fleshman CC BY-NC 2.0

La secte n’hésite pas à piller les villages, comme lors de l’attaque du mois de janvier 2015. Dans sa stratégie de terreur, elle utilise les attentats-suicides ou les massacres collectifs (comme en septembre 2013, où 40 étudiants ont été tués dans leur école).
La rébellion a également attaqué le siège de l’ONU à Abuja en 2011.

La secte islamiste a désormais la mainmise sur un territoire très important dans les trois États du nord-est nigérian (Borno,Yobe, Adawama). Elle contrôle la majorité des petites localités du Borno mais n’a pas réussi pour l’instant à prendre le contrôle de grandes villes. Elle a progressivement amélioré ses armements mais elle subit de sérieux revers dès qu’elle trouve en face d’elle une force armée organisée.

La réponse de l’État nigérian

Au début de Boko Haram, l’État a répondu par une répression classique (arrestations des leaders, interdiction de manifestations, etc.). Mais le manque de discernement des forces de police et la brutalité de la répression ont alimenté les rangs de la secte. La répression de la rébellion de 2009 a fait près de 1000 tués dans les rangs de Boko Haram.

L’extension des attaques de Boko Haram a obligé l’État à réagir plus vigoureusement en déployant plus de forces sur le terrain. Dans les villages, des milices d’auto-défense ont été créées. Mais cette mobilisation a souvent été contre-productive car la répression a été aveugle et menée par des forces de sécurité mal équipées et peu motivées.

En 2013, un état d’urgence a été décrété dans les trois États du nord-est. L’État nigérian a fini par déployer l’armée de façon conséquente pour essayer de mettre fin aux actions de cette secte considérée comme terroriste et qui bénéficierait du soutien des groupes terroristes actifs dans la région du Sahel.

Néanmoins, de plus en plus de critiques se font jour dans la presse nigériane pour dénoncer les complicités de l’appareil d’État ou des forces de police dont aurait bénéficié la rébellion. Le président nigérian a récemment évoqué la possibilité d’une « cinquième colonne », c’est-à-dire l’implication plus ou moins directe de militaires dans les violences. Le chef de l’État a limogé les chefs d’État-major de trois corps de l’armée en 2013 face à l’échec militaire pour arrêter les violences de Boko Haram.

L’État a également essayé de négocier en 2014 avec la secte. En vain.

Extension régionale du conflit

Le conflit s’est aussi déplacé dans les pays alentours (Cameroun, Tchad). La secte a menacé d’assassiner le chef de l’État camerounais. Et Boko Haram fait régulièrement des incursions armées autour des frontières des États environnants menaçant directement la stabilité sociale et économique de ces pays.

Une concertation des différentes forces armées concernées a émergé ces dernières années. Il existe une force multinationale (MNJTF : multinational joint task force) qui agit déjà au Nigeria mais avec peu d’efficacité. Suite aux événements de Baga, le Tchad veut accélérer la coordination militaire pour une intervention conjointe des armées du Nigeria, du Tchad et du Cameroun.

Même si l’action de Boko Haram ne menace pas la stabilité du Nigeria, elle entretient un climat d’insécurité très prononcé dans le Nord-Nigeria.

Issues au conflit

Il est très difficile d’avoir des informations sur ce qui se passe dans le nord-est du pays vu à la fois les restrictions à la liberté de presse au Nigeria par le gouvernement (le Nigéria est classé 112 sur 180 dans le classement de la liberté de la presse) et les destructions des réseaux internet et de téléphonie mobile par Boko Haram.

La société civile se mobilise lentement, notamment à travers l’intervention de ses intellectuels, comme récemment leprix Nobel Wole Soyinka.
Et l’appel à l’instauration d’un État islamique radical ne semble pas rencontrer l’adhésion majoritaire des populations.

Le Nigeria est en pleine période électorale. Les présidentielles et les législatives ont lieu le 14 février. Les partis nigérians viennent d’ailleurs de signer un accord dans lequel ils s’engagent à ne pas utiliser la violence pendant cette période. Mais la tenue des scrutins - présidentiel, mais aussi législatifs - reste « peu probable » dans les zones contrôlées par la secte. Ce qui pourrait annuler les résultats de cette élection, si des dizaines, voire des centaines de milliers de citoyens sont de fait privés de leur droit de vote.

Le futur président nigérian devra s’engager à restaurer l’ordre public et à entreprendre des actions de développement économique de ces régions délaissées, tout en laissant la porte ouverte à des pourparlers de paix ou à une politique d’amnistie.

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