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Au Bangladesh, l’égalité des sexes s’installe sur les ondes

, par IPS

Cet article de Naimul Haq édité par Kanya D’Almeida a été traduit de l’anglais au français par Véronique Rousseau, traductrice bénévole pour Ritimo. Retrouvez l’article original sur le site d’IPS : In Bangladesh, Gender Equality Comes on the Airwaves.

À en juger par leur faible présence dans les titres des médias, on serait tenté de croire que les femmes ne jouent pas un rôle prépondérant dans les affaires de ce pays.

Une enquête d’observation des médias menée récemment par l’organisation non gouvernementale Bangladesh Nari Progati Sangha (BNPS), a révélé que sur 3361 nouveaux sujets traités sur une période de 2 mois, « seulement 16 % des articles de presse, 14 % des informations télévisées, et 20 % des bulletins radio prenaient la femme comme thème ou l’interviewaient ».

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Les stations de radio communautaires au Bangladesh abordent des sujets concernant les femmes en milieu rural. Crédit : Naimul Haq/IPS

Moins de 8 % de la totalité des nouvelles plaçaient la gent féminine au centre de leurs discours. Parmi les rares femmes apparues à l’écran, 97 % lisaient les nouvelles, contre 3 % seulement qui se classaient dans la catégorie "reporters".
Seul 0,03 % des sujets étudiés pendant cette période portaient la signature d’une femme.

Le rapport d’observation a mis en évidence le fait que, même si les femmes apparaissent de plus en plus sur les photographies, elle sont nettement moins citées que les hommes, une illustration du vieil adage selon lequel dans ce pays de 157 millions d’habitants, les femmes restent « vues, mais non entendues ».

Ces statistiques peuvent paraître décourageantes, cependant des femmes qui n’acceptent pas de rester les bras croisés à attendre que la situation évolue ont pris les choses en main. Elles y parviennent en s’installant sur les ondes, en utilisant la radio comme le porte-voix des femmes et en plaçant les problèmes du monde rural sous les feux des projecteurs.

Les femmes représentent 49 % de la population du Bangladesh. Comme la majeure partie des habitants ici, elles sont concentrées dans les zones rurales, qui comptent 111,2 millions de personnes – soit 72 % de la population.
La distance qui les sépare des centres de décision urbains jette une double cape d’invisibilité sur les femmes : selon les données rassemblées par l’étude de la BNPS, seulement 12 % des articles de journaux, 7 % des sujets de journaux télévisés et 5 % des informations radiophoniques mettent l’accent sur les zones rurales ou isolées – alors que pourtant les zones urbaines n’occupent que 8 % du vaste territoire continental de ce pays, et n’abritent que 28 % de la population.

L’absence des femmes et des problématiques féminines dans les médias est une tendance pernicieuse dans un pays classé 142ème sur les 187 états pour l’Indice d’inégalité de genres (IIG), le plus récent du programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), faisant du Bangladesh le pire candidat de la région pacifique.
Pour l’heure, même ce qui suit n’est pas relayé dans les informations : l’étude de la BNPS a mis en évidence que moins de 1 % de plus de 3000 sujets d’information étudiés faisaient mention de l’inégalité des genres, et seulement 11 sujets combattaient les stéréotypes sexuels prédominants.

Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), en comparaison des 84,3 % de moyenne globale, le Bangladesh présente un faible taux d’alphabétisation de 59 %, et par conséquent, le rôle de la radio ne doit pas être sous-estimé.
Même au sein d’un pays dont 24 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, la radio matérialise un moyen répandu et relativement abordable de se connecter au monde, et reste extrêmement populaire parmi les millions de familles rurales qui constituent la majorité de ce pays.

Porter haut la voix des femmes du monde rural

Issue du district de Chapai Nawabganj au nord-ouest du Bangladesh, Momena Ferdousi, une étudiante âgée de 24 ans, compte parmi les professionnels de radio prometteurs dans le pays.
Elle est la productrice principale du programme de Radio Mahananda, une station de radio communautaire lancée en 2011, qui répond principalement aux besoins de milliers de familles rurales de cette région agricole, située au sein des 7.780 km² du Barind Tract [1].

Elle confie à IPS qu’elle ne serait pas arrivée au stade actuel sans le soutien et la formation, qu’elle, et beaucoup d’autres femmes souhaitant travailler à la radio, ont reçus du Réseau bangladais non gouvernemental pour la radio et la communication (BNNRC).

Les initiatives de renforcement des moyens et les bourses sponsorisées par le BNNRC ont provoqué un raz de marée féminin aux postes de producteurs, animateurs, présentateurs, reporters et directeurs de station dans 14 stations de radio régionales communautaires à travers le pays.

« Le parcours jusqu’à l’emploi était ardu » explique Ferdousi, « mais le BNNRC a reconnu mon potentiel, et celui des [autres] femmes journalistes et je pense que nous avons opéré des changements significatifs en comblant des lacunes dans le droit des femmes à l’information » .

À des kilomètres de là, la voix confiante de Sharmin Sultana sur Radio Pollikontho, diffusée dans le district du Nord-Est de Moulvibazar, atteint près de 400 000 personnes dispersées sur un rayon de 17 km à la ronde.
Avec cinq heures de programmation journalière consacrées en majeure partie aux problèmes qui touchent les femmes dans les campagnes, Radio Pollikontho a comblé une carence énorme dans cette communauté.

« C’est un sentiment incroyable que de piloter une émission, interagir en direct avec les invités et répondre aux attentes de l’audience en débattant de la santé, des droits des femmes, de l’injustice sociale, de l’éducation et de l’agriculture, » témoigne Sultana à l’IPS. « Au départ nous n’avions qu’un seul programme traitant des difficultés de la femme, maintenant nous avons cinq émissions hebdomadaires, dédiées exclusivement à la gent féminine ».

« La majorité de nos auditeurs sont démunis, » explique-t-elle, « et soit ils n’ont pas accès à la télévision, soit ils ne peuvent pas lire les journaux. Par conséquent, la radio FM, qui est disponible même sur le portable le moins cher a rencontré un vif succès et la demande d’émissions de direct interactives augmente chaque jour."

Ici, au Bangladesh, les femmes rencontrent une multitude de problèmes.
Seulement 16,8 millions sont employées dans le secteur formel. La vaste majorité d’entre elles exécute des tâches domestiques non rémunérées en plus de leur labeur à la ferme ou aux champs.
Leur manque d’indépendance financière les rend très vulnérables face à la violence familiale : une étude récente du directeur adjoint du Bureau Bangladais des Statistiques (BBS) a révélé que 87 % des femmes mariées avaient subi des violences physiques de la part de leur mari, tandis que 98 % déclaraient avoir été "agressées" sexuellement par leur époux à un moment donné de leur vie conjugale.
Par ailleurs, l’enquête a révélé qu’un tiers des femmes mariées a été victime "d’exploitation économique" (confiscation forcée des ressources financières du conjoint dans le but d’entretenir sa dépendance financière vis-à-vis de l’auteur des violences).

En 2011, 330 femmes sont décédées des suites de violences liées à la dot.
Les autres problèmes, comme le mariage des enfants, font aussi l’objet de bulletins d’information urgents des stations de radio communautaires à l’attention des femmes : selon les renseignements des Nations unies, environ 66 % des filles bangladaises sont mariées avant leur 18ème anniversaire.

La situation est sombre, mais les experts prétendent que, par l’éducation des femmes et la prise de conscience de leurs droits, la tendance s’inversera forcément.

Le directeur général du BNNRC A H M, Bazlur Rahman, qui a encouragé les efforts pour la diffusion de radios rurales dans le pays, confie à IPS : « les problèmes tels que l’attribution de financements, le manque de santé publique et d’assainissement adapté, la violence faite aux femmes, la lutte contre la corruption [et] l’éducation des filles sont [souvent] négligés par les responsables politiques. Mais si nous pouvons donner la parole aux femmes, ces problèmes disparaîtront progressivement [dans le futur]. »

Reste à vérifier si plus de voix féminines sur les ondes améliorera le sort de la moitié de la population bangladaise en mal d’émancipation. Mais à chaque fois qu’une voix de femme crépite et se fait entendre dans une émission de radio, c’est une femme de plus qui, au dehors, écoute son histoire, apprend sur ses propres droits et se rapproche de l’égalité.

DHAKA, 8 avril 2015 (IPS)

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