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Afrique du Sud : mobilisation générale contre un prêt de la Banque mondiale désastreux pour le climat

, par BOND Patrick

 

Ce texte, publié originellement en anglais par Links, a été traduit par Abel Page, traducteur bénévole pour rinoceros.

 

16 Mars 2010 – Une nouvelle illustration de l’extension du mouvement pour la justice climatique, de son renforcement et du développement de sa dimension locale est fournie par l’intense campagne d’opposition contre un prêt énergétique octroyé par la Banque mondiale à l’Afrique du Sud qui se révélerait désastreux pour le climat. Cette campagne est menée par des activistes communautaires des bidonvilles noirs, alliés à des environnementalistes, des syndicalistes et des activistes du mouvement international pour la justice climatique.

La Banque Mondiale essaie d’accorder un prêt de presque 4 milliards USD à la compagnie d’électricité gouvernementale de service public Eskom, basée à Johannesburg. Eskom est la quatrième compagnie énergétique mondiale et le plus gros émetteur de carbone d’Afrique (avec 40% des émissions totales d’Afrique du Sud). Le prêt est principalement destiné à la construction d’une centrale à charbon, Medupi, la quatrième mondiale en termes d’émissions de CO2, située dans la zone écologiquement fragile de Waterberg, au Nord de la capitale Pretoria.

La Banque Mondiale a pour but de financer la production privée d’énergie, en dépit de l’échec abject des partenariats public-privé au sein des infrastructures sud-africaines, notamment dans les domaines de l’électricité et de l’eau. Plus de 200 organisations se sont jointes formellement à la mobilisation.

Ce prêt jure avec les tentatives de la Banque Mondiale de se présenter comme financeur favorable à l’environnement et va générer une dette aussi considérable qu’inutile – à la fois une dette financière pour les pauvres d’Afrique du Sud et également une dette climatique accrue dont l’Afrique du Sud devra s’acquitter envers le reste de l’Afrique pour avoir dépassé sa juste part de la capacité totale d’émission de CO2 du continent.

Pour les communautés proches des bassins houillers (Eskom a réclamé l’ouverture de 40 nouvelles mines pour approvisionner ses générateurs) et des centrales à charbon, les coûts externalisés imposés par Eskom sont extrêmement forts, et incluent la dégradation totale des sources d’eau, la pollution de l’air, une hausse inquiétante du mercure associé au charbon et bien d’autres fléaux sanitaires.

Les pauvres paient pour l’énergie bon marché des multinationales

Ce projet de prêt intervient malgré d’importantes controverses autour de la mauvaise gestion d’Eskom. Au cours du dernier exercice, la compagnie a perdu 9,7 milliards de rands (1,3 milliard USD), pertes principalement dues à des mauvais calculs financiers liés à des tentatives de sécurisation vis-à-vis du cours de l’aluminium et du taux de change. Le Président et le Directeur général ont tous les deux perdu leur emploi à la fin de l’année dernière au milieu d’une acrimonie sans précédent.

Pendant ce temps, Eskom continue à pratiquer des prix bradés pour plusieurs grandes multinationales métallurgiques ou minières orientées vers l’exportation, domiciliées à l’étranger. Ces multinationales bénéficient de l’électricité la moins chère au monde, à un tarif abondamment subventionné par tous les autres usagers – principalement pauvres – d’Afrique du Sud. Les deux principaux bénéficiaires sont BHP Billiton, de Melbourne, qui gère des fonderies d’aluminium, et la célèbre firme Anglo American, qui a transféré son siège financier à Londres il y a dix ans.

De ce fait, les profits miniers et métallurgiques s’envolent vers l’étranger, exacerbant dangereusement le déficit de la balance des paiements de l’Afrique du Sud.

Les activistes affirment que les scandaleux « accords de prix spéciaux », datant de la fin de l’ère de l’apartheid, passés avec BHP Billiton et Anglo American et prévus pour durer plusieurs décennies, devraient être révoqués. Début 2008, des coupures répétées de courant à l’échelle nationale ont mené à des ruptures dans l’approvisionnement de certaines de ces entreprises, démontrant que ces arrangements pouvaient être rompus de façon légitime. Qui plus est, le krach des prix des métaux et des minéraux a dramatiquement fait baisser la demande.

Une politique de maîtrise de la demande –une alternative dont l’efficacité est démontrée et que la Banque Mondiale affirme approuver (mais qu’elle n’a pas pris en compte dans le cas présent) – permettrait de réduire le besoin en nouvelles centrales électriques. De surcroît, l’exploitation du potentiel d’énergie renouvelable sud-africain n’a pas même encore démarré. Eskom s’est vu attribuer la responsabilité de mettre en place plus d’un million de chauffe-eaux solaires sur trois ans, mais, au bout de deux ans, elle peut à peine revendiquer l’installation de 1000 de ces chauffe-eaux…

Les prix augmentent pour les pauvres

Ayant perdu la confiance de la grande majorité des Sud-Africains, Eskom a commencé à augmenter les prix de plus de trois fois le taux d’inflation en 2008. De 2007 à 2012, selon Eskom, le prix d’une utilisation mensuelle normale d’électricité au sein d’un « foyer moyen dans un bidonville » devrait augmenter de 127% en termes réels. Ces augmentations de prix vont avoir un impact négatif extrême, menant à une augmentation majeure des déconnexions au réseau (et des tentatives de reconnexion illégale, avec accidents et électrocutions à la clé) des ménages pauvres, un phénomène qui peut être décrit comme une politique active de « sous-développement ».

Ironiquement, le personnel de la Banque Mondiale insiste sur le fait que le prêt attribué à Eskom aura un impact « de développement ». La coalition de la société civile le conteste haut et fort.

La Banque Mondiale est dans une position indéfendable, au moment où elle publie une nouvelle politique énergétique et fait pression pour que lui soient confiées la responsabilité de gérer les flux de financement liés au changement climatique. Le prêt proposé à Eskom devrait exclure la Banque Mondiale de tout rôle futur dans le domaine du climat.

Les critiques insistent sur le fait que, si la Banque Mondiale a l’intention d’augmenter de 180 milliards USD le capital issu des groupes membres avant sa réunion de printemps 2010, elle devra enterrer ce prêt, car les citoyens du monde vont argumenter qu’il revient à entériner une politique du ‘business as usual’ dans le domaine énergétique et climatique, à un moment où la transformation énergétique est de plus en plus urgente.

L’opposition gagne de l’ampleur :

- Les communautés et les environnementalistes ont commencé à protester contre le prêt à Eskom, y compris devant le siège de la compagnie à Durban le 16 février 2010.
- Le principal syndicat industriel d’Afrique du Sud, l’Union Nationale des Métallurgistes d’Afrique du Sud, a annoncé son opposition au prêt le 18 février. Les autres syndicats ont menacé de grèves contre les hausses des prix et les pratiques sociales d’Eskom.
- L’alliance Pan Africaine pour la Justice Climatique, la présence africaine la plus visible à la conférence climatique de Copenhague en décembre 2009, a appuyé la demande de rejet du prêt, invoquant les dommages environnementaux.
- Le Conseil des Eglises sud-africaines, qui a joué un rôle clé dans la critique des financements accordés par la Banque Mondiale au régime de l’apartheid, a aussi exprimé son opposition au prêt.
- Eskom est victime d’une recrudescence des connexions électriques illégales au sein des communautés, au fur et à mesure que les prix deviennent prohibitifs.

En résumé, c’est une compagnie qui pourrait être décrite avec justesse comme un créancier à haut risque.

Des douzaines d’organisations à travers le monde se sont engagées dans l’opposition au prêt de la Banque Mondiale proposé à Eskom. Ils contactent les directeurs exécutifs de la Banque Mondiale de chaque pays –y compris le représentant australien, James Hagan, qui a reçu une visite des Sud-Africains en début de semaine - pour exiger un vote en faveur d’un « prêt sans charbon » lors de la rencontre du 6 avril, date à laquelle le prêt sera étudié. [NdT : La Banque mondiale a malheureusement validé le prêt initiale le 6 avril 2010.]

Vis-à-vis des efforts de recapitalisation de la Banque Mondiale, les critiques sont prêts à prendre des mesures encore plus vigoureuses – notamment relancer le « Boycott de la Banque Mondiale » qui avait coûté à la Banque le soutien de nombreux porteurs de titres obligataires au cours de la dernière décennie (parmi lesquels le plus grand fonds de pension au monde, la ville de San Francisco, le Groupe Calvert et les fonds d’églises et d’universités).

Au nom de la justice environnementale, des communautés locales, des citoyens, des travailleurs, des clients d’Eskom et du continent africain (et de tous les autres lieux affectés par le changement climatique), la Banque Mondiale n’aura d’autre choix que de retirer ce prêt. Eskom n’aura ensuite d’autre choix que de négocier un mix énergétique approprié et une stratégie de financement avec des interlocuteurs qui ont été jusqu’alors ignorées.

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