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Dossier Le Burundi au bord du chaos

2015, une année sous haute tension

, par Forum Réfugiés-Cosi

La mobilisation contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza

Depuis le début de l’année 2014 et l’approche du processus électoral, la société civile burundaise s’est inquiétée d’une limitation de la liberté d’expression et d’un climat de plus en plus répressif. Le mouvement des jeunes du CNDD-FDD, les Imbonerakure (« Ceux qui voient loin ») ont été accusés à maintes reprises de violences envers les opposants de Pierre Nkurunziza et de simples civils, ce que les autorités ont toujours contesté. Ce phénomène des Imbonerakure est particulièrement inquiétant. Virulents pendant la campagne de mobilisation pré-électorale, ses membres agissent aujourd’hui comme une milice pro-gouvernementale avec l’appui de la police et du Service national de renseignement (SNR).

Certains acteurs de la société civile et les journalistes ont fait l’objet d’arrestations. Les cas les plus emblématiques concernent Pierre-Claver Mbonimpa, président d’une association de défense des droits humains, arrêté en mai 2014 suite à son enquête sur la présence des Imbonerakure à l’est de la République démocratique du Congo et le directeur de la Radio Publique Africaine (RPA) Bob Rugurika, arrêté en janvier 2015, suite à la diffusion d’un reportage qui met en cause un proche de Pierre Nkurunziza. Ces arrestations n’ont été que les prémisses d’une explosion de la répression et des violences : Pierre-Claver Mbonimpa a été victime d’une tentative d’assassinat en août 2015, et est soigné depuis en Belgique tandis que deux membres de sa famille ont été tués.

Dès avril 2015, des manifestations pacifiques sont régulièrement organisées appelant au respect de la Constitution et des accords d’Arusha [1]. En quelques semaines, des milliers de burundais fuient le pays vers la République démocratique du Congo, le Rwanda, ou la Tanzanie par crainte des violences. Ces départs s’intensifient à partir du 13 mai et la tentative de coup d’État : quand le général Godefroid Niyombaré annonce ce jour-là à la radio la destitution du président alors en déplacement à l’étranger. Cependant, cette tentative de coup d’État sera un échec malgré plusieurs jours en suspens pendant lesquels l’armée semblait pouvoir basculer à tout moment du côté des putshistes.

Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés, plus de 100 000 personnes ont quitté le pays entre avril et mai. Mais à Bujumbura, la capitale, les manifestations ont continué dans certaines communes. La police et l’armée sont mobilisées pour contenir les manifestants hors du centre-ville de Bujumbura. Le 26 mai, on compte une vingtaine de morts : un chiffre qui ne va pas tarder à augmenter de manière exponentielle.

Face à cette situation, les élections prévues le 26 juin sont repoussées. Les élections législatives se tiennent le 29 juin et ce n’est que le 21 juillet que Pierre Nkurunziza est finalement réélu.

L’explosion de la répression : arrestations et exécutions arbitraires, torture et mauvais traitements

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Etudiants qui tentent de se réfugier à l’ambassade des Etats Unis. 2015.

Selon un rapport du Secrétaire général des Nations unies, plus de 213 000 Burundais ont fui le pays entre avril et novembre 2015. Parallèlement, les assassinats se sont multipliés : ils visent tant des responsables politiques ou de la société civile que des militants ou jeunes gens considérés comme tels. Ainsi le 25 novembre, le Haut-commissaire aux droits de l’Homme des Nations unies annonçait dans un communiqué de presse que 277 personnes avaient été tuées depuis avril, dont 41 entre le 7 et le 25 novembre [2], soit après l’ultimatum lancé par les autorités exigeant le désarmement des « groupes rebelles ». Selon plusieurs témoignages, les forces de sécurité, parfois accompagnées de membres Imbonerakure, exécutent pourtant des hommes non armés. Ce sont ainsi des corps de jeunes sans vie qui sont retrouvés quasi quotidiennement dans les rues des différents quartiers de Bujumbura.

Dans la nuit du 11 au 12 décembre 2015, des attaques simultanées de bâtiments militaires ont mené à un massacre et une répression sans précédent. Selon les autorités, 12 assaillants sont tués au cours de ces attaques. Après cet événement, les forces de sécurité se rendent dans les quartiers dits contestataires, à la recherche de combattants armés. Des échanges de tirs durent plusieurs heures. S’en suivent alors des fouilles systématiques des habitations à la recherche d’armes et de combattants, accompagnées de violences et d’exécutions extrajudiciaires. Le bilan officiel du gouvernement fait état de 87 morts. D’autres sources évoquent pourtant les chiffres de 150 à 250 personnes tuées. Des fosses communes auraient également été découvertes.

Depuis, la rébellion semble avoir pris un tournant. Le 23 décembre, le lieutenant-colonel Edouard Nshimirimana, ancien officier supérieur de l’armée burundaise a en effet annoncé la création des Forces républicaines du Burundi (Forebu) dont l’objectif est clair : « chasser par la force Nkurunziza du pouvoir ». Ce groupe doit théoriquement rassembler toutes les composantes armées de la rébellion.

Parallèlement, les témoignages se sont multipliés ces derniers mois faisant état de la pratique régulière des mauvais traitements et de torture par les forces de sécurité.

Dans ce climat de violence, les journalistes sont particulièrement pris pour cible. Depuis avril, les ONG Reporters sans frontières et le Comité de protection des journalistes signalent régulièrement des violations de la liberté de la presse, des arrestations arbitraires de journalistes, des cas d’intimidations et de harcèlement, ainsi qu’au moins un cas de torture et mauvais traitement à l’encontre d’un correspondant de Radio France Internationale (RFI) et de l’Agence France Presse (AFP). De nombreux journalistes se sont exilés et seul un organe de presse indépendant continue d’émettre, Iwacu. Les autres ont été interdits d’émettre au Burundi et certains groupes se sont fait saccager les locaux, à l’instar de la Radio Publique Africaine (RPA), une des plus écoutées avant son interdiction. Des journalistes de cette radio ont été arrêtés et interrogés en République démocratique du Congo par des éléments de l’Agence nationale de renseignement (ANR) alors qu’il continuait de diffuser des émissions à destination des Burundais de l’étranger.

L’impunité qui règne à l’égard des services de sécurité accentue la frustration au sein de la population et des militants et participe au climat de peur qui règne dans les quartiers considérés comme contestataires par les autorités, mais aussi en province. Au moins cinq quartiers de la capitale sont particulièrement pris pour cible par les opérations de « nettoyage » des forces de sécurité : Nagarara, Cibitoke, Musaga, Nyakabiga et Mutakura. De « graves régressions et dysfonctionnements dans le comportement et la conduite des services de sécurité » ont été observés dès le début de la crise.

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