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10 ans de résistance citoyenne à l’OMC et aux accords de libre-échange

, par Focus on Global South

L’article a été traduit de l’anglais vers le français par Annabelle Rochereau et relu par Katia Bruneau, traductrices bénévoles à Ritimo. L’article original est en ligne sur le site de Focus on Global South : A Decade of Grassroots Resistance to WTO and Free Trade

De nombreux évènements s’inscrivant dans la campagne contre l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et les accords de libre-échange marqueront cette année pendant que la lutte continue. Parmi ceux-ci, on comptera de fortes mobilisations en Asie menées par les organisations d’agriculteurs et de pêcheurs travaillant en étroite collaboration avec d’autres mouvements sociaux pour résister aux attaques des politiques de libre-échange et aux investissements sur l’agriculture, l’emploi, l’environnement et les droits de l’Homme. 

Au moment où nous passons la vitesse supérieure en préparant un nouveau combat à Bali pour la 9ème Conférence ministérielle de l’OMC en décembre, nous repensons à certains de ces moments clés et réfléchissons aux moyens de renforcer nos mouvements et d’intensifier nos actions collectives dans les mois à venir. 

Lee Kyung Hae (1947-2003)

Cette année commémore le 10ème anniversaire de la mort de Lee Kyung Hae, cet agriculteur sud-coréen ayant perdu sa ferme à Jangsu, dans la province du Jeolla du nord et rejoint les rangs des manifestants contre l’OMC à Cancún au Mexique en 2003. En portant une bannière sur laquelle était écrit « l’OMC tue les agriculteurs », il s’était donné la mort à coups de poignard pour dénoncer les effets des politiques de l’OMC sur les agriculteurs.

Le sacrifice de Lee a renforcé la voix des agriculteurs, des pêcheurs et des ouvriers dépossédés et marginalisés par les politiques de libre-échange dans le monde entier. Son acte final de protestation a profondément marqué de nombreux manifestants, à Cancún et à travers le monde. Un récit en témoigne, « renforcés par l’émotion collective née du deuil partagé, les manifestants ont été touchés non seulement par sa mort, mais aussi parce que son geste symbolisait des millions de morts. » [1] Le 10 septembre est désormais commémoré dans le monde entier, comme un jour de lutte contre l’OMC.

Mobilisations et plateformes nationales

Les mobilisations menées par les campesinos à Cancún en 2003 s’accompagnèrent de différentes actions simultanées en Asie. En Indonésie, en Thaïlande, aux Philippines et en Inde, des agriculteurs, des pêcheurs, des travailleurs et des groupes de femmes sortirent dans les rues pour s’opposer à l’OMC et aux politiques de libre-échange.

Ces mobilisations étaient coordonnées par des réseaux nationaux étendus, organisés en groupes de résistance citoyenne multi-secteurs. En Thaïlande, lors des multiples négociations autour des Accords de Libre-Echange (ALE) entre les États-Unis, l’Australie et la Chine, plusieurs organisations citoyennes et des groupes de la société civile et universitaires se sont rassemblés et ont répondu à l’appel pour une plus grande transparence des processus de négociation commerciale.

FTA Watch, une coalition nationale, a été créée en 2003 dans le but de susciter une réaction d’opposition populaire contre les ALE. Mais l’une des démonstrations de force les plus significatives du mouvement anti-ALE reste peut-être celle qui a eu lieu en Thaïlande en janvier 2006, au cours d’une mobilisation historique contre l’ALE entre les États-Unis et la Thaïlande à Chiang Mai, décrite dans le rapport de FTA Watch :
« Le 11 janvier 2006, entre 15 000 et 20 000 personnes ont assiégé l’hôtel Sheraton situé au bord de la rivière Ping dans la province de Chiang Mai, le lieu choisi pour le sixième cycle de négociations sur l’accord de libre-échange entre les États-Unis et la Thaïlande. De nombreuses différences de position dans les négociations avaient pu être réglées au cours des cycles précédents, sauf sur les questions de propriété intellectuelle et d’investissement.
La plupart des manifestants vivaient avec le VIH/SIDA (PVVS) ou étaient des groupes d’agriculteurs. Une cinquantaine d’entre eux, un foulard noir au cou, traversèrent la rivière torrentielle pour essayer d’accéder à l’hôtel par l’arrière. A la grille d’entrée, la foule tentait de repousser les barricades en acier dressées et maintenues par un millier de policiers. Le nombre de manifestants dépassant celui des policiers, l’obstacle finit par céder et la foule mécontente s’avança jusqu’à l’entrée principale de l’hôtel. Nous l’avons assiégé toute la nuit et les négociateurs des États-Unis et de la Thaïlande, y compris Barbara Weisen, directrice de l’équipe de négociation américaine, durent s’enfuir discrètement au milieu de la nuit. Ce fut le dernier cycle de négociations pour un ALE jusqu’à présent. »

Depuis lors, FTA Watch devint le porte-parole contestataire en Thaïlande contre ces accords économiques inéquitables. Les négociations d’ALE, débutées en mars 2013 entre les États-Unis et la Thaïlande, sont désormais la cible de la vive campagne menée par FTA Watch. Le réseau de patients atteints du VIH/SIDA, regroupés sous la vaste bannière de FTA Watch, est au premier plan de la campagne actuelle pour lutter contre les projets qui pourraient réduire les possibilités d’accès aux traitements et aux soins, ainsi que le mouvement contre l’alcool fermement opposé à la libéralisation des ventes de boissons alcoolisées.

Aux Philippines, plusieurs organisations citoyennes, mouvements sociaux, ONG et particuliers se sont rassemblés sous la bannière de la coalition Stop the New Round (SNR) pour mener une campagne nationale dans le but de faire échouer le cycle de négociations de Doha.

La coalition SNR fut officiellement lancée en 2003. Pendant un an, elle entreprit alors une campagne en faisant pression sur le gouvernement des Philippines pour adopter un programme national pour Cancún reposant sur trois points essentiels :

  • l’opposition à un nouveau cycle de négociations commerciales de l’OMC,
  • l’opposition à la libéralisation des accords commerciaux de l’OMC
  • le refus d’incorporer les « nouvelles problématiques » liées à l’investissement, la politique de concurrence, les marchés publics et la facilitation des échanges commerciaux au sein du programme de l’OMC.

La SNR mena une campagne au niveau national et entreprit des actions et mobilisations à travers Luçon, les Visayas et Mindanao. Tout au long de cette campagne d’un an, les coalitions engagèrent le gouvernement phillipin dans des débats publics au cours des rencontres officielles du gouvernement à la salle du Congrès, dans les rues de Manila, Cebu, Davao et dans d’autres villes importantes du pays. L’appel des citoyens contre l’OMC et le cycle de Doha parvint à son apogée lors d’une série d’actions de grande ampleur menées en septembre 2003 en vue de la Conférence ministérielle de Cancún. Au niveau national, 2 000 personnes ont rejoint le cortège de Luçon mené par des agriculteurs et des pêcheurs, pour atteindre une immense mobilisation de 8 000 personnes, à laquelle se joignirent des étudiants et des travailleurs, pour marcher vers le palais Malacañan.

En Inde, plusieurs mobilisations furent organisées contre l’OMC au cours des 17 dernières années, mais la plus importante fut celle de Indian Peoples Campaign Against the WTO (IPCAWTO) en 2001, juste avant la Conférence ministérielle de Doha. Lors du grand rassemblement de protestation organisé au Purana Qila à Delhi, les membres de l’IPCAWTO, regroupant tous les partis politiques de gauche et le Samajwadi Party (parti socialiste) aux côtés des quatre anciens premiers ministres M. V. P. Singh, M. Chandrasekhar, M. IK Gujral et M. Deve Gowda, rejoignirent la mobilisation et menèrent le mouvement contre les positions adoptées par le gouvernement indien au cours des négociations de l’OMC. Cette mobilisation a permis l’obtention de résultats positifs à Doha tels que l’adoption par l’Inde d’un consensus (véto) contre les pressions de l’Union européenne pour entamer les négociations sur les problématiques de Singapour (commerce et investissement, commerce et concurrence, transparence des marchés publics et facilitation des échanges commerciaux). Des résultats sont également attendus par IPCAWTO pour les pays du Sud.

La constitution d’un forum indien contre l’ALE en septembre 2008, fut également l’un des autres temps forts de cette campagne contre les accords de libre-échange. Lors d’une rencontre stratégique organisée à Delhi à la même période, plusieurs représentants syndicaux, mouvements citoyens et organisations de la société civile se rassemblèrent pour étudier les problématiques importantes de l’ALE entre l’Union européenne et l’Inde et décidèrent de former une coalition visant à lutter contre ses effets négatifs sur les citoyens indiens. Cette coalition, à laquelle Focus India appartient depuis sa mise en place, s’est réunie et mobilisée pour la première fois contre l’ALE entre le 31 août et le 1er septembre 2009 à New Delhi, pour discuter des implications des accords de libre-échange bilatéraux et régionaux du gouvernement indien négociés à la fois entre pays développés et pays en voie de développement. Elle devait également participer à la mobilisation contre la Conférence mini-ministérielle de l’OMC à Delhi, accueillie par l’Inde, destinée à relancer les négociations avec l’OMC.

Une autre importante mobilisation contre le libre-échange eut lieu le 3 septembre 2009 à Delhi juste avant la Conférence mini-ministérielle. L’IPCAWTO, tous les partis politiques et les agriculteurs de gauche, les syndicats et d’autres organisations indépendantes d’agriculteurs étaient mobilisés aux côtés des membres du forum indien contre les accords de libre-échange (Indian Forum Against FTAs). Au risque d’être arrêtés, plus de 51 000 agriculteurs faisant partie de l’organisation Bharatiya Kissan Union (BKU est membre de Via Campesina en Inde) ainsi que d’autres groupes se sont rassemblés devant le Parlement afin de protester contre l’insistance inutile du gouvernement indien pour relancer les négociations avec l’OMC, et contre la tenue de la Conférence mini-ministérielle à Delhi pour signifier à la communauté internationale que « nous étions sortis de l’impasse de Doha ». Les préoccupations portaient aussi sur le changement de position adopté par l’Inde vis-à-vis de l’OMC, après qu’elle se soit opposée à un accord agricole jusqu’en 2008. Au cours de cette mobilisation, les agriculteurs indiens exprimèrent pour la première fois leur franche opposition aux accords de libre-échange, en particulier à celui signé avec l’Union européenne et les pays développés.

La lutte à Hong Kong (2005)

Un an après l’échec des négociations commerciales de Doha à Cancún, l’OMC reprit rapidement le dessus en adoptant le désormais tristement célèbre «  paquet de juillet » indispensable à la poursuite des négociations pour parvenir à un accord final au cours de la 6ème Conférence ministérielle de Hong Kong en décembre 2005.

Déterminés à poursuivre la lutte gagnée à Cancún, les mouvements sociaux issus de l’Asie toute entière, rassemblant également des travailleurs, se mobilisèrent massivement à Hong Kong. Pendant une semaine, la résistance citoyenne s’organisa sous forme de diverses activités dans les « camps citoyens », de vifs débats sur le commerce et les alternatives à la politique de l’OMC, de concerts animés et de programmes culturels ainsi que de marches militantes dans les rues de Hong Kong.
Le district métropolitain de Wan Chai devint le témoin de la marche historique du 17 décembre 2005 où des milliers de policiers pourvus d’équipements anti-émeutes affrontèrent un nombre semblable de manifestants guidés par des agriculteurs, pêcheurs et travailleurs migrants venus de partout en Asie. Suite à cela, la police armée de gaz lacrymogènes et de matraques dispersa violemment les manifestants avant d’arrêter et de mettre en détention une centaine d’entre eux. 

Précédemment, de semblables actions militantes menées par des pêcheurs philippins et indonésiens avaient eu lieu au large de Victoria Harbour. Avec leurs campagnes Fishers Voice et Fishers Voyage, les pêcheurs du réseau régional Southeast Asia Fishers for Justice (SEAFISH) naviguèrent à bord de deux immenses navires arborant des banderoles et drapeaux colorés où les messages « Défendons nos lieux de pêche », « Protégeons nos gagne-pain », « Pas d’accords », s’affichaient en signe de protestation sans précédent contre l’OMC. Le défilé fluvial et la campagne menée par les pêcheurs visaient à dénoncer à la fois les effets dévastateurs du libre-échange sur le secteur de la pêche en Asie du Sud mais aussi le piètre état de marginalisation et d’abandon dans lequel se trouvent les pêcheurs de la région, dont les intérêts furent noyés au cours des négociations au profit des intérêts commerciaux et de ceux des grandes entreprises. 

Genève 2006

En dépit des manifestations, un texte ministériel fut élaboré au cours de la Conférence ministérielle de Hong Kong, garantissant la poursuite des négociations. En été 2006, le Conseil général de l’OMC se tint à Genève sur fond de débats permanents entre les pays membres, tout au long des négociations, portant essentiellement sur l’intransigeance des principales puissances commerciales, des États-Unis et de l’Union européenne et de manifestations continues à l’extérieur. Cette impasse conduisit à l’annonce d’un nouvel échec des négociations de Doha.
Voici le récit des actions de protestations par Carlos Merentes de Via Campesina :

« Vendredi 28 juillet 2006, la Vía Campesina et d’autres organisations sociales ont marché du Wilson Palace à l’OMC, pour accompagner le défilé fluvial des pêcheurs sur le lac de Genève afin de célébrer l’effondrement de l’OMC. Les pêcheurs philippins ont mis à l’eau quatre bateaux de pêche traditionnels décorés avec d’énormes banderoles contre l’OMC et ont navigué jusqu’au petit quai se trouvant derrière le siège de l’OMC. Une flottille de bateaux de partisans locaux et d’organisations sociales ont accompagné les bateaux de pêcheurs. Les manifestants les ont suivi jusqu’à cet endroit à pied le long des berges du lac. Devant les marches, un tracteur conduit par un agriculteur suisse soulevait une effigie géante de la tête coupée de Pascal Lamy. Derrière ce tracteur, la Ligue des paysans coréens suivait en brandissant un cercueil symbolisant la mort de l’OMC. Une vaste délégation de la Vía Campesina leur emboîtait le pas, représentant 12 pays, des membres des mouvements sociaux tels que Les Amis de la Terre International, Notre monde n’est pas à vendre (Our World is not for Sale), Focus on the Global South, la Geneva Coalition Against the WTO ainsi que des agriculteurs locaux et des manifestants. Les pêcheurs sont descendus de leurs bateaux et tout le monde se mit à marcher en direction du siège de l’OMC. La marche s’acheva dans la rue où se situe l’OMC. Les policiers n’ont pas laissé les opposants s’approcher de l’entrée principale pour y déposer le cercueil. Au cours du rassemblement joyeux et coloré qui se tenait, Henry Saragih de la Vía Campesina s’est adressé à la foule en ces termes : « Le cycle de Doha est mort, longue vie à la souveraineté alimentaire ! ». Walden Bello de Focus on the Global South a poursuivi : « l’OMC se meurt, enterrons-la ! » C’était un jour de célébration pour les mouvements sociaux internationaux opposés à l’OMC, au libre-échange et au néolibéralisme. »

La lutte continue (2009-aujourd’hui)

La résistance à l’OMC et aux accords de libre-échange a continué sous la forme de manifestations et mobilisations aux niveaux national, régional et mondial. De nouvelles plateformes pour les réseaux et les campagnes ont émergé aux côtés des anciennes et continuent à fournir des espaces pour consolider l’opposition citoyenne au libre-échange. Ces organisations ont été renforcées grâce au soutien actif de nouveaux groupes d’intérêts qui se sont engagés dans la campagne contre les accords et les politiques économiques de vaste envergure. Des groupes tels que des réseaux de patients qui défendent l’accès aux médicaments, des organisations des droits de l’Homme en faveur des droits économiques, sociaux et culturels et des groupes d’opposition aux politiques d’investissement inégales mises en place par les grandes entreprises, se sont associés aux réseaux et aux campagnes anti-ALE pour repousser le programme de libre-échange et d’investissement et proposer des alternatives reposant sur les concepts de souveraineté alimentaire et de justice économique [2].

Bali (2013) : le temps de la convergence

En décembre 2013, pendant la 9ème Conférence ministérielle de l’OMC à Bali en Indonésie, les mouvements sociaux se réuniront à nouveau pour exprimer l’opposition citoyenne à l’OMC et au libre-échange. Ces mobilisations devraient rassembler certains des piliers des précédentes actions anti-OMC qui ont été menées. Comme auparavant, agriculteurs et pêcheurs seront au-devant de la scène pour mener les mobilisations à Bali et seront rejoints par une plus grande coalition de travailleurs, de migrants, de jeunes, de femmes, de militants pour la justice climatique, d’activistes contre le VIH/SIDA, de défenseurs de la santé et de défenseurs des droits de l’Homme, tous unis dans une lutte pour des alternatives au système capitalisme.
 

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